Matthieu Bonhomme : « Lucky Luke est ma référence fondatrice, la série qui m’a guidé vers le western. »

10 mai 2016 6 commentaires
  • C'est l'album qui fait le buzz du printemps, l'hommage de Matthieu Bonhomme à l'un des maîtres franco-belges qui l'a le plus inspiré. L'auteur nous explique comment il a construit ce récit semblable et pourtant très différent de la série principale..

Comment s’est initié cet hommage à Lucky Luke ?

Je travaille avec Dargaud depuis le premier tome du Marquis d’Anaon, et je suis resté en contact avec eux, même si j’ai travaillé depuis lors avec d’autres éditeurs. Lorsqu’on m’a demandé de réaliser une page de La Galerie des Illustres pour évoquer mon rapport au Journal de Spirou, je me suis focalisé sur ma plus grande lecture d’enfance : Lucky Luke. Il en a eu d’autres, comme Peyo pour les évocations du Moyen-âge, mais c’est avec Lucky Luke que j’ai appris à lire et à dessiner : cette série est ma référence fondatrice, qui m’a guidé vers le western.

Fort de cette relation avec Dargaud, je les relançais régulièrement avec mon envie de travailler le personnage de Lucky Luke : je leur ai envoyé ma page de La Galerie des Illustres, mais sans succès... Puis j’en ai discuté avec les éditeurs que je connaissais chez Dargaud, dont Pauline Mermet, tout en ignorant qu’elle venait d’être nommée comme responsable des 70 ans du personnage. Pour la première fois, j’ai ressenti une écoute favorable ; j’ai donc envoyé un dessin, puis plusieurs pendant que l’idée faisait son chemin. Si nous avions un accord de principe, encore a-t-il fallu convaincre ensuite. le marketing et les ayant droits.

Matthieu Bonhomme : « Lucky Luke est ma référence fondatrice, la série qui m'a guidé vers le western. »

Comment avez-vous réalisé votre vision de Lucky Luke ?

Pour moi, la personnalité de Lucky Luke ne tient pas à ses attributs vestimentaires. Elle est plus diffuse, ancrée en profondeur dans la série. Et j’avais ma propre perception du personnage ! L’objectif du concept était d’ailleurs de donner ma vision de Lucky Luke. Si je passais à côté, j’allais louper l’intérêt de l’exercice, d’autant plus que d’autres auteurs prolongent déjà le Lucky Luke traditionnel. Après avoir autant lu et relu ses aventures lorsque j’étais petit (et même plus grand), j’ai l’impression de le connaître intimement, à ma façon. Mon dessin devait sans doute refléter cette perception que j’avais du personnage. Au lieu de partir d’un Lucky Luke à la Morris et de le transformer, je suis parti de mon héros Esteban, je l’ai fait vieillir.

Lorsque vous avez reçu une réponse définitive, j’imagine que la grande question restait à savoir ce que vous alliez raconter ?

Le graphisme avait été validé, mais celui-ci comprenait déjà une définition de ce que je voulais traiter : le niveau de semi-réalisme qui le rapproche de mon style sans trop s’éloigner du vrai Lucky Luke, ainsi que la façon de réinterpréter le personnage. D’un autre côté, le graphisme de Lucky Luke ne me faisait pas peur, car j’étais serein à modifier éventuellement ce qui devait l’être pour obtenir un consensus. De plus, je sortais de deux albums de Texas Cowboys avec Lewis Trondheim : je transportais avec moi une ambiance de western, mais également des envies pour différencier mon Lucky Luke de cette série.

Quelles étaient vos envies fondamentales ?

Je voulais revenir au vrai western, que Lucky Luke ré-intègre ses bottes. Oui, c’est un personnage humoristique, mais c’est avant tout un cowboy ! Attention, on retrouve néanmoins de l’humour dans mon récit, mais ce n’est pas un album humoristique. Je voulais donc revenir aux sources du western : photographique, cinématographique, mais également littéraire, car je suis devenu un grand fan des romans américains de western. Je voulais également placer des personnages importants, dont un ami pour Lucky Luke, car je trouve que ce héros n’est jamais aussi humain dans la série principale que lorsqu’il est accompagné d’un ami.

Vous faites une grosse référence à OK Corral ?

Oui, je pensais réaliser un hommage au western par cet affrontement devenu emblématique. Je n’ai pas été au bout de cette idée, entre autres car cela a déjà été traité dans la série principale. Mais j’ai gardé le Doc, que j’ai appelé Wednesday, ainsi que les frères shériffs, comme les Earp, en entretenant un doute sur leur honnêteté et leur pratique du pouvoir.

Matthieu Bonhomme, ravi de la finition de la sérigraphie produite par la librairie Brüsel.
Photo : Charles-Louis Detournay

Et qu’est-ce que vous ne vouliez pas placer dans votre récit ?

Une galerie de tous les personnages de la série (les Dalton, Rantanplan, et tous les autres), sous prétexte que j’allais les dessiner différemment. Cet exercice de style allait trop attirer l’attention aux dépens de l’histoire.

Est-ce qu’on vous a imposé une charte à respecter ?

J’ai demandé à Dargaud quelles étaient les limites. Par exemple : est-ce que je pouvais le faire fumer ? En son temps, je n’avais pas compris qu’il arrête de fumer du jour au lendemain. Pire, je n’avais pas aimé ce revirement : d’abord parce que cela lui conférait un style. Puis parce que cela symbolisait une rupture qui s’est installée progressivement entre ce personnage du vrai cowboy et la marque commerciale qu’il fallait développer. Ce personnage que je considérais vivant, que je voyais comme un ami, un compagnon de route, je savais qu’il avait une personnalité, mais j’ignorais comment il avait arrêté de fumer.

À cette demande, la réponse de Dargaud était claire : "Non, tu ne peux pas le faire fumer !". "Tant pis, me suis-je dit, Voilà alors le début de mon histoire !" Puis, je me suis aussi rappelé que des journalistes avaient écrit en leur temps que Lucky Luke était mort le jour où il avait arrêté la cigarette. J’ai donc fait un parallèle entre le fait qu’il arrête de fumer, et la mise-en-scène de sa mort. Et j’ai décidé de titrer en hommage à John Ford [NDLR : L’Homme qui tua Liberty Valance].

"L’Homme qui tua Lucky Luke" par Matthieu Bonhomme.
© Lucky Productions / Dargaud.

Une autre caractéristique de Lucky Luke est son aspect solitaire, qu’on rappelle d’ailleurs à chaque fin d’album…

Selon moi, cette solitude n’est pas un idéal. Au contraire, c’est plutôt mélancolique. Bien entendu, cela donne aussi une force au personnage qui doit parvenir à être heureux tout en restant seul. Mais Lucky Luke traverse souvent plus ses aventures qu’il ne les vit intensément : il est détaché. Bien entendu, cela lui confère une aura incroyable, tout en le rendant profondément mélancolique. J’ai voulu m’intéresser à son rapport aux amis qui le renvoie à sa propre humanité, ainsi qu’à cet aspect solitaire.

Dans ce rapport aux autres, vous avez transformé Lucky Luke en une star vivante, ce qui le détache d’autant plus dans ses relations avec les autres personnages qu’il peut côtoyer ?!

Lucky Luke est une vedette du western, l’équivalent d’un Clint Eastwood ou un John Wayne ! Selon moi, il est donc légitime qu’il soit reconnu dès qu’il arrive dans une ville. Je suis donc reparti de La Cible humaine, une de mes influences cinématographiques : ce film relate l’arrivée d’un cowboy dans un saloon, duquel il ne peut sortir à cause de sa popularité et surtout parce qu’un quidam veut le descendre pour se faire une renommée. Et cette star malgré lui jouée par Grégory Peck est toujours suivie par une nuée de gamins, une contrainte que j’ai gardé pour mon Lucky Luke : c’est le Leonardo di Caprio de son époque, ce qui l’empêche de se comporter normalement.

Je débute donc mon récit en fin de soirée, afin que le lecteur découvre progressivement qui est le Lucky Luke que je propose. Et le bruit ayant courant pendant la nuit, toute la ville s’est réunie le matin devant sa fenêtre. En optant pour un style graphique un peu plus réaliste, je voulais apporter cette crédibilité complémentaire au personnage : sa renommée qui le suit partout, avec souvent beaucoup de désavantages.

"L’Homme qui tua Lucky Luke" par Matthieu Bonhomme.
© Lucky Productions / Dargaud.

On retrouve également ses éléments dans des films de Sergio Leone : l’arrivée de l’étranger au poncho dans Pour une Poignée de dollars, la nuée de gamins dans Et pour quelques dollars de plus, les têtes brûlées qui veulent dégommer un as de la gâchette dans Mon Nom est Personne

Bien entendu, car comme chaque auteur, je suis le fruit de mes influences, à la fois graphiques, et surtout cinématographiques et littéraires lorsque je réalise un western.

Revenons un instant sur cette scène de la ville attroupée sous la fenêtre de Lucky Luke : voilà un cadrage que n’aurait pas réalisé Morris, alors que d’autres séquences sont nettement plus inspirées de sa technique. Comment avez-vous procédé pour choisir votre style de mise en scène pour cet album ?

C’est très simple : je suis un dessinateur franco-belge de tradition Dupuis-Dargaud. J’ai grandi en lisant les bande dessinées de tous ces auteurs qui ont mis en place les systèmes graphiques de narration dans lesquels nous évoluons : Tillieux, Peyo, Franquin, Jijé sans oublier bien entendu Morris. Puis dans la veine du western qui nous occupe, j’ai été aussi influencé par Giraud, puis Rossi, et les autres, une filiation dans laquelle je m’intègre. Je revendique donc cette lignée que je n’ai pas toujours assumée à l’époque où l’on faisait un clivage entre la BD underground et la BD grand public. Donc, on peut reconnaître qu’un plan de profil en ombre chinoise est plus lié à Morris, mais cela a également été construit par Tillieux et Peyo. Et l’on retrouve cette technique dans Blueberry et dans L’Incal ! En résumé, je ne suis pas posé la question des cadrages à la Morris lorsque je réalisais ce récit : j’ai travaillé à ma façon, avec des éléments hérités des grands auteurs qui nous ont précédés.

"L’Homme qui tua Lucky Luke" par Matthieu Bonhomme.
© Lucky Productions / Dargaud.

Les couleurs prennent également une part importante dans votre narration : comment avez-vous posé vos choix ?

J’ai travaillé de la même façon que dans Texas Cowboys pour lesquels j’ai également réalisé la mise en couleurs : mon réflexe hérité de Morris est de travailler avec des aplats pour séparer les plans, et des ambiances simples qui permettent de démarquer nettement les séquences (jour/nuit, intérieur/extérieur). Il faut être le plus simple possible, car l’œil ne doit s’attarder sur une image. Ces dernières doivent être fugitives afin de faciliter au maximum la lecture.

Vous avez pourtant réalisé certaines cases emplies de détails ! La couleur permet alors de ne pas compliquer le message adressé au lecteur ?

Voilà ce qui est intéressant dans cette technique empruntée à Morris et cette génération d’auteurs : cette volonté de simplification à l’extrême apporte en définitive plus d’ambiance, et le dessin est d’ailleurs mieux perçu. J’avais commencé à mettre en couleurs tous les détails des personnages pour cette vue en plongée à partir de la chambre de Lucky Luke. Résultat : plus moyen de distinguer quoi que ce soit ! J’ai donc simplifié pour que l’œil aille à l’essentiel : il y a une foule devant son hôtel. Si on veut s’y attarder lors d’une seconde lecture, les détails sont alors plus visibles lorsqu’ils ne sont pas noyés dans une gamme de teintes. Puis, cela me permet aussi de changer d’ambiance colorée dans la scène suivante. J’ai donc joué sur des codes couleurs, tout en voulant les limiter au maximum.

Lucky Luke vu par Matthieu Bonhomme.
© Lucky Productions / Dargaud.

Vous prolongez d’ailleurs la technique de Morris qui faisait disparaître son arrière-plan pour se consacrer aux personnages…

Le but du dessin n’est pas d’être regardé, il sert à raconter. Il faut éviter les éléments superflus. Si on doit montrer une foule, il faut qu’elle soit uniforme. Si on doit se focaliser sur un individu, on détaille ce personnage.

Vous terminez votre récit sur un clin d’œil à Morris : une façon de lui adresser un message au travers de l’album ?

J’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de grands auteurs de ma jeunesse tels que Derib, Cosey, Giraud et les autres, ce qui est à chaque fois un moment très émouvant pour moi. Je n’ai malheureusement jamais vu Morris. Bien entendu, je ne sais pas comment il aurait perçu cet album… et personne ne peut le savoir. J’ai alors juste dessiné un petit hommage en écrivant un mot sur une croix, ce qu’on pourrait traduire par : « Peut-être un jour nous rencontrerons nous dans les grandes prairies ». Une petite phrase de cowboys…

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Matthieu Bonhomme sur ActuaBD, c’est également :
- Un long article introductif de son œuvre et de ses débuts : Sacré Bonhomme !
- Les chroniques des tomes d’Esteban : tomes 1, 2, 3, 4 et 5, mais également son passage chez Dupuis après l’arrêt de Capsule Cosmique malgré une présentation remarquée au festival d’Angoulême 2006
- Les chroniques du Marquis d’Anaon : tomes 3, 4 et 5
- Messire Guillaume et l’interview accordée par Bonhomme & de Bonneval : "Le bestiaire fantastique de ’Messire Guillaume’ est fidèle aux croyances du Moyen-âge"
- Texas Comboy dans "Trondheim, on aime !", ainsi que Omni-visibilis
Ainsi qu’une précédente interview : "Je veux m’échapper de mon quotidien en dessinant. "

Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay.

 
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6 Messages :
  • Ce type a tout compris à la BD !

    Voilà une interview brillante qui démontre, s’il en était besoin, qu’il n’est pas seulement un fabuleux dessinateur (et ce depuis son tout premier album, "L’âge de raison", qui était muet) mais aussi un vrai scénariste : c’est un auteur complet. Sa réflexion est profonde, il a digéré et compris tout ce qui l’a précédé. C’est l’un des très rares auteurs à maîtriser tous les paramètres de la BD (construction du récit, dialogues, narration, graphisme, dessin, encrage, couleur) tout en développant un style personnel et immédiatement identifiable. Qui d’autre ? Taniguchi, Gibrat... Il est au même niveau que ceux-là. Et comme par hasard, il partage leur humilité.

    Bonhomme est un auteur majeur de la BD du XXIème siècle : il serait temps que les media "culturels" s’en rendent compte (plutôt que d’encenser des auteurs, toujours les mêmes, qui ne font plus rien de lisible depuis dix ans). Mais le public ; lui, ne s’y trompe pas.

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    • Répondu le 10 mai 2016 à  13:52 :

      Excellents dessins, couleurs intelligentes mais niveau scénario, western très convenu. Pas de surprise à part cette histoire de manque de tabac.

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  • Dommage que pour faire parler de lui et de son travail un auteur (même de qualité)doive s’appuyer sur une gloire du passé.

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    • Répondu le 10 mai 2016 à  19:49 :

      À lire nombre de commentateurs d’Internet, les auteurs ne seraient que des individus aux motivations purement mercantiles, obnubilés par leur compte en banque et leur ego surdimensionnés. Que faites-vous du plaisir ?
      si nous voulions nous faire plein de fric, nous aurions choisi d’autres métiers. Et si nous voulions être starifiés, nous aurions fait des métiers plus exposés, comédien ou vedette de teleralité.

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    • Répondu par Mister XY, jeune homme ambitieux ! le 10 mai 2016 à  20:12 :

      Il a déjà été remarqué par le passé, pour ses propres créations.
      Et en dépit des changements d’éditeurs, son Esteban s’est finalement imposé chez Dupuis.

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  • Je ne comprends pas trop cette question sur le cadrage sous la fenêtre de Lucky Luke. Sans faire le tour de tous les livres, je me souviens de plusieurs plongées par exemple dans "Ruée vers l’Oklahoma" et notamment d’une manifestation sous les fenêtres de Lucky Luke avec la fantastique pancarte "C’est toujours les mêmes qui iniquent".

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