Marvano, le « Alan Moore » flamand

1er juin 2011 0 commentaire
  • « Larvatus prodeo » (je m’avance masqué). La fameuse devise de Descartes convient à merveille à Marvano, qui avance dans le sillage de l’école belge classique tout en étant l’un de ceux qui s’en écarte avec le plus de brio et l’un des acteurs les plus importants de sa régénération.

Marvano, le « Alan Moore » flamandPourtant, un indice doit guider l’amateur de bande dessinée bien senti : la postface de ce second tome est signée par Ever Meulen, la grande figure de la Ligne claire moderne, illustrateur pour le New Yorker et l’un des graphistes contemporains les plus fins et les plus sophistiqués.

On pourrait croire que c’est le goût des belles carrosseries qui les réunit, dans une espèce de « franc-maçonnerie » automobile. Pas du tout : « C’est à l’ouverture de l’exposition Regards croisés de la Bande Dessinée belge, dont j’avais réalisé l’affiche, que j’avais pu admirer pour la première fois ses dessins originaux. La qualité graphique de son œuvre m’avait frappé, ainsi que la puissance spatiale de ses compositions et le soin apporté aux détails. »

Avec cela, tout est dit ? Non, pas. Larvatus prodeo, vous disais-je. Nous avons affaire ici à l’un des plus puissants storyteller de sa génération, un auteur aussi à l’aise dans la science-fiction que dans le récit historique et dont la cohérence des thèmes - l’angoisse du futur, l’irréversibilité du mal…- s’impose d’album en album. Avec la série Grand Prix, on atteint un sommet.

Un scénariste (trop) discret

Représentant marquant de la science-fiction belge (Dallas Barr, La Guerre éternelle), Marvano alias Mark Van Oppen est né en 1953 à Zolder, près de Hasselt en Belgique flamande. Ce lieu n’est pas anodin puisque là se trouvait l’un des plus célèbres circuits automobiles belges.

Le jeune Mark qui adore le dessin poursuit des études d’architecte. Il exerça ce métier pendant dix ans. Mais il s’y ennuie et s’évade dans la lecture passionnée des BD, en particulier celles du Journal de Tintin /(Kuifje en flamand). Il y découvre Bruno Brazil de William Vance & Greg et Bernard Prince et Comanche de Greg & Hermann. Il place ses première illustrations dans des magazines de SF. Il dévore les romans de Isaac Asimov, Roger Zelazny, Clifford D. Simak…,

Marvano, un storyteller d’exception
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

On le retrouve bientôt au journal Tintin, non comme dessinateur mais comme… rédacteur en chef de l’édition flamande Kuifje. Son travail consiste à coordonner les traductions, le lettrage et à adapter le contenu du journal au lectorat flamand et hollandais.

Un temps directeur éditorial pour un petit label flamand, il publie ses premiers albums : Red Knight (Sc. Ronald Grossey, Standaard) et Solitaire (Sc.de Bob Van Laerhoven, Le Lombard). Ils passent inaperçus.

Lors d’un festival de SF à Brighton, il rencontre Joe Haldeman, l’auteur de La Guerre éternelle, une saga de SF qui constitue un cinglant réquisitoire contre la guerre, métaphore filée du Vietnam en l’occurrence. Le dessinateur propose de l’adapter en bande dessinée. La série paraît dans la collection Aire Libre (trois volumes, à partir de 1988) et commence à apporter un commencement de notoriété à l’auteur.

Il accepte une adaptation d’un roman de Paul-Loup Sulitzer (Rourke, 1991), puis se lance seul enfin avec Les Sept Nains (1994), le premier tome de la trilogie Berlin, son premier chef d’œuvre. Mais la plupart des observateurs ne prennent pas au sérieux ce premier essai pourtant réussi. Pour Dupuis, Marvano n’est qu’un dessinateur. Ils n’ont pas vu tout le travail scénaristique de l’adaptation qu’il a faite des romans d’Haldeman.

Il trace sa voie chez Dargaud, grâce à Yves Schlirf, un éditeur subtil et malin, en continuant de travailler avec l’auteur de SF américain sur Dallas Barr (1996), une utopie de SF politique, suivie les trois tomes de Libre à jamais (2002) du même Haldeman. Masqué, encore, Marvano préfère l’allégeance à un auteur qu’il admire plutôt que la compromission.

Quand il achève le triptyque Berlin, on commence à comprendre. En choisissant comme théâtre la capitale de l’Allemagne, à trois moments-clés de son histoire, il construit un thriller haletant, qui n’est pas sans évoquer parfois le climat d’Apocalypse Now ou encore les complots truffés d’espions de John Le Carré. C’est d’autant plus surprenant que, jusqu’ici, Marvano avait camouflé son talent de conteur. Jean Van Hamme, qui préface élogieusement le premier volume, ne s’est pas trompé. Le dessin de Marvano est élégant, intelligent. Enfin, l’auteur s’avance à visage découvert : tombé le masque de son talent graphique qui fait de plus en plus la synthèse entre le style "belge" et l’école américaine - de Frank Miller à Steranko, il s’affirme comme un storyteller.

Paddocks, nids d’espions

Vous êtes arrivé jusqu’ici, cher lecteur, avec la promesse d’un titre : « Le Alan Moore flamand ».

Peut-on rivaliser jamais avec le titan de Northampton ? Prenez Grand Prix en main, et vous comprendrez. C’est une œuvre magistrale, appuyée sur une documentation démente, où les personnages sont magnifiquement campés et remplis d’Histoire. C’est précis, malin, superbement raconté, dialogué au cordeau et surtout, doté d’une dramaturgie sans pareille.

Rien n’est là au hasard, on sent que l’auteur sait de quoi il parle, qu’il le fait avec subtilité, remettant nos connaissances en perspective tout en jouant sur le fil du rasoir, sans jamais tomber dans le sensationnalisme des contempteurs du « politiquement correct » pour le simple plaisir de « choquer ». Surtout, il y a un propos et du sens.

Grand Prix - T2 - Rosemeyer - Par Marvano - Dargaud

Que Himmler, l’artisan de la « Solution finale » ait pu aider les juifs à émigrer en Palestine pour emmerder les Anglais, qu’il parlait quelques mots d’hébreu et de yiddish, cela est vrai. Que l’automobile avec ses noms qui font rêver : Mercédès, Audi… ait vécu des fastes du fascisme qui s’y intéressait car elle permettait de confronter la technologie allemande à celle de ses ennemis, c’est vrai. Qu’il y ait eu, dans ce milieu des résistants au nazisme en dépit des croix gammées arborées par les carrosseries, cela est vrai aussi. De même que le propriétaire juif de Mercédès a été spolié de son entreprise et que les paddocks étaient truffés d’espions. Cela nous change du vénérable Michel Vaillant !

Nous sommes au deuxième tome d’une saga qui en comportera trois. Ne la ratez pas : c’est une des réussites de l’année.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Grand Prix - T2 - Rosemeyer - Par Marvano - Dargaud

Lire notre interview de Marvano (Mai 2011)
Lire aussi : "Marvano retrace la période noire et dorée du Sport Automobile" (Août 2010)

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Illustrations : (c) Marvano & Dargaud.

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