Marc Hardy (Pierre Tombal) : "Rigoler de tout est un fameux purgatif !"

8 novembre 2008 3 commentaires
  • {{Marc Hardy}} et Raoul Cauvin viennent de publier le 25ème recueil de {Pierre Tombal}. Marc Hardy, dont le trait est reconnaissable entre mille n’a eu de cesse dans sa carrière que d’alterner entre le genre humoristique et un trait semi-réaliste, entre des gags en une planche et des récits d’aventure fantastique. Il nous parle de ses projets et du prochain retour d’{Arkel.}
Marc Hardy (<i>Pierre Tombal</i>) : "Rigoler de tout est un fameux purgatif !"

Vous avez commencé votre carrière en dessinant des histoires réalistes. Pourquoi avoir abandonné ce style ?

À vrai dire, je ne savais dessiner qu’en réaliste à l’époque. J’ai été présenter mes travaux à différents éditeurs. Les éditions Dupuis m’ont demandé d’illustrer des histoires d’Oncle Paul. Je suis passé par la filière habituelle pour un jeune auteur…
Je me suis pris de passion pour le dessin humoristique lorsque j’ai découvert ce genre. Je souhaitais alors alterner les genres. D’ailleurs, certaines de mes histoires ont un trait plus réaliste. Lorsque je dessinais La patrouille des Libellules (avec Yann, chez Glénat), je réalisais des recherches graphiques réalistes pour mieux percevoir les atmosphères.
Aujourd’hui, je fonctionne à l’envie. Je dessine actuellement Ange et Diablesses, la suite d’Arkel. Mon trait prend une tournure semi-réaliste pour cette histoire. Il m’échappe un peu...

Vous n’avez eu de cesse de créer des choses provocantes, audacieuses et dérangeantes …

Je voulais plutôt traiter des sujets de manière différente. C’était amusant, par exemple, de reprendre les personnages de Lolo et Sucette pour les éditions Dupuis. Cette maison d’édition ne se prêtait pas à accueillir une série à gags traitant de la prostitution. Yann et moi-même avions créé cette série pour les éditions Albin Michel. Nous nous sommes vite aperçus qu’ils voulaient du « cul hard ». Cela ne m’amusait pas d’aborder ce genre chez eux. Je voulais être en marge. Nous avons donc signé chez Glénat. Ces personnages sont apparus dans un numéro spécial du journal Circus dont le sujet était la prostitution…

Extrait du T25 de Pierre Tombal
(c) Hardy, Cauvin & Dupuis

On doit vite faire le tour du porno…

Cela dépend ! Cela m’amuserait beaucoup de faire ce type de récit chez Dupuis par exemple (Rires). Cela m’embête de rentrer dans le moule d’une maison d’édition et de se plier à leur ligne éditoriale pour créer une série. À l’époque, je voulais avant tout m’amuser. Je n’étais pas animé par une envie de choquer !

Quand même … Vous avez transgressé certains tabous avec « La patrouille des Libellules » !

Je ne peux pas parler des intentions de Yann, car je ne les connais pas ! Pour ma part, je n’en n’avais pas conscience. Je n’ai jamais eu de tabou. Bien sûr, je me rendais compte qu’à certains moments, nous poussions le bouchon un peu loin. Mais il n’y a jamais eu d’interdiction ou de procès quant à « La patrouille des Libellules ». Et pourtant, l’éditeur a joué la provocation pour promouvoir l’album. Ils avaient envoyé les albums à des associations juives ou encore à la famille du Général de Gaulle. Personne ne nous a inquiétés. Et pour cause : c’était une série d’humour qui n’était pas orientée … Tout le monde en prenait pour son grade. Nous n’égratignions pas les juifs, mais plutôt les gens qui avaient été "sélectionnés" pour le travail dans des camps de
concentration, prisonniers politiques, de droit commun, kapos... Quand vous lisez certains récits rédigés par des anciens survivants des camps de concentration, vous vous rendez vite compte que ces personnes n’étaient plus à la recherche que de la survie. Vivre et survivre, avec toutes les gestes communs, parfois admirables, mais aussi de grande crapulerie que pouvait engendrer cette recherche dans un univers horrible et extrême. Ces personnes étaient prêtes à tout, et certaines d’entre elles à vraiment tout pour sauver leurs vies. On s’est moqué de ce sujet parmi de nombreuses choses. Mais si nous ne nous étions moqués que de cela, cela aurait été totalement
déséquilibré. Rigoler de tout est un fameux purgatif !

(c) Marc Hardy

Au début des années 1980, vous créez Pierre Tombal avec Raoul Cauvin. Le thème de la mort est aujourd’hui conventionnel, mais pas à l’époque… Beaucoup étaient choqués qu’une telle série paraisse dans Spirou...

Ce thème est devenu commun dans le monde de la BD. Mais je peux vous assurer que beaucoup n’ouvriront jamais un album de Pierre Tombal à cause de la thématique. Cette série est plus connue que lue ! Certaines personnes sont bloquées par le concept de la série.
Lorsque nous avons commencé à travailler ensemble, Raoul Cauvin m’a demandé des dessins pour l’inspirer, pour lui donner des idées. Il est revenu vers moi en me parlant de ce sujet, d’un personnage qui serait chargé de tenir un cimetière tout en étant confronté aux morts. Ce thème me correspondait. J’avais eu plusieurs décès dans ma famille proche, et une personne, à laquelle je tenais beaucoup, était rongée par un mal incurable à ce moment-là.
Travailler sur Pierre Tombal était donc une forme d’exorcisme. Cela a d’ailleurs plutôt bien fonctionné. Encore une fois, il n’y a pas eu une volonté de provoquer en créant cette série… Mais, c’est vrai, c’était plutôt amusant de la placer dans Spirou et de récolter une volée de bois verts de certains.

(c) Marc Hardy

Avez-vous une anecdote à propos de Raoul Cauvin ?

C’est le pilier du journal de Spirou. Si Raoul venait à arrêter ou à disparaître, les éditions Dupuis seraient en fâcheuse posture. Notre éditeur a négligé pendant des années son fond traditionnel. Il pensait qu’il n’y avait pas besoin de s’en soucier car cela se vendait tout seul ! Inutile, donc, de l’entretenir par des efforts de promotion. Les ventes de certaines séries ont fort baissé. Dupuis essaie, aujourd’hui, de rétablir une dynamique autour du fond traditionnel en publiant des intégrales, des tirages spéciaux, etc.
Si Raoul venait à disparaître, l’éditeur perdrait au moins un cinquième de leur vente. Pourquoi ? Car il n’y a pas de relève … Bien sûr, les ventes de Midam et de Janry & Tome sont plus qu’honorables, mais Dupuis n’a pas encore trouvé la relève. Raoul est l’efficacité et la fiabilité même. Il a tout le temps envie d’écrire. Il ne vit que pour son métier. Raoul Cauvin ne vit que pour écrire, tout comme Hermann ne vit que pour dessiner !
Raoul a un quelqu’un d’effacé, de gentil et qui ne recherche pas à créer des problèmes. Je me souviens d’avoir été manger avec Jean Deneumostier [1], Philippe Vandooren [2] et Raoul un midi. J’avais une conversation passionnée. Puis, je me suis rendu compte que Raoul avait le dos tourné et conversait... avec une plante ! Il lui parlait depuis dix minutes. Raoul n’avait pas envie de couper notre conversation, et pourtant, il avait besoin de parler. Ne voulant pas s’imposer, il s’est alors adressé à la plante…
Raoul, à une certaine époque, n’avait pas le dixième de la considération qu’il méritait d’avoir chez Dupuis. Avec lui, tout est toujours facile. Du coup, il n’était pas pris suffisamment au sérieux !

(c) Marc Hardy

Intervenez-vous dans l’écriture des gags de Pierre Tombal ?

Pas du tout ! Il me remet des scénarios dessinés. Je refais complètement la mise en scène d’après lui. Raoul me laisse une entière liberté pour interpréter ses scénarios. Je ne lui fais pas part de mes idées car il ne le supporte pas. Il est tout le contraire de Tome pour cela ! Philippe Tome aime que son dessinateur amène des idées et des envies. Il les digère pour les incorporer au récit. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il n’envoie pas de nouveau découpage sans avoir reçu la page précédente encrée, ou du moins crayonnée. Tome a besoin de cette émulation… Pour en revenir à Pierre Tombal, je gère néanmoins toutes les idées pour les illustrations en une planche, les couvertures pour le journal Spirou, etc.

Vous êtes très respecté dans le métier, pourtant vous n’avez pas fait école au contraire d’un Conrad par exemple …

Certains disent que mon trait est trop particulier pour faire école. Mon éditeur s’est posé la même question. Ils en ont déduit que mon trait évoluait en permanence. Cependant, certains se sont inspirés de mon travail, comme Colman par exemple… Ceci dit, cette situation ne me dérange pas. Cela doit être éprouvant pour un auteur de voir sa technique être reprise par d’autres, et de la voir s’épuiser…

Vous parliez tout à l’heure de « Ange et Diablesses », la suite d’Arkel. Pourriez-vous nous en dire plus ?

Oui. Je voulais dessiner une aventure humoristique lorsque nous avons créé, Stephen Desberg et moi, la série Arkel. Le ton que prenait l’histoire, au fil des albums, amenait un dessin plus réaliste. Pour différentes raisons, la série ne s’est jamais clôturée. Un album était même resté inédit !
Deux éditeurs voulaient publier une intégrale des albums existants. Ce projet me plaisait et il nous suffisait de boucler l’histoire en une dizaine de planches. La série Feux était au point mort et j’avais le temps de m’y atteler. Sergio Honorez, le directeur éditorial de Dupuis, m’a proposé de publier une intégrale regroupant l’inédit et la fin de l’histoire. Celle-ci tiendra sur un nombre de pages plus conséquent. Un texte introductif permettra aux nouveaux lecteurs de comprendre l’intrigue.

Extrait de "Ange et Diablesses"
(c) Hardy, Desberg & Dupuis

Vous nous disiez que « Feux » était au point mort…

Le deuxième tome est entièrement dessiné et j’avais même commencé le troisième. Mais un différent oppose Tome et les éditions Dargaud quant au format de publication de cette histoire. Tout est donc bloqué depuis un an.
Le style et le rythme de narration ne comprenant que peu d’ellipses, nous savions que le premier album, malgré ses 80 pages, était un grand arc introductif. Les quatre albums du cycle auraient dû sortir à un rythme assez soutenu. Comme notre rythme de production est relativement lent, Dargaud souhaiterait sortir « un pavé » regroupant toute le premier cycle. L’éditeur veut éviter que le lecteur attende deux ou trois ans avant de découvrir une nouveauté. Tome n’est pas de cet avis et ça bloque !

Marc Hardy et Philippe Tome
(c) Nicolas Anspach

Vos murs sont garnis de nombreuses planches d’autres auteurs. Quels sont vos maîtres ?

J’en ai beaucoup ! André Franquin, Jean Giraud, Hermann, Willy Vandersteen et aussi Milton Caniff. Pour comprendre leurs techniques, je m’amuse parfois à reproduire l’un ou l’autre de leurs dessins. Cela m’a permis de préférer, par exemple, Vandersteen à Hergé, car le dessinateur flamand avait plus d’invention et de fantaisie dans son trait.

Extrait de "Ange et Diablesses"
(c) Hardy, Desberg & Dupuis

Quels sont vos projets ?

J’aimerais reprendre Lolo et Sucette prochainement. Sinon, je vais probablement dessiner un one-shot de Spirou et Fantasio, mais il est encore beaucoup trop tôt pour vous dévoiler le nom du scénariste et l’intrigue…

Extrait de "Ange et Diablesses"
(c) Hardy, Desberg & Dupuis

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire également sur actuabd.com :
Tome & Hardy : "Nous entraînons le lecteur dans un univers qui est à l’opposé de ses repères" (Juin 2005)

Lien vers le site de Marc Hardy

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Photo (c) Nicolas Anspach

[1Un ancien directeur général de Dupuis nommé par Albert Frère.

[2Un ancien directeur éditorial recruté par Deneumostier, décédé depuis.

 
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3 Messages :
  • car cet auteur brillant, mais discret n’a pas encore la renommée qu’il mérite, en dépit de l’illustration de scénarios de Yann, Cauvin et Desberg ! Amis de la nouvelle BD indé, regardez de prés certaines de ses cases,et vous verrez qu’il fait aussi bien que Blutch, Larcenet et consorts. Hardy serait aussi AMHA très à l’aise sur un Dongeon.

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    • Répondu par Gill le 9 novembre 2008 à  12:59 :

      Pincemi, tu dessert ceux qui pensent globalement comme toi (dont BDGest), à force ! Oui, il ne faut pas dénigrer le BD classique ni la critiquer dédaigneusement comme on l’a trop souvent entendu, mais si tu agis de même dans l’autre sens, tu vas provoquer les mêmes effets que ceux qui t’ont poussés à te mettre en "croisade" !

      A cause de toi, les amateurs de "BD indé" ont de nouveau envie de critiquer "les errements" des amateurs de BD tout-public, pour enfants et/ou nostalgiques, alors que ce comportement immature d’intellos frustrés qui faisait exprès de mêler la BD marketing avec la BD qui plaît à une majorité (du genre "il y a les ploucs et puis il y a nous"), avait tendance à se calmer ces dernières années.

      Sergio Salma est l’exemple parfait de cette nouvelle génération d’auteurs réfléchis qui comprend les deux points de vue, sans les opposer. Pourrais-tu en prendre de la graine ?

      ...pour la victoire de "tes idées" ?

      Sinon je n’aime pas "Pierre Tombal" ni "Feux", mais j’adorerais revoir Marc Hardy dans "Arkel" ou autres (Spirou, pourquoi pas ? mais il mérite mieux).

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  • lapsus révélateur ?
    27 novembre 2009 12:29, par dba

    Les ventes de certaines séries ont fort baisé.

    Le genre de coquilles tout à fait savoureuses :d

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