Marc Hardy : « Notre série "Pierre Tombal" évolue en permanence »

16 mai 2015 3 commentaires
  • Le dessinateur nous explique avec beaucoup d'enthousiasme les nouveautés qui émaillent sa série "dont le personnage central n'est pas Pierre Tombal". il lève aussi le voile sur le "Spirou & Fantasio" qu'il travaille depuis six ans, et la reprise de "La Patrouille des Libellules"...

Chaque album de Pierre Tombal comprend sa part de nouveauté. Pour ce tome 31, c’est une cousine de notre fossoyeur qui tente de lui piquer ses clients ! Qui a eu cette idée ?

Marc Hardy : « Notre série "Pierre Tombal" évolue en permanence »Je suis un grand angoissé, et j’essaye qu’un album ne ressemble pas à l’autre. Que cela soit du point du vue graphique (ce qui n’est évident car il faut une continuité) ou des couleurs pour lesquelles j’impose des idées nouvelles à chaque album. Et j’exprime le même type de demandes à Raoul [Cauvin], ce qui le stimule. J’avais donc dessiné le personnage de cette demoiselle en lui demandant comment l’intégrer dans la série. Systématiquement, il renâcle un peu, mais dès il est pris au jeu, les idées fusent.

Je pensais que votre scénariste n’aimait pas trop qu’on s’immisce dans ses histoires !

C’est vrai. Même si j’ai pu lui proposer des idées à une époque, je ne le fais plus et je dessine ses histoires sans rien changer. Je peux comprendre son attitude, car je n’aimerais pas qu’il vienne retoucher mes dessins. Mais j’ai une totale liberté pour la mise en scène : parfois, je respecte son petit théâtre, parfois je réalise tout autre chose. D’ailleurs, Raoul se concentre sur les gags en eux-mêmes. Toutes les affiches, illustrations dans l’album, publicités, couvertures et autres terrains de jeu, il ne s’en occupe pas. C’est ainsi que l’idée de la Mort m’avait été soufflée par François Gilson, et qui a finalement pris une place importante dans notre série.

Comment est alors venue l’idée d’incarner la Vie, apparue récemment dans le tome 29 ?

C’est mon épouse qui est venue avec cette nouveauté. Au début, Raoul n’en voulait pas, mais finalement, lorsqu’il m’a envoyé le premier scénario, j’ai été pris à mon propre piège, car je ne savais pas comment la dessiner ! La Mort est présente depuis longtemps dans l’imaginaire collectif : un squelette décharné avec une bure à capuche rabattue et armée d’une faux. Mais la Vie, il n’y a rien de si concret ! Il fallait donc trouver comment la symboliser. Cela semblait logique qu’elle soit jeune et Raoul tenait à un personnage féminin, mais comment la distinguer d’une petite fille normale qui se baladerait dans le cimetière ? Il m’a fallu une année pour imaginer quelques astuces, dont l’une d’entre elles n’a pas encore été clairement identifiée par les lecteurs, même s’ils se tentent parfois titillés : ce personnage prend ou perd quelques années d’une page à l’autre, ce qui la rend décalée, irréelle et un peu instable. Un peu comme notre série qui évolue en permanence.

Comme chaque album, on retrouve dans cette nouveauté des morts extraordinaires dont les histoires sont partagées au comptoir. Est-ce que cela vous permet d’échapper au cimetière que vous dessinez sans discontinuer ?

Cela permet surtout d’élargir l’univers tout en restant centré sur la même thématique. En définitive, Pierre Tombal n’est pas le vrai personnage de notre série. Ce sont la vie et la mort au sens large qui sont abordées en permanence. C’est pour cela que nous avons donné à Pierre Tombal un caractère assez neutre, afin que les lecteurs puissent s’identifier et passer à travers lui pour aborder un sujet qui n’était pas évident à traiter à l’époque de nos premiers albums, dans les années 1980.

Vous restez tout de même focalisé sur l’actualité, avec par exemple ce récit traitant de l’euthanasie. Avec l’humour et l’irrévérence, vous désirez continuer à toucher le lecteur sur des sujets de société ?

Tout-à-fait, nous nous nourrissons de ce qui nous entoure. Ce qui s’accompagne de notre désir de nous renouveler. C’est mon point-de-vue... Sans doute que Raoul aurait une autre réponse.

Votre trait continue d’évoluer en permanence : qu’est-ce qui vous pousse ainsi en avant ?

Je suis un gros "couillon", et j’ai peur de lasser. De ne plus procurer du plaisir au lecteur avec un dessin qu’il ne connaît que trop, et de ne plus me faire plaisir par la même occasion. Je continue à dessiner en permanence : je réalise des personnages de La Patrouille des Libellules alors que la série est interrompue depuis vingt ans, je peins des portraits plus réalistes, je dessine également des sujets qui n’ont pas de lien avec la bande dessinée. Le but est de me laisser aller, et parfois je trouve de toutes petites nouvelles astuces, qui me nourrissent. Normalement, ces dessins n’ont pas vocation à être publiés. Mais comme une connaissance m’a créé un site web, j’y place une partie de ces dessins pour l’alimenter.

Vous avez tout de même publié quelques dessins dans L’Irrévérence selon Marc Hardy ?

C’est venu plus indirectement. Le Festival de Strasbourg désirait exposer les histoires complètes des Libellules parues dans Circus mais inédites en album. Il a alors voulu réaliser un catalogue de l’exposition, mais comme celui-ci n’aurait finalement compté qu’une quinzaine de pages, nous avons rajouté un échantillon de cette autre production. Et le catalogue s’est finalement transformé en livre, qui aura sans doute une suite.

C’est donc ce qui vous plaît fondamentalement : dessiner ?

Oui, j’aime dessiner, me lancer dans de nouvelles thématiques, et rater mon dessin ! J’essaye alors de récupérer mon dessin en le transformant : c’est ce qui me procure le plus de plaisir. Et voilà une joie que je ne retrouve pas avec l’ordinateur : il suffit d’un retour en arrière pour effacer votre maladresse. Au contraire, lorsque je fais une erreur sur le papier, je gratte et je tente de sauver ma mise. Et vous mettez à jour de nouveaux rendus graphiques ! Par exemple, j’avais un jour tellement gratté mon papier qu’il s’était effiloché. En encrant la grande croix que je devais faire, un effet de rouille est apparu. Et depuis lors, je l’utilise volontairement ! En travaillant sur le papier lisse pour des formes modernes comme une voiture, puis gratter jusqu’à la trame à d’autres endroits pour apporter cet effet de vécu.

Vous avez également publié un livre traitant de Bob Morane. Que contient-il ?

Je n’ai jamais scénarisé, mais j’ai toujours aimé mettre sur papier les récits qui me plaisaient. Etant enfant, j’ai ainsi commencé à adapter Quo Vadis qui me fascinait. Il en est de même avec les aventures de Bob Morane, pour lesquelles j’ai réalisées des milliers de planches. Il y a peu de temps, alors que je réalisais la pochette d’album d’une jeune chanteuse, j’ai rencontré un membre du fan club de Bob Morane. Un mot en entraînant un autre, je lui ai parlé de cette passion que je vouais également à cet héros de mon enfance. A sa demande, j’ai fait des fouilles pour retrouver ce qui n’avait pas été perdu. Il a reçu les pages et les a montré au président du fan-club de Bob Morane, qui les a lui-même montré à Henri Vernes. Ce monstre sacré que je n’avais jamais osé approcher m’a alors appelé car il voulait que cela soit publié. Je n’étais pas d’accord, car selon moi, ce ne sont que des dessins d’enfants ! Comme il a insisté, j’ai finalement dit oui !

Comment avez-vous choisi les planches à éditer parmi les milliers réalisés ?

J’ai passé toute mon enfance en Afrique, et lorsque nous sommes rentrés en 1967 pour des raisons familiales, mes parents n’ont pris qu’une pile de mes dessins, laissant la majorité sur place. Le livre ne reprend donc pas une histoire complète, mais des petits plaisirs d’une (voire deux) planche(s) reprenant des séquences particulières. Cela s’adresse donc à des lecteurs qui ont aimé ces récits de Bob Morane étant enfant.

Pouvez-nous expliquer la genèse de votre one-shot de Spirou & Fantasio sur lequel vous travaillez actuellement ?

Dimitri Kennes m’avait déjà approché à l’époque, mais j’avais refusé car je travaillais sur Feux. Puis, Dupuis est revenu à la charge, mais j’étais sur la relance d’Arkel. La troisième tentative fut la bonne, mais il fallait trouver un scénariste. Je me suis bien entendu naturellement orienté vers mon ami Yann. Mais à l’époque, il était exclu d’en faire un second si vous avez eu la possibilité de signer un premier Spirou et Fantasio Par... (ce qui n’est plus le cas). Lors des contacts que j’avais pris avec d’autres scénaristes, nos idées respectives ne s’accordaient pas. Pour ma part, en manque de Feux, je voulais réaliser un récit plus réaliste. C’est ainsi que j’ai rencontré Zidrou, lorsque le Lombard voulait nous proposer de réaliser ensemble un album de la collection Signé. Même si je n’avais jamais travaillé avec lui, j’appréciais l’humanité qui se dégage de ses scénarios. Lors de notre rencontre, nous avons naturellement dévié vers le Spirou & Fantasio et nos points de vue se sont rejoints. Il m’a écrit un scénario très réaliste, presque dénué d’humour et très dur. Mais cela fait maintenant six ans que je travaille dessus : cette veine réaliste montre ses limites car elle élimine toutes les références à l’univers de départ. Nous nous sommes donc posés beaucoup de questions, mais après y avoir consacré la première semaine de chaque mois pendant quatre ans (j’ai même brûlé des pages au fond du jardin tellement j’étais énervé !) et une année de pause, je pense que j’ai maintenant trouvé un dessin qui colle au récit et ce que je voulais réaliser. Heureusement que les éditeurs et scénariste sont très compréhensifs, mais je pense qu’avec la dizaine de pages actuellement réalisées, nous sommes enfin bien partis.

Est-ce que vous travaillez sur d’autres projets en album ?

Bar2 m’a contacté pour me proposer un projet, mais nous sommes surtout en train de voir si nous pourrions reprendre La Patrouille des Libellules chez Dupuis. Comme le contrat initial prévoyait cinq albums avec Glénat, nous devons vérifier si une issue est possible. Les scénarios étaient effectivement écrit pour sept-huit albums passant en revue toute la guerre. Le premier tome avait été réalisé sans savoir vraiment où nous allions, tout en définissant l’atmosphère générale. Puis par la suite, nous sommes passés à la Seconde Guerre mondiale, avec la campagne de France, l’Angleterre, et les camps de concentration. Par la suite, nous avions prévu d’aborder le Front Russe, l’Afrique puis le Pacifique. Nous pourrions alors reprendre chez Dupuis ces personnages que nous apprécions toujours autant.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : CL Detournay

 
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