Marie Laureillard (« Feng Zikai, un caricaturiste lyrique ») : "Un regard poétique à la portée de tous"

25 juin 2018 0 commentaire
  • Feng Zikai (1898-1975) est à la Chine, ce que Rodolphe Töpffer est à l’Europe, un fondateur de la bande dessinée moderne. Marie Laureillard - spécialiste de l’art chinois au 20e siècle - lui consacre un volume qui permet de percevoir non seulement l’œuvre de ce maître, mais aussi de nombreux aspects des racines du 9e art en Asie. Feng Zikai fait partie des auteurs exposés par Mangasia au Lieu Unique à Nantes du 30 juin au 16 septembre.

Si vous deviez présenter Feng Zikai en trois phrases ?

C’est un artiste chinois connu à partir des années 1920-1930 grâce à ses dessins, une forme de caricature sinisée qu’il appelait «  manhua  ». Pour cela, il s’est inspiré de la caricature européenne et japonaise qu’il connaissait bien, tout en créant quelque chose de spécifiquement chinois.

Qu’entend-on exactement par « Manhua » ?

Ma difficulté c’est que «  manhua  » ne traduit pas exactement le mot «  caricature  ». Un manhua n’est pas forcément un portrait à charge, c’est un dessin libre au fil du pinceau. Le mot [auquel des spécialistes chinois attribuent une ancienne origine chinoise du 13e siècle, NDLR] est apparu dans les années 1920 et vient du japonais «  manga  » introduit par Katsushika Hokusai au début du XIXe siècle.

Marie Laureillard (« Feng Zikai, un caricaturiste lyrique ») : "Un regard poétique à la portée de tous"
© Feng Zikai

On dit que Feng Zikai a été le premier à introduire ou à réintroduire ce mot manhua. Qu’en est-il ?

Mes recherches m’incitent à croire que le terme « manhua » est intégré à la langue chinoise à propos des œuvres de Feng Zikai. Je ne sais pas si lui-même a été le premier à utiliser ce terme pour désigner ses œuvres comme certains le prétendent. Lui-même a déclaré : « On a dit de moi que je suis le premier manhuajia [(auteur de manhua, NDLR], ce n’est pas vrai…  » Il cite ensuite des dessinateurs du début du 20e siècle dont son maître Li Shutong qui lui a enseigné le dessin avant de devenir moine bouddhiste...

Quel est son rapport au bouddhisme ?

Il dit qu’à son avis la religion est un domaine plus élevé que l’art, qu’il est arrivé jusqu’à l’art et qu’il ne pourra pas aller plus haut. Son art est imprégné de pensée bouddhique, mais simplifiée et intuitive. Il peut atteindre la compassion pour les humains et d’autres êtres, en représentant parfois des fourmis, des abeilles ou des petites plantes…, mais au contraire de son mentor, il ne veut pas franchir le pas et devenir moine. Il aime profondément la vie et ne veut pas s’en retirer.

Un manhua en quatre cases (si tuhua) où se croisent l’influence de Winsor McCay et de la peinture traditionnelle chinoise qui a intégré le phylactère depuis plusieurs siècles.

Qu’est-ce qui le relie à la bande dessinées ?

© Feng Zikai

Il a produit un nombre important de petites histoires en quatre images, qu’il appelle « si tuhua » [« si » veut dire quatre en mandarin, NDLR]. Un format hérité directement des strips japonais et américains qui circulaient à Shanghai. Par ailleurs, dans ses images isolées qui représentent la plus grande partie de sa création, on note un style épuré et enlevé proche de la bande dessinée, ainsi qu’une forme de temporalité et de narration. Ces dessins impliquent souvent un avant et un après.

Quelles sont ses thématiques que vous remarquez prioritairement ?

Je suis frappée par ses préoccupations sociales. Il représente plus d’une centaine de fois le contraste entre pauvres et nantis. Ainsi, que le choc entre l’Occident et l’Orient qui se confrontaient quotidiennement dans les rues de Shanghai.

Dans un dessin où se confrontent la lumière électrique l’électricité et la lampe à huile, Feng Zikai ne prend pas forcément parti pour l’une ou l’autre, mais on sent qu’il n’apprécie guère cette irruption du modernisme. Il n’aime pas la grande ville. Il n’était pas heureux à Shanghai où il vivait pour faire carrière. Dès qu’il l’a pu, en 1933, il est retourné dans son village des environs de Hangzhou où il construit sa maison qui sera détruite par la guerre en 1938. Les bombes l’ont alors forcé à revenir à Shanghai...

« Les policiers sikhs règlent la circulation interrompant une procession funéraire chinoise pour laisser passer les voitures occidentales. On sent la difficulté à concilier des styles de vie diamétralement opposés. »
© Feng Zikai
© Feng Zikai

Comment s’est-il acclimaté à la Chine de Mao à partir de 1949 ?

C’est une période que je n’aborde pas trop dans mon livre, par choix. À ce moment-là, son art perd de sa saveur. Ses personnages sont figés dans un optimisme forcé. J’ai préféré ne pas traiter de la suite.

Dans les années 1950, on le critique. Ses dessins sont mésinterprétés, notamment celui du ciseau géant qui coupe du houx, puis des têtes. Avec ces images, il exprimait de la compassion pour les plantes et on l’a interprété comme une critique de la politique artistique des années 1950. Il en souffre et il dessine et écrit beaucoup moins. Il se lance dans des traductions littéraires d’œuvres russes et japonaises.

Comment a-t-il traversé la Révolution culturelle ?

Ce fut un période très sombre. Accusé d’être contre-révolutionnaire, il est une des dix personnalités de Shanghai soumises aux critiques les plus virulentes. On l’attaque même par des manhuas ! Il est exilé à la campagne où il contracte une pneumonie probablement mal soignée qui évolue en cancer. Il en meurt en 1975. On l’a réhabilité en 1971, mais le mal était déjà fait. Pendant dix ans, il tombe dans l’oubli.

« L’Achat de fleurs »
« Les gens très riches ne donnent pas un sou au mendiant. »
© Feng Zikai
© Feng Zikai

Comment le perçoit-on en Chine aujourd’hui ?

Il est redevenu à la mode dès les années 1990. On republie ses manhuas, ses enfants ont joué un grand rôle pour que son œuvre revienne au grand jour. Sa fille Feng Yiying a beaucoup écrit sur lui. Une grande exposition l’a consacré à Hong Kong en 2012 et a permis de le reconnaître comme un artiste aux multiples dimensions. Car on diffuse avant tout ses peintures en couleur. Or, celles-ci ne sont que des adaptations de ses manhuas originellement en noir et blanc. Il a commencé cette activité pour subsister pendant la guerre. Il s’y est ensuite restreint autour de sujets sans risques politiques comme l’enfance, les paysages, les poèmes anciens...

JPEGPourquoi ce livre érudit ?

J’espère combler un vide. Feng Zikai est quasiment inconnu hors de Chine. Je tente de dresser un portrait complet, sans séparer sa production écrite -notamment ses essais- et dessinée. À l’écrit, il théorise très bien son art, et par ailleurs chacun de ses dessins s’accompagne d’une légende qui lui apporte un éclairage propre.

Dans une perspective plus large, je trouve qu’on a tendance à s’intéresser d’abord à l’histoire contemporaine de la Chine alors que la période des années 1920 à 1940 est très riche. D’ailleurs, Feng Zikai n’est pas le seul grand dessinateur de cette période. Nous aurions besoin de mieux connaître le manhua et le lianhuanhua qui prennent leur essor à cette période.

Pourquoi « un caricaturiste lyrique » ?

Le lyrisme domine l’œuvre de Feng Zikai. Il sait trouver de la poésie aux instants les plus simples de la vie. Cela définit la dualité de son dessin, des traits et une séduction humoristiques accompagnés d’un regard poétique à la portée de tous.

Voir en ligne : Un article sur Feng Zikai par Yohan Radomski

(par Laurent Melikian)

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