Manolis - Par Allain Glykos et Antonin - Cambourakis

11 juin 2013 0 commentaire
  • Adaptation d'un roman de Allain Glykos paru en 2005, Manolis, du nom du jeune héros de l'album, offre un témoignage sur « la grande catastrophe » et ses conséquences, un moment historique peu connu par chez nous.

Au début des années 1920, le jeune Manolis, 7 ans, vit dans le petit village de Vourla, sur la côte ouest de l’actuelle Turquie. Il mène une vie modeste et paisible dans une famille d’artisans, et passe son temps libre à jouer avec son ami turc Ismet, sur une terre où cohabitent depuis des siècles Grecs, Juifs, Arméniens et Turcs. Ce quotidien tranquille est perturbé quand se fait entendre de plus en plus distinctement aux alentours le bruit sourd des armes : le conflit gréco-turc, conséquence directe de la Première Guerre mondiale, a atteint Vourla.

Manolis - Par Allain Glykos et Antonin - Cambourakis

Quand, en 1918, la Turquie est divisée par le traité de Sèvres, suite à la victoire des Alliés, un jeune officier nationaliste turc, Mustafa Kémal, entre en dissidence et crée un second pouvoir politique et militaire qui a pour but de reconquérir son pays et en chasser les occupants de l’ouest turc, notamment les Micrasiates, Grecs chrétiens orthodoxes, dont font partie Manolis et sa famille. Pour parvenir à leurs fins, Kémal et leurs troupes éliminent, massacrent ou expulsent la population chrétienne d’Anatolie.

Considérés comme grecs en Turquie, entre 1,2 et 1,5 millions de réfugiés sont déportés vers le pays dont on leur dit qu’il est le leur, la Grèce, dans lequel ils sont considérés comme turcs. La Grèce, incapable d’accueillir une si grande population (elle compte alors 8 millions d’habitants) est profondément déstabilisée et cet événement a de nombreuses conséquences politiques, avec le Procès des Six et le vacillement de la monarchie, abandonnée au profit de la République en 1924.

Manolis, séparé de ses parents dont il ignore le sort, est d’abord envoyé sur l’île de Samos, où il est confronté à l’hostilité de la population locale, pourtant composée de compatriotes... Puis il est hébergé dans une famille d’accueil à Nauplie, d’où il finit par s’échapper pour retrouver sa famille, incomplète, à Vori, après un long périple. Adolescent, hanté par ce drame familial et national, il décide d’émigrer vers la France. Devenu vieillard, Manolis retourne dans son village natal, où il constate la disparition des références grecques qui avaient bercé son enfance, notamment le petit théâtre d’ombres qui n’est plus joué qu’en langue turque.

Manolis est initialement, en roman, l’histoire du père de Allain Glykos. Antonin apporte un dessin réaliste fait de nuances de gris et de noir. Les scènes les plus tragiques, dans des tons plus sombres, sont particulièrement réussies.

À travers l’itinéraire de Manolis, ce roman graphique lève le voile sur un épisode historique méconnu. Perçue à travers le regard d’un enfant, celle-ci apparaît d’abord comme une tragédie dont les ressorts ne sont pas explicités dans le cœur du récit, ce qui la rend d’autant plus absurde. D’abord représenté comme un jeune garçon insouciant, Manolis perçoit en grandissant les clivages que la guerre a engendrés, rendant d’autant plus lointaine et fantasmée l’enfance pendant laquelle il ne percevait pas l’autre selon sa confession religieuse ou sa nationalité.

Des éléments chronologiques et historiques placés en annexes fournissent au lecteur quelques repères bienvenus pour comprendre plus généralement le contexte de « la Grande Catastrophe ».

(par Damien Boone)

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