Marzena Sowa & Sylvain Savoia : « En Pologne, Marzi crée des liens entre la génération qui a connu le communisme et les plus jeunes »

28 décembre 2009 0 commentaire
  • {{Marzena Sowa}} continue d’explorer ses souvenirs d’enfance en nous offrant des histoires tendres, savoureuses, poétiques et parfois humoristiques, tout en abordant le contexte politique de la Pologne alors que ce pays vivait en 1989 ses premières élections démocratiques et la chute du mur de Berlin, symbole de la chute du communisme.
Marzena Sowa & Sylvain Savoia : « En Pologne, Marzi crée des liens entre la génération qui a connu le communisme et les plus jeunes »

Le dernier trimestre de l’année a été marqué par une double actualité autour de Marzi. La parution d’un cinquième album, sous une forme classique et celle de la deuxième intégrale. Sans parler de l’adaptation animée de certaines histoires librement diffusées sur le web et le documentaire de notre collaborateur Laurent Boileau.

Sylvain Savoia : Effectivement. Un rendez-vous était à ne pas manquer : les vingt ans de la chute du Mur de Berlin qui symbolisait la fin du communisme dans le bloc de l’Est. Nous avions envie de publier ces deux livres pour célébrer cet anniversaire. D’autant plus que Pas de liberté sans Solidarité, le cinquième album de Marzi, a pour cadre la perception des évènements de l’année 1989 en Pologne…

Marzena Sowa, comment vous-êtes vous remémoré cette période-là ?

M. Sowa : Ce ne fut pas vraiment difficile. Je travaille sur Marzi depuis quelques années et je savais que nous allions aborder cette période. C’était quelque chose de très attendu par nos lecteurs. Mais je voulais leur montrer, qu’en Pologne, le mouvement est venu plus tôt, même si les évènements n’ont pas eu la même portée spectaculaire.

Lech Walesa
(c) Sylvain Savoia

La résistance avait commencé dès 1980, avec la création de Solidarność et le pontificat de Jean-Paul II…

S. Savoia : Oui. Nous avions abordé les grandes grèves ouvrières en Pologne dans les précédents albums de Marzi. Elles ont permis les discussions entre le gouvernement du Général Jaruzelski et Solidarność et, par après, la première élection libre en juin 1989. Soit quelques mois avant la chute du Mur de Berlin. Un Premier Ministre non communiste est élu démocratiquement. Ces changements se sont déroulés d’une manière beaucoup plus tranquille qu’à Berlin ou dans d’autres pays communistes.

M. Sowa : Les enjeux internationaux était beaucoup moins importants en Pologne. À Berlin, les américains, les anglais et les russes cohabitaient dans une ville séparée en deux. En Pologne, la révolution s’est faite entre Polonais… Du coup, elle est presque passée inaperçue.

Vous étiez enfant à l’époque. Perceviez-vous la portée historique de l’événement ?

M. Sowa : Je me doutais que les grandes grèves et les élections étaient importantes. La Chute du Mur, pour beaucoup de Polonais, était la touche finale de ce changement. Un retour en arrière était devenu impossible. En novembre 1989, nous étions déjà libres. Le régime était tombé et les Polonais vivaient ce changement avec joie. Nous nous doutions que d’autres pays allaient suivre : la Hongrie et la Tchécoslovaquie traversaient des turbulences. Cela nous rassurait car les évènements de la Place Tian’anmen ont eu lieu au printemps 1989. La répression chinoise a pris fin le 4 juin 1989 le jour même où se déroulaient les élections en Pologne.

S. Savoia : L’écroulement du mur a également permis d’ouvrir une barrière mentale. La Pologne n’était de ce fait-là plus coincée entre des pays alliés de l’URSS. Les Polonais se sentaient enclavés, la réunification de l’Allemagne leur a permis d’accéder à l’Europe occidentale, à l’Ouest.

M. Sowa : Avant la chute du Mur, les adultes polonais étaient inquiets et angoissés. Leurs enfants ressentaient cela. Le jour du 9 novembre, cette inquiétude a été gommée par une immense joie. Ils nous la transmettaient. Bien sûr, nous n’éprouvions pas les mêmes sensations, mais nous avions conscience que c’était un moment très important pour les pays du bloc soviétique, mais aussi pour l’Europe, voire pour le monde entier.

La Chute du Mur de Berlin - Extrait du T5 de "Marzi"
(c) Savoia, Sowa & Dupuis

Vous alternez depuis le premier tome des histoires douces-amères, un peu décalées, et d’autres plus historiques et géopolitiques. Le rythme entre ces deux types de récit a-t-il été difficile à trouver ?

M. Sowa : Nous voulions avant tout rester le plus proche possible de la réalité ! Celle-ci comporte des moments légers, parfois anecdotiques, et d’autres plus lourds. Marzi vit ces bouleversements sociaux et politiques, et ne peut les ignorer. Mais c’est aussi une petite fille qui fait des découvertes, vit des aventures. Elle parle de ses sentiments, de sa relation avec les adultes et ses amis. Toutes ces histoires forment un mélange. Et tout comme la vraie vie, ce n’est pas linéaire. Le lecteur ne sait jamais où on va l’entraîner lorsqu’il entame une nouvelle histoire. Cela nous permet, à nous auteurs, de ne pas nous ennuyer.

S. Savoia : Je n’interviens jamais dans les thèmes des histoires, et dans la sélection des événements que nous abordons. Les souvenirs de Marzena lui appartiennent. Par contre, je modifie parfois le rythme de l’histoire, en peaufinant une chute ou en déplaçant une scène pour améliorer la narration.

Vous ne vous épargnez pas dans Marzi. N’avez-vous pas peur de la réaction de vos proches ?

M. Sowa : Je nourrissais effectivement quelques craintes quant à la réaction de mes proches concertant quelques histoires. Mais, je ne voulais pas me censurer. Si un thème me dérange, je ne l’aborde pas. Le lecteur comprendra qu’il y a un problème entre ma mère et moi-même. Je ne veux pas aller au-delà de ces sous-entendus. C’est quelque chose de trop intime pour être ainsi dévoilé au public .

Marzena Sowa et sa mère, en Pologne.
(c) DR.

Les albums sont publiés en polonais, et vous êtes devenues une « personnalité » là-bas suite à une tournée de presse…

M. Sowa : C’était fort émouvant ! J’attendais ce moment avec une certaine impatience. L’accueil de la presse a été enthousiaste. Ici, en France et en Belgique, je fais découvrir un univers que les gens ne connaissent pas. Mais les Polonais, eux, connaissent ce quotidien ! J’avais quelques craintes quant à la pertinence de la traduction. Mes proches ont lu les livres et cela a créé encore plus de liens entre nous. Enfant, j’étais comme Marzi, je ne parlais pas beaucoup. Ma famille, en lisant l’album, a pris ainsi conscience de ce que je ressentais lorsque j’étais enfant. À l’époque, il fallait me tirer la langue pour me faire parler !

S. Savoia : Elle est jolie, cette expression (Rires). Je ne la connaissais pas !

M. Sowa : Certains m’ont dit que leur vie leur semblait moins banale grâce à ces livres. Ils étaient devenus les héros d’une bande dessinée. Cela m’a beaucoup touché, et cela me donne encore plus envie de continuer.

S. Savoia : Pour nous, Marzi est une série « exotique ». Mais en Pologne, les lecteurs s’y retrouvent. Cela leur permet de se remémorer ces événements, et cela peut créer un lien entre les générations, entre ceux qui ont vécu le communisme et les jeunes. Beaucoup de discussions naissent là-bas suite à la lecture de Marzi. C’est étonnant.

(c) Sowa, Savoia & Dupuis

Sylvain Savoia, votre style graphique pour cette série penche vers l’humoristique et le manga…

S. Savoia : Vous n’êtes pas le premier à me le dire. Je ne sais pas pourquoi le manga me colle à la peau. Je ne suis pas un très grand amateur de manga, même si j’en lis un peu. Je ne m’imaginais pas dessiner cette série de manière réaliste. Cela aurait donné un côté documentaire à Marzi et cela n’aurait pas collé au ton des histoires. Nous voulions partager les émotions d’une petite fille qui découvre le monde, pas réaliser un documentaire sur la Pologne. Je ne m’imaginais donc pas dessiner cet univers d’enfant avec un dessin plus réaliste. Ce dessin caricatural me permet d’être allégorique pour certaines choses, de m’amuser sur une case. Ce style m’est venu naturellement…

Les intégrales de Marzi se vendent plutôt bien, non ?

S. Savoia : Les éditions Dupuis voulaient atteindre un public différent. On a eu l’idée de publier une intégrale sous une autre forme, plus proche du roman graphique. Les ventes sont bonnes. Les ventes des intégrales sont les mêmes que celles des albums classiques. C’est une bonne opération pour les éditions Dupuis car nous avons doublé le public. Les lecteurs des intégrales sont généralement des acheteurs de romans graphiques, pas de BD classique.
La deuxième intégrale comporte quelques histoires inédites que nous avons réalisées pour le magazine Spirou. Je pense à une histoire sur le racisme, sur Noël. Et elle contient un appendice écrit par Marzena.

(c) DR.

M. Sowa : Je suis partie en Pologne en mai dernier pour écrire ce texte. J’ai été à la rencontre des personnes que nous mettons en scène dans Marzi et nous avons abordé ensemble leurs souvenirs. Ce journal de voyage contient de nombreuses photos actuelles ou de l’époque. Des amis auteurs ont eu la gentillesse de dessiner Marzi.

S. Savoia : Boulet fut le premier à avoir réalisé un dessin. J’avais découvert un dessin « fan art » de Marzi sur son blog. J’étais heureux de voir un tel hommage de sa part car j’apprécie son travail. Nous nous sommes croisés dans un festival, et il nous a donné l’original. J’ai parlé de cet hommage à des amis qui ont décidé de réaliser également un clin d’œil … Je trouve leurs dessins magnifiques, j’adore !

(c) Sowa, Savoia & Dupuis

Vous évoquiez, dans nos pages, la création d’un second cycle de Marzi après ce cinquième tome.

S. Savoia : L’enfance de Marzi n’est pas terminée. Nous avions encore quelques histoires en stock. Nous allons finalement réaliser un sixième album sur cette période, qui évoquera les changements dans la vie de tous les jours en Pologne suite à la chute du communisme. Ensuite, nous réaliserons sans doute un album complet de Marzi où l’on mettra en scène notre personnage en colonie de vacances. Le scénario est déjà écrit. Ce sera une histoire légère et drôle. Les éditions Dupuis nous laissent le champ libre et ils sont même très demandeur que nous continuions l’enfance de Marzi.

M. Sowa : Cette histoire avait déjà été découpée pour un mini-récit du magazine Spirou. En y travaillant, je me suis aperçu que j’avais beaucoup plus de matériel que ces trente petites pages. Ce récit va donc être retravaillé et redessiné pour tenir en un album classique. Frédéric Niffle avait envie de publier un album de Marzi découpé de manière différente.

N’y a-t-il pas le risque que vous vous inventiez des souvenirs face aux demandes de votre éditeur ?

S. Savoia : Nous ne voulons pas tomber dans ce piège. Les récits sont chronologiques et nous avançons d’année en année. Le cinquième tome se déroule en 1989 et le prochain durant les premier mois de l’année suivante. Marzi commencera à approcher de l’adolescence dans le prochain tome. Le huitième album évoquera sa vie au Lycée. Elle sera donc plus grande. Le ton sera différent.

M. Sowa : Elle changera et ne sera plus aussi naïve.

S. Savoia : Je connais déjà certaines histoires ! Elles seront assez drôles. Nous aurons toujours du matériel pour surprendre le lecteur, jusqu’à l’arrivée de Marzi en France qui clôturera la série. Elle sera confrontée à ses rêves et à ses illusions…

Quels sont vos projets ?

S. Savoia : Jean David Morvan et moi-même venons de réaliser l’ultime épisode d’Al Togo. Je travaille également sur un one-shot dont j’assumerai le dessin et le scénario. L’année dernière, j’ai accompagné une mission archéologique pendant un mois et demi sur une île déserte de l’océan indien. En 1761, on y avait abandonné 60 esclaves malgaches. Quinze ans après, un bateau a croisé à proximité de cette île et a récupéré sept femmes et un bébé. L’historien que j’ai accompagné tente de comprendre les raisons de la survie de ces femmes dans un univers particulièrement hostile. Cette île de quelques centaines de mètre carré ne contient que quelques cocotiers et quelques arbustes. C’est un lieu de ponte pour les tortues géantes et le soir, de nombreux bernard l’hermitte géants viennent sur l’île. Le sol est entièrement composé de fragments de corail compressés.
J’avais lu un article dans Le Monde relatant la première mission de cet archéologue. Le sujet est passionnant et aborde les thèmes de l’esclavage, de la solitude, du déracinement. J’ai eu envie de rencontrer l’archéologue. En 2008, il m’a proposé de l’accompagner pour sa deuxième mission sur cette île.

Notre collaborateur Laurent Boileau vient de réaliser un documentaire sur les auteurs de Marzi. Photo prise lors du tournage.
(c) DR.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Sylvain Savoia et Marzena Sowa sur actuabd.com, c’est aussi :

Des interviews des auteurs :

- "Marzi est plus un témoin qu’un juge des évènements qui se sont déroulés en Pologne dans les années 80" (Avril 2007)
- Savoia : "Avec Marzi, j’avais envie de raconter autre chose que le matérialisme qui règne en France." (Juin 2005)

Les chroniques du T1, T2, T3, du T4 et du T5 de Marzi
La chronique de l’intégrale regroupant les trois premiers tomes de cette série.

Et aussi : Marzena Sowa, l’auteure de "Marzi", est l’une des 100 personnalités de l’année 2009 pour ’Le Vif/L’Express"

Découvrez des bonus vidéos de La Pologne de Marzi
Découvrez la série d’animation adaptée de Marzi, et diffusée librement sur le web

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