Marc-Antoine Mathieu - Une bande dessinée pleine de sens

17 novembre 2014 3 commentaires
  • Fidèle à son crédo singulier, Marc-Antoine Mathieu innove encore avec un récit muet sur les traces d'un personnage au sérieux imperturbable qui cherche son chemin. Un exercice de style qui s'avale comme un breuvage bienfaisant. Et qui nous sort du temps, du quotidien, et de nos obsessions matérialistes.

Suivez la flèche. On ne sait pas ou veut aller ce grand type en imper et chapeau mou, mais il a bien l’air de mener une mission de la plus haute importance. Son allure sérieuse au possible ne fait que renforcer l’absurdité de son périple. À droite, à gauche, escaladant un mur, surfant entre des blocs étranges sur une étendue liquide, débouchant dans un désert... Mais toujours, partout, des flèches qui pointent une direction.

Marc-Antoine Mathieu - Une bande dessinée pleine de sens
© Delcourt 2014

Comme un jeu de piste infini, de page en page le lecteur marche de concert avec notre employé au visage flou, espérant toujours trouver un but qui n’apparaît pas. Mathieu s’amuse, mais aussi sérieusement que son anti-héros. Les planches sont agencées avec élégance et cohérence, et l’exercice imposé consistant à placer des flèches à tout bout de champ apporte surprises et prouesses graphiques. L’auteur se permet même une mise en abyme avec son personnage feuilletant en fin d’album ce qui ressemble à celui que vous tenez entre les mains. Et que dire du culot consistant à placer juste après une grande page blanche à peine habillée d’un signe minuscule ?

S.E.N.S. a ceci de troublant qu’il génère autant de sérénité que d’angoisse. Le calme absolu du cheminement de l’homme en route a beau déboucher sur toujours plus de mystère, il évolue dans une blancheur épurée, dans des espaces immenses. Et même les ombres qui surgissent ne semblent pas menaçantes, mais plutôt stimulation dans la quête sans fin d’un but invisible.

Il sera assez passionnant de sonder les avis de lecteurs du monde entier à la fois sur le sens qu’ils donnent à ce volume élégant et leur interprétation de la fin, que bien évidemment, on ne dévoilera pas ici, mais qui renvoie à une dernière flèche.

© Delcourt 2014

Une exposition à double sens : Paris et Bruxelles

Après une exposition à l’Espace Éphémère, rue de Turenne à Paris, qui s’est achevée hier (d’une durée de trois jours, l’expo était éphémère, elle aussi... [[Pour leur défense, la galerie parisienne Huberty-Breyne est occupée par une exposition Geluck qui fait un triomphe et qui draine jusqu’à 600 visiteurs par jour, pas forcément acheteurs, mais même pas choqués par les prix des œuvres mises en vente.), c’est à Bruxelles qu’il faut suivre la flèche pour retrouver les œuvres originales de Marc-Antoine Mathieu à la Galerie Huberty-Breyne du Sablon, jusqu’au 4 janvier 2015.

Fait rare, les originaux sont vendus par séquences de 4 à 9 pages (avec parfois la possibilité d’en acheter à l’unité. Les séquences valent entre 1500 et 4000 euros environ ; les planches à l’unité tournent aux alentours de 800 euros.

Marc-Antoine Mathieu a décidé de vendre la plupart de ses originaux par séquences.
Lors de l’inauguration de son éphémère exposition parisienne, Marc-Antoine Mathieu explique auprès d’un hôte de marque, l’homme de télévision et spécialiste de Tintin, Albert Algoud, le sens de sa sculpture tirée de son album S.E.N.S.
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

(par David TAUGIS)

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S.E.N.S. - Par Marc-Antoine Mathieu - Delcourt

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Exposition Marc-Antoine Mathieu
DU 27 novembre 2014 au 4 janvier 2015
Galerie Huberty Breyne 8A rue de Bodenbroeck
Place du Grand Sablon– 1000 Bruxelles.
Vernissage de l’exposition le jeudi 27 novembre à partir de 18h30 en présence de l’artiste.

Le site de la Galerie Huberty-Breyne

 
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3 Messages :
  • "S.E.N.S. a ceci de troublant qu’il génère autant de sérénité que d’angoisse."

    Oui, ce qui le distingue un peu de Kafka. Mais son titre est « Le Sens », en cohérence avec les autres albums de l’auteur. Voir aussi http://www.editions-delcourt.fr/catalogue/bd/le_sens

    "Et que dire du culot consistant à placer juste après une grande page blanche à peine habillée d’un signe minuscule ?"

    On pourrait en dire que ce signe, ou plutôt ces signes, sont facilement décodés à l’aide de ceux de la page de titre ? (Malgré que cette dernière comporte trois signes faux ; c’était bien la peine de créditer un directeur éditorial en dernière page.) Mais qu’une fois décodés, cette carte géante est un vieux gag ?

    Cela dit, la mise en abyme est effectivement prodigieuse : elle nous rappelle que ce type errant dans l’inconnu, c’est nous.

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    • Répondu le 28 novembre 2014 à  12:37 :

      on a bien compris que le SENS c’est le sens de la vie.Enfin, c’est comme cela que je l’ai compris après lecture du livre en 30 minutes top chrono.

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      • Répondu par Simon le 28 novembre 2014 à  15:54 :
        "on a bien compris que le SENS c’est le sens de la vie"

        Oui, enfin je pense que Mathieu visait à un peu plus de polysémie avec une telle parabole sans paroles. Le sens, déchiffrer un sens, donner du sens, le bon sens, les cinq sens, l’essence des choses, le sens de l’orientation, la flèche du temps ou celle de Zénon, et cetera. Comme les vêtements, les mots ont un sens.

        Et aussi, je crois que l’idée première est moins « le sens de la vie » que plus largement « la quête du sens » : ce personnage n’est ni en attente de Godot ni en quête d’auteur, ce n’est qu’un détective en quête de sens, cette chère vieille chose anachronique à l’heure des insensés. Ça tombe sous le sens, non ?

        Il cherche donc sens à la réalité, et noise à l’absurdité. Il fait flèche de tout bois, et sens de toute flèche. Il chercher une traduction de l’inconnu, parfois sens dessus dessous, quitte à commettre des faux-sens ou contresens, et emprunter des sens uniques ou interdits.

        C’est pourquoi il arpente l’aporie des labyrinthes et la multitude des déserts, qu’ils soient de sable ou d’eau : comme les anachorètes d’autrefois, on ne peut chercher de sens à l’absurde qu’isolé des foules stupides et cupides, celles dont l’élimination est aussi nécessaire qu’inévitable, pour ne pas troubler les sens.

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