Marya Smirnoff : "On fait de la dentelle !"

2 avril 2007 0 commentaire
  • Jusqu’ici éditrice chez Bagheera, maison spécialisée dans la bande dessinée érotique, Marya Smirnoff a rejoint les Editions Robert Laffont (groupe Editis) pour y créer une collection de bande dessinée grand public qui se lancera en librairie en septembre.

Pouvez-vous tout d’abord nous décrire votre parcours jusqu’à votre arrivée chez Laffont ?

J’ai commencé comme assistante de pub, d’abord dans une maison de publicité, puis chez Dargaud, où je suis ensuite devenue attachée de presse, puis directrice des relations publiques. Je suis partie juste avant que Dargaud ne soit racheté par Media et que certains auteurs soient remerciés parce que trop "cultureux", trop violents… Les Presses de la Cité [1] envisageaient alors de créer un département BD : j’ai fait une étude de marché, et c’est à cette époque que j’ai rencontré Leonello Brandolini, qui est aujourd’hui le patron de Laffont. Claude Moliterni m’a alors appelée en me disant que certains auteurs, comme Serpieri, n’étaient plus en odeur de sainteté chez Dargaud, et m’a proposé de monter notre maison d’édition…

Marya Smirnoff : "On fait de la dentelle !"
L’Ombre du temps, par D’Alpa et Grella
(c) Robert Laffont

Je n’avais jamais envisagé de monter ma propre boîte, et puis je me suis dit : pourquoi pas ! On a donc monté Bagheera en 1989, avec Claude Moliterni et Michel Henry, qui était le secrétaire de rédaction du journal Pilote, dans les locaux de notre diffuseur, Sphère Diffusion, qui était dirigé par Richard Lecoq, autre ancien de Dargaud. L’idée était de créer une maison d’édition de bande dessinée grand public comme l’avait été Dargaud, en travaillant avec de grands auteurs… et puis Sphère Diffusion a déposé le bilan. Certains auteurs comme Jacques Martin ont perdu confiance et sont partis, mais nous avons continué, essentiellement avec Serpieri, en science fiction érotique. Est alors survenu le problème de la censure contre les bandes dessinées érotiques… L’auteur phare de Bagheera étant Serpieri, avec Druuna, cela nous a fait beaucoup de mal. Je suis alors allée voir Leonello Brandolini en lui expliquant ce dont j’avais envie depuis toujours : créer une maison de qualité, offrant au public tous les genres possibles, avec un scénario et un dessin de qualité… Car en tant que lectrice de BD, je suis parfois déçue : beaucoup d’albums ne me rassasient pas.

C’est donc vous qui avez proposé votre projet à Laffont, et pas l’inverse ?

Tout à fait. Mais, même si je le connaissais peu, je ne suis pas allée voir Leonello par hasard. J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour lui, je savais que c’était quelqu’un qui aimait le produit, c’était très important. Par ailleurs, il avait déjà approché la bande dessinée : il avait été le patron de Pocket à l’époque où des éditeurs comme Pocket ou J’ai lu adaptaient des bandes dessinées en petit format. Il avait beaucoup travaillé avec Dargaud, et entre autres fait un Pocket de Druuna ! Enfin, Robert Laffont est une belle maison, avec une structure que je n’avais pas chez Bagheera. [2] Il est évident que le meilleur album, fait avec le plus grand amour, s’il n’est pas bien diffusé et distribué, ne se vend pas. Le fait d’avoir une équipe de représentants propres à la maison Robert Laffont est par exemple quelque chose d’essentiel.

Malgret, par Veys et Alvès
(c) Robert Laffont

A-t-il apporté des inflexions à votre projet ?

Il m’a dit : moi, la bande dessinée, j’ai toujours adoré, mais je n’ai pas la connaissance suffisante ; de mon côté, j’avais la connaissance mais pas la structure ! Donc on était fait pour fonctionner ensemble. Ensuite, chacun apporte ce qu’il doit apporter. J’ai la chance d’avoir comme interlocuteur un homme qui m’entend, qui me donne toute sa confiance et, c’est primordial, qui me suit dans mon souci de faire des bouquins non pas en quantité, mais en qualité. Laffont BD, c’est un département, et ça le restera, qui ne sortira pas plus de deux albums par mois. Ceci pour pouvoir aller, sur chaque projet, au fond du scénario, du dessin, être proche de ses auteurs… Puis, promouvoir intelligemment et efficacement chaque produit, ne pas sortir des livres pour construire un gros catalogue : ça n’a pas d’intérêt, en tout cas pas à mes yeux…

Comment avez-vous été accueillie par le personnel de Laffont ?

A mon arrivée en mars 2005, le personnel Laffont était ravi que ce département se crée ! Beaucoup de représentants lisaient déjà de la bande dessinée, et les autres s’y sont mis avec plaisir : je leur ai parlé de nos auteurs, et d’eux-mêmes ils se sont mis à se cultiver sur le sujet… Et ils sont impatients ! Pour moi, c’est un pur bonheur.

Moonfleet, par Rodolphe et Dominique Hé
(c) Robert Laffont

Vous avez commencé à travailler en mars 2005, les premiers albums sortiront en septembre 2007, pourquoi ce délai ?

A mon arrivée, j’ai d’abord dû vendre Robert Laffont et mon projet. Les auteurs ne m’avaient pas attendue : ils travaillaient tous chez leurs éditeurs… J’ai donc commencé par des rencontres, expliqué mon projet, et certains, même s’ils étaient intéressés, étaient déjà engagés et ne pouvaient pas entamer de collaboration immédiatement. Ensuite, il y a l’étape de la rencontre entre scénariste et dessinateur, primordiale à mes yeux. Dans le cas de Dufaux et Serpieri, par exemple, c’étaient deux monstres sacrés qui devaient trouver un terrain d’entente ! Puis, un auteur met un minimum d’un an à dessiner un album – voire beaucoup plus quand ils sont aussi perfectionnistes qu’un Serpieri…

Jean Dufaux, Marya Smirnoff, Paolo Serpieri
(c) Isabelle Vincent

Par ailleurs, autant que faire se peut, nous ne voulons pas laisser s’écouler trop de temps entre la sortie des albums d’une même série. C’est là où c’est important que le groupe qui est derrière moi me fasse une confiance totale et ne me pousse pas à sortir les premiers albums trop vite – parce qu’aujourd’hui, avec notamment le phénomène des mangas, les lecteurs ne veulent pas attendre un an entre deux tomes ! Donc nous avons pris la décision d’en mettre plusieurs en production avant de commencer à les sortir. Cela étant, on ne fait pas du manga, les albums ne sortiront pas tous les deux mois ! Mais on essayera, en fonction des auteurs, que ce soit 6, 7, 8 mois, et pour d’autres un an, parce que tout le monde ne travaille pas au même rythme, et il faut respecter l’auteur. Si nous avons reporté le lancement en septembre, c’est aussi parce qu’actuellement, la campagne électorale monopolise les esprits, et je pense qu’il était difficile de se faire une place dans les médias pour un lancement aussi important.

Comment avez-vous élaboré les collections ?

Ma position éditoriale, très clairement, était : du scénario de qualité, du dessin de qualité. Les collections – SF, fantastique, aventure, humour, polar –, j’aurais très bien pu les définir différemment, elles permettent du moins au lecteur d’être en terrain connu. L’équipe s’est construite par des rencontres. Retravailler avec Serpieri, c’était pour moi une évidence, et ce qu’il fait, c’est de la SF, sans aucun doute… Jean Dufaux collabore par ailleurs avec Béatrice Tillier sur une histoire qui est clairement fantastique. Dans la tête de Jean, ça ne pouvait être qu’elle qui la ferait. On a beaucoup dit dans la presse qu’elle était lente, qu’elle mettait quatre ans à faire un bouquin, eh bien non ! Peut-être a-t-elle trouvé chez Jean Dufaux un scénariste qui lui correspondait, et chez Laffont une maison où elle se sent bien… De même, lorsque j’ai rencontré Xavier Dorison, on a cherché ensemble le dessinateur adapté à son projet, jusqu’à trouver Enrique Breccia : là aussi ça ne pouvait être que lui ! Parce que quand on met la barre très haut, on a aussi affaire à des auteurs très exigeants, et Xavier Dorison est un auteur exigeant, dans le bon sens du terme : tant qu’on n’a pas trouvé le bon dessinateur, même s’il a énormément de talent, on n’y va pas. On fait de la dentelle !... J’ai envie de beaux livres, bien faits, bien imprimés… Il faut que ce soit le mieux possible.

Les Sentinelles, par Dorison et Breccia
(c) Robert Laffont

Vous avez attiré bon nombre d’auteurs renommés.

Il y a effectivement des professionnels connus et reconnus : Rodolphe et Dominique Hé également… Mais mon idée n’était pas là : il y a aussi des auteurs dont c’est le premier album. Christophe Alves, qui signe avec le scénariste Pierre Veys Malgret, une parodie du Commissaire Maigret, en a fait très peu. Paolo Grella, c’est son premier bouquin. Il ne s’agit pas de faire une maison avec uniquement des valeurs sûres… Ce mélange, j’y tiens beaucoup, parce que je pense que le devoir d’un éditeur, c’est aussi de découvrir de nouveaux talents, de regarder une page qui est imparfaite et dire : on va bosser ensemble.

A quel stade en êtes-vous de la préparation des albums ?

Aujourd’hui, les plannings 2007 et 2008 sont bouclés ; pour 2008, 30% des albums sont terminés. Par la suite, je souhaite qu’il y ait un ou deux auteurs nouveaux chaque année, pas plus, sinon on retombe dans le côté catalogue ! La politique restera de faire attention à chaque produit et de le soutenir systématiquement.

Les Enfers, par Dufaux et Serpieri
(c) Robert Laffont

Comment communiquerez-vous lors de votre lancement et pour chaque nouvelle série ?

On est encore en train de le définir, parce qu’on n’a pas envie de faire les choses à moitié… Mais je ne pense pas qu’on fera des quarts de page de pub à droite à gauche : ce sera une politique de terrain, où les auteurs feront des dédicaces, des interviews - un rédactionnel est lu, alors qu’une page de pub est tournée. On fera aussi du sur-mesure en fonction des projets et des auteurs. Les outils qui seront donnés aux représentants seront de qualité, parce qu’il est essentiel que le libraire ait à disposition un outil qu’il puisse distribuer aux lecteurs, en avant-première, dès le mois d’avril, pour que le lecteur ait une idée de ce qui va être publié.

(par Arnaud Claes (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Ancienne appellation du groupe Editis.

[2Robert Laffont avait déjà édité de la bande dessinée dans les années 80, notamment les aventures en bandes dessinées de l’équipe Cousteau. NDLR.

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