Mathieu Lauffray : "Prophet est une série bien plus singulière qu’il n’y paraît"

21 mai 2014 0 commentaire
  • Près de quinze ans après le début de la saga "Prophet" avec Xavier Dorison, Mathieu Lauffray termine cette aventure personnelle avec l'aide d'Eric Henninot. Une conclusion riche en éléments fantastiques et psychologiques. Décodage avec l'auteur...

Prophet possède une genèse assez incroyable : vous avez lancé le premier tome en 2000 avec Xavier Dorison, mais non sans mal ! Comment vous est venue l’idée de cette série ?

Oui, Prophet est une histoire compliquée à plus d’un titre. Depuis que je suis gamin, j’ai toujours été heurté par les passe-droits, par les contournements, par les dégâts que peuvent faire ceux qui veulent le « poste » sans en respecter les valeurs, ni en posséder les compétences. Denis Bajram vous dira qu’aux Arts décoratifs, j’étais déjà assez remonté à ce sujet ! Notamment en raison des « équivalences » qui donnaient à certaines prépas le droit de ne passer qu’une certaine partie du concours d’entrée. Pour moi, les règles sont les mêmes pour tous, et seul ce qui est livré sur le terrain compte. J’ai donc pensé Prophet comme une dénonciation de ce type de comportement. Il s’agit donc d’une fable, d’une parabole, et c’est à mon avis un exercice exigeant. Xavier m’a rejoint pendant la rédaction du tome 1. Je l’avais aidé sur le 3e testament et l’amitié aidant nous avons décidé de nous mettre au travail sur Prophet. Nos modèles étaient La Planète des singes de Schaffner, et L’Antre de la folie de Carpenter. Mathieu Lauffray : "Prophet est une série bien plus singulière qu'il n'y paraît"

Dés qu’une histoire est porteuse de sens, on est partagé entre l’espoir que l’action la transmette clairement, et la crainte que le message ne passe pas, ce qui peut entraîner des explications trop littérales du sous-texte et devenir balourd. Les évènements du 11 Septembre 2001 nous ont aussi pas mal ébranlés, nous parlions d’une attaque sur New-York un an auparavant dans le Tome 1 et la similitude avec l’actualité nous a déstabilisés.

D’une certaine façon, l’idée de Prophet s’approche aussi de Sanctuaire, une autre série-phare des Humanos à l’époque. Sauf qu’au lieu de rester dans l’exploration du lieu antédiluvien, ce sont les conséquences que vous traitez dans Prophet. Comment analysez-vous le lien entre les deux séries ?

Il s’agit certes de fantastique dans les deux cas mais l’esprit des deux séries me paraît différent. Xavier et Christophe ont conçu un récit structuré et cerné autour d’un Survival dans les règles de l’art. La mission de ces hommes est claire : un évènement survient et provoque un imprévu, le récit de survie commence et les péripéties s’enchaînent. Il s’agit d’une BD de genre fort bien faite. Prophet est beaucoup plus « chaotique ». On peut me refuser ce qualificatif, mais étant guidé par une volonté poétique et émotionnelle dans la conception de mes histoires, je suis moins cartésien que Xavier et j’échappe, parfois à mes périls, au cadre du genre. Bien malin qui pourra définir le genre précis de Prophet, et au-delà de ça, les vocabulaires employés empruntent au spectaculaire certes, mais aussi au poétique et à l’intime. Il y a du grandiose et aussi de la dérision, le seul guide de ce voyage est son thème et mon inspiration. D’ailleurs, à la fin du tome 1, quand Prophet était lancé, nous avons convenu avec Xavier que je poursuivrais l’aventure seul.

Pour quelle raison vouliez-vous rester seul aux commandes ?

Nous avons assez vite admis que la série était davantage le regard d’un auteur qu’une œuvre de collaboration. En effet, lorsque les choses deviennent trop « spécifiques », il est plus difficile de trouver des accords. Sur Long John Silver par exemple, nous collons d’avantage au genre. La coécriture a pu aller à son terme avec bonheur et n’a pas été remise en question.

Dans le tome 4 de Prophet, j’ai ainsi pu mener mes fantasmes à terme et structurer cette conclusion comme je le souhaitais. J’ai conscience de sa complexité apparente qui en a déstabilisé certains, mais une fois le mode d’emploi trouvé, les réponses y sont bien présentes et me semblent faire sens. En plus, il y a un réel plaisir à faire confiance au lecteur et assumer de dire les choses comme on pense devoir les dire. Il y a une beauté à créer une communication particulière avec le lecteur. S’il lit trop vite et sans se prendre au jeu, il va passer à côté et regretter probablement son voyage. Mais s’il joue le jeu, il comprendra l’idée même du projet, et, j’espère, appréciera le respect avec lequel j’ai essayé de lui faire part de mes visions. De Profundis, c’est l’essence même de Prophet.

Malheureusement, vous n’aviez pu mener à terme votre série chez les Humanos. Avec le rachat de la série par Soleil, c’était dès lors l’occasion de finir cette épopée, mais pourquoi avoir alors demandé à un autre dessinateur de parachever cette série si personnelle ?

Il y a eu une grosse interruption de production, en effet. Les Humanos ont eu des difficultés et Xavier m’a proposé de partir avec lui sur ce qui allait devenir Long John Silver. Cela a pris du temps, nous avons fait de notre mieux et tout s’est bien passé. Mais je n’ai jamais perdu l’envie de finir Prophet. La parabole était claire dans ma tête depuis longtemps, la fin du tome 3 laissait le lecteur en plein mystère, il fallait boucler ! Entretemps les éditions Soleil ont racheté la série et l’aventure est redevenue possible. Il a encore fallu que je termine la saga pirate, mais sitôt cela bouclé, je me suis remis sur les aventures de Jack Stanton. Cependant je n’ai jamais totalement abandonné le tome 4, les premières pages datent de 2005 et les dernières de… 2014. Comme je ne pouvais lâcher Long John et que je ne pouvais pas non plus totalement arrêter Prophet, j’ai eu l’idée de me faire aider. D’abord par Patrick Pion avec qui je travaille souvent, puis par Eric Henninot qui a réalisé un gros travail sur les décors notamment et avec qui j’ai eu grand plaisir à collaborer.

Est-ce Prophet transpose une partie de vous, votre vision des erreurs que l’on peut faire ou éviter dans la vie ?

Oui, Prophet parle de problèmes qui me touchent : la destruction de pans entiers de la société, de la connaissance, des élites réelles et méritantes par des francs-tireurs, des individualistes guerriers et arrivistes qui sont prêts à tout sacrifier pour leurs glorioles personnelle. Ces personnes ont toujours existé et ont toujours fait du mal occasionnellement, mais il me semble que lorsqu’une société fonctionne, elle élabore des gardes-fous qui tiennent les escrocs à distance. Désormais, ils sont partout : politique, médicament, art,... Partout où l’on peut en croquer, on les retrouve, et cela est arrivé car les barrières de responsabilité et de morale qui auraient dû les tenir à l’écart ont été progressivement et sciemment corrompues. Une fois que l’on fait partie du sérail, on peut être catapulté n’importe où si cela fait partie de l’itinéraire.

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Pour que leur incompétence ne soit pas trop flagrante, pour que la course au pouvoir se poursuive, il faut écarter les véritables compétences. La première chose que l’on fait lorsque l’on veut le pouvoir est de détruire les élites, les lettrés et de manière générale quiconque peut contester votre pouvoir. Les véritables « sachants » sont toujours les premières victimes.

Jack Stanton le sait. Il sait qu’il est un escroc et qu’il a usurpé la découverte de Kandel. Il le sait d’autant mieux qu’il a reçu l’instruction formelle, du véritable sachant, d’oublier tout cela et de n’en parler à quiconque. Mais voilà, Jack doit faire un choix entre entrer dans l’oubli et avoir accompli tout cela pour rien, ou rentrer en Star du système. Il n’hésite pas, il le vaut bien. Et il va vendre sa salade. Au fond de lui, il a connaissance du problème et c’est précisément le cœur de ce tome 4.

L’acte 2 montre un Jack qui vit sa réalité rêvée. Son appartement est plus grand, sa réussite totale, tout va bien. Mais il se passe une chose qui ne peut pas être. La bénédiction de West, un véritable sachant, qui sait l’incurie du livre de Stanton et le vol manifeste de l’œuvre de Kandel. Il ne peut valider le prix remis à Jack par les gardiens du temple. Dès lors, le rêve de Jack va se fendre sous les coups de boutoirs de sa conscience et son monde entier va collapser.

Quelle signification donnez-vous au démon rouge qui poursuit Jack pendant toute sa quête ?

Le Charme de Jack est qu’il est lucide, il a conscience de sa médiocrité, mais il veut lui aussi sa part de starlight. Le problème est que les moyens qu’il prend pour exister sont cataclysmiques. Le démon rouge est pour moi la créature qui apparaît dans l’esprit dés lors que l’on commet une action qui oppose le profit au le conflit moral. On se justifie, on s’arrange, mais le monstre est là et vous poursuivra tant que vous êtes humains. Il y a deux manières de triompher de ce monstre, soit acceptant sa présence, en dominant le mal provoqué. Soit on parvient à oublier toute forme d’empathie, et donc de conflit moral interne. Le monstre a donc gagné la partie et s’empare de toute votre personnalité.

Aviez-vous toujours imaginé de renouer les fils de votre intrigue dans ce dernier tome ou avez-vous continué à retravailler sans cesse le scénario pour lui donner sa mouture finale après une longue mais nécessaire gestation ?

Un savant mélange des deux ! Comme je le disais, l’idée et l’itinéraire de Jack étaient clairs. Pour accomplir sa quête de gloire, un homme accomplit une faute aux conséquences inimaginables. Mais cette fois, il ne pourra se dédouaner de sa responsabilité et devra affronter les conséquences de ses actes. En revanche, la forme finale de ce tome 4 s’est précisée progressivement, et en particulier ce choix d’illustrer la bascule finale de la psyché de Jack dans un contexte contemporain, presque intimiste. J’étais heureux d’avoir trouvé ce biais pour traduire cette bascule de son univers. Dans un monde plus spectaculaire mais sans repère, la dégradation progressive de sa réalité aurait été plus complexe à transmettre. Au final, je suis très heureux de la structure de ce livre.

Je suppose que vous aviez eu dès le début l’idée du lien entre Jack & Athénaïs.

Oui, je voulais que Jack comprenne que le cynisme et le détachement trouvent leur limite dés lors que les enjeux deviennent réels et que l’idée du communautaire ou de l’amitié prennent vraiment leur sens. Dans le tome 2, Kuntha Kynn est furieux contre Jack car ce dernier refuse d’assumer son rôle de guide. Jack explique que ce rôle ne l’intéresse pas et qu’il a d’autres problèmes. En gros, il se positionne par rapport à ses désirs et ne veut supporter aucune contrainte. Jahir lui explique que dans un principe d’interdépendance et de survie, ces attitudes sont vaines et ne mènent à rien, si ce n’est au désastre. Il faut une société sacrément ordonnée pour que le narcissisme et l’égoïsme puissent être amortis d’un point de vue communautaire. Dans un monde plus direct, un médecin qui décide de ne plus soigner ou un chasseur de ne plus rapporter à manger provoque immédiatement de belles catastrophes. Jack va vivre une aventure qui va lui faire réaliser à quel point son mode de pensée moderne, qui le place au centre de tout, est inutile et dangereux dans un cadre de survie. Mon but était de lui faire réaliser cela sous les travers de la responsabilité, de l’honneur et bien sûr, de l’amitié et de l’affection par le biais du lien crée avec Jahir et Athénaïs. De plus Athénaïs est « concue » après que Jack ait touché la stèle et cela lui donne naturellement un pouvoir particulier.

Alors que le 4e et dernier tome sort (accompagné des trois autres), quel regard portez-vous sur cette aventure de Prophet que vous avez portée pendant 18 ans ?

J’aime Prophet. J’en ai bavé, Xavier aussi, mais au-delà du résultat, c’est une série qui m’a fait faire un voyage autant professionnel qu’artistique. J’ai beaucoup changé et compris de choses en me confrontant à ses particularités. Au final, je crois que c’est une série bien plus singulière qu’elle n’y paraît de prime abord et, si elle a désarçonné plus d’un lecteur, elle représente une vraie proposition, quelque chose d’étonnant et de généreux, débordant d’envie et de volonté de partager.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je pense repartir sur des aventures pirates ! Mais pas sur Long John Silver. J’ai aussi des idées de récits fantastiques et de science-fiction. Avant tout, j’aime mon métier !

(par Charles-Louis Detournay)

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