Martin Vidberg ("Quinquennat nerveux") : « Je m’amuse beaucoup du traitement de l’actu par les médias. »

5 mars 2012 15
  • A l’approche des élections présidentielles françaises, nous continuons notre panorama des bandes dessinées politiques avec Martin Vidberg qui publie avec {Quinquennat nerveux} un journal de l'actualité des cinq années écoulées sous la présidence Sarkozy. Le tout... en patates évidemment.

Alors je vais commencer par une question qu’on a peut-être dû vous poser mille fois : c’est venu comment ce goût des patates ?

Ah, c’est venu sans y réfléchir, en griffonnant. J’ai trouvé les personnages sympathiques. J’ai commencé à les utiliser dans une histoire autobiographique, le Journal d’un remplaçant, et c’était très intéressant parce qu’à cause de leur absence de caractères distinctifs, on pouvait s’identifier à eux. Et après, de fil en aiguille, je les ai un peu perfectionnés, un peu comme le jouet "Monsieur Patate". Je leur ai collé des yeux, des sourcils. Et dans le dernier bouquin, ils sont habillés. Ce qui est la grande évolution des personnages.

Martin Vidberg ("Quinquennat nerveux") : « Je m'amuse beaucoup du traitement de l'actu par les médias. »

Et vous n’avez jamais tâté d’un dessin plus réaliste ?

Si, au début, j’ai publié dans un fanzine de Sébastien Vassant une BD semi-réaliste. J’aurais pu continuer dans cette voie. Mais je pense que ça fait aussi partie de mon caractère d’aller vers les choses rapides. Et puis le gros avantage de ces personnages c’est qu’on voit tout de suite que ça va être quelque chose de léger, même si je ne m’empêche pas de ne pas rester dans le léger. D’ailleurs, si on regarde la couverture de Quinquennat nerveux, on se rend compte que, dessiné de manière réaliste, ça pourrait être très vachard, agressif. Alors qu’avec ces personnages là, on se dit que c’est gentil. Ça apporte une autre dimension.

Petite question existentielle en passant : pourquoi est-ce que les personnages ont les membres noirs ?

Je ne sais pas, c’est comme ça. Je n’ai jamais trop réfléchi. Pourquoi n’ont-ils pas de pupilles ? Je n’ai pas de réponse. Mais on me pose de moins en moins la question, ce qui veut peut-être dire que les gens s’habituent. Ce sont des codes qui se sont imposés.

Et cette envie de commenter l’actualité, ça date de quand ?

J’ai toujours eu ce goût, cette curiosité de ce qui se passe autour de nous. Et puis cette envie de déconner aussi. C’est un sujet qu’on partage tous. Mais je pense que Le Journal d’un remplaçant m’a conduit vers ça. Parce que le sujet était transversal, intéressait tout le monde, on a tous un avis sur l’école. Ça m’a donné envie d’ouvrir. Au départ, je voulais faire un deuxième ouvrage sur l’enseignement et puis j’ai élargi encore plus.

Avec l’obligation de créer des signes distinctifs pour qu’on reconnaisse les personnes. Ça a été dur de faire ces caricatures ?

Non, pas vraiment. Ça s’est fait assez naturellement, sans plan préétabli. J’ai commencé sur mon blog, sans but lucratif, puis je suis passé sur le blog du Monde et maintenant, c’est publié chez Delcourt. D’ailleurs, on voit au début du livre que les personnages étaient encore à poil (rires). Et puis ils ont évolué pour donner finalement ce qu’on voit en couverture.

Les patates à poil
(c) Vidberg/Delcourt

Est-ce que vous avez des difficultés particulières avec certaines personnes qui n’étaient pas évidentes à croquer ?

Je pense que vous avez dû vous en rendre compte. Il y a certaines personnes dont on se demande qui elles sont en les lisant. Je ne pense pas que ce soit gênant. C’est le parti-pris de la patate. Si il y a trop de traits dessus, ce n’est plus rigolo. Et puis si ce n’est pas clair, je marque le nom de la personne sur le dessin. Carla Bruni, par exemple, n’est évidemment pas ressemblante. Mon Kouchner a trop de traits. Luc Chatel, c’est une catastrophe, et pourtant c’est le ministre d’un ministère qui compte beaucoup pour moi.

Alors, finalement, dans tous ces personnages qui sont maintenant caractérisés, le seul qui reste neutre, c’est vous.

Oui, c’est la patate de base.

C’est le scoop, vous êtes la patate de base ! (rires)

Du coup, ça choque les gens qui viennent me voir en dédicaces. Je ne suis par encore chauve, pas tout à fait rond, mais j’y travaille. (rires) Il m’arrive de temps en temps de faire un personnage qui me ressemble plus. Alors, je ne marque pas que c’est moi. Les lecteurs du blog se disent que c’est une patate lambda. C’est un clin d’œil que je me fais à moi-même.

Alors, plus qu’un livre sur l’actualité, c’est un livre de souvenirs puisqu’il y a des séquences dans le futur où l’on vous voit grand-père, racontant ce quinquennat à vos petits-enfants.

Tout à fait, mais ce qui me touche plus particulièrement, c’est le traitement de l’actu par les médias. Je m’amuse beaucoup de la façon dont les médias parlent des choses.

Et par dessus ça, il y a une vision assez sombre du futur de la Terre.

C’est le liant entre les chapitres, des pages qui ont été ajoutées après. C’est sombre, mais en même temps, c’est du décalage. J’y suis allé à fond dans cette vision-là. Et ce n’est pas ce que j’espère bien évidemment. D’ailleurs, il n’y a pas de vision personnelle dans le bouquin. Sauf peut-être sur l’éducation. Je ne donne pas tellement mon avis. Alors, il n’y a pas de secret, on arrive à le lire en filigrane, mais mon travail n’est pas de dire « votez machin ou truc ».

Une des séquences dans le futur
(c) Vidberg/Delcourt

Avec ces petites séquences dans le futur, on a l’impression qu’après ce quinquennat, tout a dérapé. (rires)

J’aime bien faire ça, ce genre de dérapage. On continue à avancer dans l’absurde, parce que c’est vrai qu’on a eu un quinquennat où l’absurde a tenu une place assez forte dans la réalité. Donc, en poussant un tout petit peu le trait, on arrive à des situations invraisemblables.

Parce que, bon, d’accord que la Terre soit ravagée, qu’il n’y ait plus de liberté de la presse, plus d’école, plus rien. Mais… un gouvernement Ruquier ?? (rires) Là, c’est dur. En plus, vous êtes ministre !

On reproche souvent aux professeurs de protester, de faire grève, sans rien proposer. Alors voilà, je me suis mis ministre.

Ministre de l’éducation, donc ?

Probablement. Mais je suis ouvert à toutes propositions.

Mais vous n’avez pas tenu très longtemps.

Non, parce que comme tous les ministres de l’éducation, je me suis lancé dans des réformes qui ont rencontré quelques oppositions.

Alors, il y a deux petites choses qui m’ont un peu gêné dans le livre. D’abord, c’est le classement thématique. Finalement, j’aurais préféré un ordre chronologique. Quand on lit tous les dessins sur un même thème, on décroche un peu.

Oui, alors on l’a conçu en pensant qu’il n’allait pas être lu d’une traite. C’est fait pour être picoré, pour s’amuser, pas forcément pour être lu dans l’ordre non plus. Il y a un fil conducteur entre les pages, mais on aurait pu intervertir les chapitres. Et je suis ravi quand les gens me disent qu’il ont mis le bouquin dans leurs toilettes et qu’ils lisent régulièrement une page ou deux. C’est le cas de ma belle-mère par exemple. Elle n’a pas le réflexe de lire une bande dessinée en une fois.

(c) Vidberg/Delcourt

D’un autre côté, je n’ai pas retrouvé dans le livre, cette attente que l’on a en allant tous les jours sur votre blog pour voir quel est le nouveau dessin.

Ce sont deux démarches différentes. Ce qui est surprenant, c’est que les dessins qui ont fonctionné sur le site Internet, ce ne sont pas les mêmes que ceux qui ont fonctionné dans le bouquin. Pour une raison toute simple : il y a des jours où je n’ai pas le temps de faire un dessin très élaboré et, sur Internet, ça passe car les gens ne restent pas très longtemps. Dans le bouquin, cette alternance entre des dessins élaborés et dessins plus simples, ça donne un rythme, ça fonctionne très bien. Ce n’est pas la même démarche. D’ailleurs, aujourd’hui, quand je fais un dessin plus simple, je me dis que ça ira bien pour le prochain bouquin.

Pour Quinquennat nerveux, il y a une seconde chose que je regrette, c’est qu’il n’y ait pas les dates.

On s’est posés la question. Est-ce qu’on met les dates ? Est-ce qu’on contextualise ? C’est ce que fait Plantu dans ses dessins. Ça fait beaucoup plus sérieux d’un autre côté. On a fait le choix de ne pas les mettre. Ça se discute. Mais je n’ai pas envie que ça soit trop ancré dans la réalité. Je ne me sens pas comme un dessinateur de presse. Mais j’ai aussi du mal à m’insérer parmi les dessinateurs de BD. (rires)

Et vous continuez à enseigner ?

Non, j’ai fait une pause. Pas parce que j’en avais assez, mais parce que j’ai trop de travail dans le dessin.

Depuis pas mal de mois maintenant, votre blog est hébergé sur la plateforme du Monde.fr. Comment ça s’est fait ?

Ce sont eux qui m’ont contacté. J’avais mis sur mon blog que j’aimerais bien être hébergé sur un site d’actu et le lendemain, j’avais un mail de leur part.

Et vous êtes payé ?

On se partage les revenus publicitaires.

Est-ce que vous avez l’obligation de produire un dessin chaque jour ?

Non, les contrats sont très légers. Pas de date, pas d’échéance. Mais j’ai envie que ça marche, donc j’estime qu’il faut que j’y mette du mien. Que je poste un dessin les jours de semaines, au moins.

Et le fait d’être publié sur lemonde.fr, est-ce que ça a un impact sur votre autocensure ?

Difficile à dire, parce que je n’ai pas envie de faire dans le trash ni dans l’agressif. Il y a peut-être un ou deux dessins que je n’ai pas faits. Sans regret.

Et puis il y a parfois des moments où vous parlez un peu de vous.

Oui, quand on parle de blog BD, on se moque souvent de leur caractère égocentrique. Alors que je parle de l’actualité, j’essaye quand même d’ajouter par moments ce petit côté-là pour donner un caractère différent à mon blog. Il y a un jour par exemple, où l’actualité était assez dense, mais j’ai décidé de faire une planche sur les 60 ans de mon papa. Et ce qui est assez frappant, c’est que ça a marqué les gens, qui m’en parlent souvent.

Séquence intime
(c) Vidberg/Delcourt

Et justement, dans ces planches-là, on voit un peu comment vous travaillez. Comment ça se passe ?

C’est le bazar. Je ne suis pas encore quelqu’un qui roule sur l’or, donc j’accepte beaucoup de petits boulots à côté. Il y a des jours où j’ai juste le blog à faire et c’est le paradis. Et puis il y a des jours où j’ai juste deux heures devant moi parce que je sais que je dois faire un dessin pour un magazine ou une pub. Et j’aimerais bien pouvoir réorganiser tout ça pour l’année prochaine. Mais comme on est dans une période de crise, on ne sait jamais si les contrats vont durer autant qu’on le voudrait. Ça fait que mon planning d’une journée n’est pas très régulier. Pourtant, je me suis rendu compte que pour poster mon dessin quotidien sur le blog du Monde, 11h00 est le meilleur moment. Donc, les horaires de travail existent pour moi, mais pour l’instant, j’ai du mal à les suivre.

Combien y a-t-il de visiteurs sur votre blog ?

Évidemment, ça dépend de l’actualité. En moyenne, entre 20 000 et 50 000 visiteurs par jour. Ce n’est pas le cas de tous les blogs du Monde. Ça veut dire que les gens reviennent.

Et en ce qui concerne vos prochains projets ?

D’abord le projet de faire un deuxième tome à Quinquennat nerveux. J’aimerais bien refaire un bouquin sur l’éducation, qui serait plus large que ce que j’avais fait. J’ai avancé sur ce projet. Après j’ai des tonnes d’envies, dans des domaines qui sont un peu différents de la bande dessinée.

(par Thierry Lemaire)

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15 Messages :
  • Rendez-nous Cabu.

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    • Répondu par Vincent le 5 mars 2012 à  11:02 :

      Ha ha, mais il est toujours là, Cabu, toujours, à ressortir les mêmes dessins depuis 20 ans dans Charlie et le Canard Enchainé. Lisez-donc Cabu, si Vidberg vous laisse de marbre...

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      • Répondu le 5 mars 2012 à  11:49 :

        Ce que ça veut dire surtout, "rendez-nous Cabu", c’est plutôt "faites en sorte que les dessinateurs de presse restent des dessinateurs qui dessinent avec chair et tripes et non pas des publicitaires sans talents dont les corps sont inexpressifs".

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        • Répondu par lebon le 5 mars 2012 à  19:00 :

          Une fois de plus, si le texte peut faire sourire on n’a pas le dessin qui va avec, c’est soit l’un, soit l’autre, quant aux remarques sur le travail de Cabu, elles sont tellement consternantes que... oh ! et puis non, se taire c’est bien parler.
          Parlons plutôt du quai d’orsay de Blain et Lanzac formidable en tout point, lui. Pour ceux qui aiment les BD politiques, un régal je vous dis.

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  • Dessiner des "bonhommes patate", tous les mêmes, gentils ou méchants, ne revient-il pas à rendre sympas les personnages critiqués ? Un effet "guignols" ? Pourquoi la forme n’est pas plus pensée pour critiquer son objet ? Simples questions que je me fais devant ce livre.

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  • "Et vous continuez à enseigner ? - Non, j’ai fait une pause."

    Pour moi, c’est le privilège absolu, ça (privilège gagné de haute lutte, certes, mais c’est la phrase que je rêverais de pouvoir dire un jour).

    Je fais une pause parce que je ne crains pas de perdre mon emploi et que je peux le retrouver quand je veux, je fais une pause parce que j’AI un emploi et que je décide moi-même si je désire le quitter de manière temporaire ou définitive, je fais une pause parce que j’ai bien travaillé depuis des années, sans arrêt (sans chômage) et que j’en ai donc un peu le droit, je fais une pause parce que je peux choisir mon activité, je fais une pause parce que j’ai du succès et que je dois en profiter tant que ça dure, je fais une pause sur cette activité-là parce que j’en ai une autre à côté.

    Plus que la richesse ou le pouvoir, cette capacité de choix (qui préserve quelques exigences et limites, pour qu’on aie encore des choses à vaincre et à espérer) c’est vraiment le rêve intégral.

    Et moi, j’aimerais aussi "faire une pause", dans les recherches d’emploi, dans cette situation qui m’empêche de travailler tranquillement tous les jours, dans l’inquiétude, le doute et le découragement, dans le délitement qui m’entoure chaque jour d’avantage.

    Non, vraiment, je n’ai rien contre la chance qu’a quelqu’un de pouvoir dire cette phrase (il en faut bien)... mais il n’en reste pas moins qu’elle me vrille le coeur à sa lecture, et qu’un démon de jalousie me pousse à crier ma rancœur.

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    • Répondu par Alex le 6 mars 2012 à  02:20 :

      Ou je fais une pause parce que le mêtier d’enseignant est sous-payé, je fais une pause pour garder ma santé mentale dans un milieu contamment soumis à la politique de réforme et rationnalisation, je fais une pause car je n’ai pas la formation nécessaire pour accueuillir les élèves aux besoins particuliers qu’on me charge d’incorporer dans ma classe dès qu’un centre éducatif ferme ici ou là.

      Les enseignants sont une classe privilégiée, bien entendu Martin. Il manque d’ailleurs l’épithète et le bonnet pour rendre votre intervention complète.

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      • Répondu par le mamouth slimfast le 6 mars 2012 à  14:20 :

        Bah 4 mois de vacances dans l’année c’est pas négligeable non plus parce qu’être payé 1500 euros par mois pour 8 mois de boulot, je pense qu’il n’y a pas trop à les plaindre.

        En revanche, dans la fonction publique territoriale ce n’est pas la même soupe, ni les mêmes conditions...

        C’est une caste assez spéciale "l’enseignement"...Jamais sorti du cocon ouateux de l’école, et en général on s’épouse entre enseignants, on part en vacances entre enseignants, on fait des enfants qui seront enseignants également etc etc ...
        Hormis les petit jeunes profs qu’on cassent en les mettant en début de carrière dans les ZEP de banlieues, on peut pas dire que se soit des gens qui prennent beaucoup de risques et qui soit dans le palmarès des emplois précaires.

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      • Répondu le 6 mars 2012 à  22:39 :

        "acueuillir" ? J’espère que vous n’êtes pas professeur de français :-)

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        • Répondu par le mamouth slimfast le 7 mars 2012 à  10:31 :

          Superbe répartie Maitre Cappello ;-)

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        • Répondu par Alex le 7 mars 2012 à  22:27 :

          Faute de frape que vous avait tout de suite noter : bravô pour votre perspicavitée ! Guarder le cape, vous êtes dans le vraie.

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        • Répondu par Alex le 7 mars 2012 à  22:50 :

          Au fait, pourquoi me faut-il répondre à votre message ? "Acueuillir" ? C’était "contamment" qu’il fallait retenir. Bon, je vous laisse jouer à la récré avec votre petit camarade le pachyderme. Et hop, encore 2 génies des commentaires. (ps : vous n’avez rien d’autre mieux à faire, en vrai ?)

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  • Martin Vidberg : « Je m’amuse beaucoup

    Il est bien le seul ! C’est un peu le nouveau Faizant, et encore Faizant savait dessiner.

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    • Répondu par Pierre schum le 12 mars 2012 à  09:46 :

      Entre 20 000 et 50 000 personnes par jour, vous appelez ça "le seul" ?
      A moins que vous ne considériez que vos goûts soient les seuls dignes d’intérêt...
      Quelle bande d’aigris sur ce site, vraiment.

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      • Répondu le 16 mars 2012 à  14:09 :

        Sur ce site ?

        Des gens cultivés et lucides. Un phare dans la nuit, voilà tout.

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