Manière de Voir n°111 - Mauvais Genres

18 mai 2010 6 commentaires
  • Le bimestriel thématique attaché au Monde Diplomatique, s'attarde cette fois sur la culture de masse. Cette livraison traite des « musiques de barbares » (Rap, techno, etc), des films à grand spectacle, des romans à l'eau de rose, du jeu vidéo... ou de la bande dessinée, avec des critères politiques, historiques et sociologiques plutôt qu'esthétiques.

Hétérogène et ambitieux, ce numéro 111 pêche par manque de cohésion, trait caractéristique pour Manière de Voir, et surtout par son refus de la transversalité : plutôt que d’adopter une approche thématique, le mensuel catégorise comme il le peut les différentes contributions par médias, si bien que les deux articles consacrés à la bande dessinée se retrouvent dans la section « littérature de gare ». De quoi agacer, mais aussi de quoi douter du sérieux de la rédaction.

Tous deux signés Philippe Videlier, historien au CNRS de Lyon, ces articles ont le défaut gênant d’être des aperçus historiques, nécessairement partiels, malheureusement partiaux, de deux époques anciennes : la floraison de la bande dessinée américaine dans les journaux, et « l’âge d’or » de la bande dessinée franco-belge, l’apogée de Spirou, Tintin et les autres. On s’attendait à plus risqué.

Manière de Voir n°111 - Mauvais Genres

« New York, cité des bulles » est un article de vulgarisation bien mené, traitant de l’apparition et l’importance que la bande dessinée a prise dans la grande presse américaine de la fin du XIXe siècle aux années 1930. Petite contradiction cependant : tandis que l’historien situe, la naissance de la bande dessinée avec le Yellow Kid d’Outcault, un entrefilet évoque deux pages plus loin le livre de Thierry Smolderen, Naissances de bande dessinée (Impressions nouvelles), et notamment William Hogarth et Rodolphe Töpffer, illustres prédécesseurs.

Philippe Videlier dresse un portrait sans complaisance et sans nostalgie du climat idéologique des publications destinées à la jeunesse pendant la Guerre Froide, faisant un travail que les critiques évitent souvent de faire dans son grand article consacré à l’image de l’Amérique Latine. De stéréotypes en facilités scénaristiques, l’inventaire rigoureusement dressé est d’abord assommant à lire, enfonçant les portes ouvertes avec application pendant presque quatre pages, avant de dessiner une réflexion intéressante.

À travers le cliché des révolutions à répétitions et des « caramba » mal à propos se cache, bien sûr, une attitude coloniale qui se borne à représenter un exotisme de pacotille (cactus, désert, etc.), mais parfois aussi un positionnement politique plus clair, tels ceux de Franquin, anti-fasciste convaincu dès le Dictateur et le Champignon, ou de Jean-Michel Charlier, appelant de ses vœux les ingérences américaines en Amérique Centrale ou dans les Caraïbes via Buck Danny.

L’auteur esquive malheureusement le débat logique qui s’ensuit... Et si, comme on le fait en ce moment pour Tintin au Congo devant les tribunaux, on s’amusait à peser non pas la correction politique des classiques, mais leur part dans les grandes entreprises de propagande atlantiste, chrétienne ou masculine, ainsi que dans la petite tradition révisionniste [1] ? À quand la réédition de ces albums accompagnés de préfaces pointant ici le complexe de supériorité des blancs [2], là un racisme social, là encore une représentation dégradante de la femme appelée tantôt « souris », tantôt « bobonne » [3] ?

Le reste du magazine se compose de papiers sur le Rap africain contemporain ou Nollywood, l’industrie de la vidéo nigériane, une intriguante analyse de l’empathie dans GTA, d’une revue peu convaincante des séries américaines par Martin Winkler, ou de considérations plus convenues sur le hard rock et la science-fiction, quelques anciens articles du Monde Diplomatique, dont un « Plaidoyer pour le rire » d’Ignacio Ramonet datant de 1974, des chiffres pas vraiment mis en relief, et une iconographie pop d’Isabel Espanol qui fait globalement mouche.

(par Beatriz Capio)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Manière de Voir N°111, Juin-Juillet 2010, 7,50 €
Le sommaire détaillé du numéro sur le site du monde diplomatique

[1Tintin chez les Soviets, par exemple, contient nombre d’erreurs factuelles sur l’URSS, qu’une notice pourrait relever.

[2Barelli, Les Pieds Nickelés ou Tif et Tondu, cités dans "Les Pieds Nickelés en Amérique latine"

[3Jusque chez l’"anarchiste" Raymond Macherot.

 
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6 Messages :
  • Manière de Voir n°111 - Mauvais Genres
    18 mai 2010 10:19, par Kamil P

    Petite précision :
    Si les créations de Töpfer sont antérieures à celles de Felton Outcault, celles de Hogarth sont en revanche postérieures... (hum, hum, hum)

    Vous fustigez la propagande atlantiste, catholique, colonialiste, machistes, etc... de certain classiques qui mériteraient, selon vous un entrefilet liminaire.
    Je vous invite à relire justement, un peu plus de classiques vous constaterez que le petit jeux de la propagande (dans la BD) a été le fait de toutes les chapelles et de tous les bords politiques (la propagande communiste ne fut pas en reste, loin s’en faut). D’une manière générale, beaucoup de récits peuvent avoir leur contenu remis en cause pour X ou Y raisons (approximations, contre-vérités, erreurs, amalgames de toutes natures). A ce compte là, on a pas finit.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 18 mai 2010 à  11:19 :

      Petite précision : Si les créations de Töpfer sont antérieures à celles de Felton Outcault, celles de Hogarth sont en revanche postérieures... (hum, hum, hum)

      Beatriz Capio ne confond pas, elle, William Hogarth (1697-1764) et Burne Hogarth (1911-1996)... (hum, hum, hum)

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      • Répondu par Kamil P le 18 mai 2010 à  11:47 :

        Mea culpa, mea maxima culpa.
        Pardon à Beatriz. (hum, hum, hum)

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    • Répondu par Beatriz Capio le 19 mai 2010 à  14:59 :

      Je ne fustige rien, je constate. Effectivement, il y eut une propagande communiste, mais les classiques (albums encore publiés aujourd’hui, encore lus par les enfants) sont infiniment plus conservateurs que communistes (les Pionniers de l’Espérance, un des rares classiques majeurs qu’on puisse appeler communiste, ne sont pas très accessible au public, par exemple).

      Il ne s’agirait en aucun cas de "remettre en cause" le contenu des albums, mais de le contextualiser, comme on le fait systématiquement pour les classiques en littérature. Je suis d’accord, on a pas fini... et je ne pense pas qu’on doive clore un débat par paresse intellectuelle.

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  • Manière de Voir n°111 - Mauvais Genres
    18 mai 2010 13:16, par maravalo

    Le manque de cohésion est flagrant et notamment dans son approche culturelle. Alors que j’espérais une approche un peu plus esthétique des thèmes abordés, je me suis fait une raison à cette approche socio-politique. C’est, il est vrai la ligne de Manière de Voir.

    Mais tout d’un coup, je suis tombé sur l’article relatif à la techno : "L’envoûtement brisé de la musique techno" de Sylvain Desmille qui est tout d’abord périmé, de plus de 10 ans et ne veut pas reconnaître à la techno une dimension culturelle parce qu’il n’y a pas d’écriture et de discours techno...(en gros). C’est oublier complètement la dimension contre-culturelle avec notamment le système D et les raves.

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  • Manière de Voir n°111 - Mauvais Genres
    18 mai 2010 22:22, par Dominique Petitfaux

    Ce numéro de "Manière de voir" n’est qu’un fourre-tout d’articles pour la plupart très anciens (les deux articles de Philippe Videlier, par ailleurs intéressants, ont paru en 1986 pour le premier, en 1996 pour le second). L’éditorial et les textes de présentation des chapitres, bien qu’écrits en 2010, paraissent eux-mêmes terriblement datés.

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