Max de Radiguès : « Dans "L’Âge dur", j’essaie de retrouver l’ambiance et l’état de l’adolescence. »

20 janvier 2011 0 commentaire
  • Trois livres à paraître en 2011, une participation à l’exposition « Génération Spontanée » lors du Festival d’Angoulême : Max de Radiguès est au cœur de l’actualité. Rencontre, où il sera question de fanzines, d’adolescence et de la manière dont on enseigne la bande dessinée.

Comme le titre l’indique, vous parlez de l’adolescence dans « L’Age Dur ». Qu’est-ce qui vous amuse dans les petits jeux et les émois des teenagers ?

Hum. Même si j’ai 28 ans, je ne me sens pas très loin de tout ça. J’ai l’impression que c’est une période qui m’a beaucoup marqué. C’est un moment charnière, où tous les petits problèmes deviennent de très gros problèmes. L’adolescence me donne la possibilité de traiter de petits sujets, en restant assez naïf et simple.

Ça signifie que votre album est constitué de beaucoup de choses vécues ?

Disons que c’est un mélange de choses qui me sont arrivées à moi, ou à des copains, ou de pures inventions. Le but n’était pas de raconter mon adolescence. Je voulais, par de petites choses, de petits événements, de petites anecdotes, essayer de retrouver cette ambiance et cet état de l’adolescence.

Max de Radiguès : « Dans "L'Âge dur", j'essaie de retrouver l'ambiance et l'état de l'adolescence. »
L’Âge Dur
© Max de Radiguès - L’Employé du Moi

Est-ce que vous vous êtes documenté en allant observer les adolescents d’aujourd’hui. Leurs vêtements, leurs comportements ?

J’ai volontairement fait en sorte que l’on ne puisse pas trop situer les histoires dans un temps précis. Par exemple, dans le fanzine, il y avait une case avec un téléphone portable que j’ai supprimé dans la version livre. Je ne voulais pas trop d’indices qui figent l’histoire dans le temps.

En lisant « L’Age Dur » on peut se dire, grosso modo, que ça se passe fin du vingtième siècle ou début du vingt-et-unième…

Je parle aussi de quelques chansons, mais ce sont des classiques plutôt intemporels. Il y a aussi un épisode qui tourne autour d’un t-shirt Santa Cruz, ça c’est daté années 1990 ! Les personnages ont des baggys, ils font du skate, je ne peux pas nier que c’est inspiré de ma propre adolescence.

À l’origine, « L’Age Dur » était un fanzine, envoyé à une centaine d’abonnés. Qu’est-ce qui vous plait dans la démarche d’autoédition ?

En fait, j’ai fait des fanzines un peu par défaut. J’ai commencé pendant mes études à Saint-Luc à Bruxelles. J’étais frustré. Quand tu débutes, tu mets des semaines à faire quatre pages. Je trouvais ça un peu horrible de passer autant de temps sur des planches, pour uniquement les afficher en classe, recevoir une note et ramener le tout dans un tiroir à la maison.
Je bossais dans une librairie à l’époque, et même si je ne faisais que de petites histoires, il fallait que je trouve un moyen d’en faire quelque chose d’agrafé et d’un peu épais. J’ai fait des fanzines où il n’y avait que deux cases par page pour pouvoir de très peu faire une impression de beaucoup. J’ai commencé à vendre mes fanzines, parce que ça me frustrait de faire de la BD sans lecteur. Par après j’ai continué à en faire parce que je n’avais pas d’éditeur. Maintenant que je me fais éditer, c’est un rapport assez différent. Il y a un côté direct. Tu fais ton truc, tu le photocopies, tu l’agrafes. Pas besoin d’être joli, pas besoin de mise en page dingue. C’est un petit truc rapide qui peut directement toucher les gens.

Découpage d’un épisode de L’Age Dur
© Max de Radiguès - L’Employé du Moi

Vous préférez ça à votre site web ?

Oui, un site c’est amusant : les visiteurs, les commentaires… Mais ça reste abstrait. Ça n’est pas du tout le même rapport. Un fanzine, je sais que les gens le conservent.

On est déjà dans la démarche du livre…

C’est tout à fait autre chose que de mettre un dessin sur Internet. Sur le web, j’ai l’impression que les gens vont peut être voir un beau dessin, mais ils vont rester une demi-seconde, puis passer vite fait à l’un des 40 autres blogs qu’ils suivent régulièrement. Je suis d’ailleurs le premier à le faire. Ça n’est pas la même démarche que de prendre le temps de lire un petit livret photocopié.
L’Age Dur était envoyé par la poste. Ça c’était un vieux fantasme. Je suis un fan des comics américains et de toute cette culture du fanzine aux Etats-Unis. Par la grandeur du territoire, ils sont obligés de travailler par la poste. Quand je faisais l’Age Dur à Bruxelles, j’en imprimais 100, je les mettais dans mon sac. En deux jours, j’avais croisé tous mes copains et je les avais tous distribués…

Il faut rappeler que vous avez commencé ce fanzine à Bruxelles, et poursuivi aux USA…

C’est ça. Je crois que les 4 premiers numéros ont été dessinés en Belgique. À chaque fois avant Angoulême ou La Foire du Livre de Bruxelles, ou ce genre d’événement important. Je les distribuais gratuitement aux copains que je croisais. Puis, quand je suis parti aux Etats-Unis, j’avais envie de continuer ce fanzine, donc je me suis dis : c’est ma chance, je vais pouvoir faire un abonnement postal comme les auteurs américains. J’ai donc envoyé les 12 numéros suivants depuis les Etats-Unis vers la France, la Belgique et quelques autres endroits d’Europe.

lՉge dur from Max de Radigu̬s on Vimeo.

Est-ce que ça a été difficile de remonter les seize épisodes du fanzine dans un ordre différent pour la version livre, et surtout de créer le lien entre eux ?

Dès le début, mon idée était de ne pas suivre un seul personnage. Je voulais changer de point de vue à chaque épisode. En cours de route, j’ai pensé que si je voulais un jour en faire un bouquin, il fallait de la cohérence entre les histoires, même si ça n’était pas les mêmes personnages. Je pense qu’à partir du numéro 8, j’ai vraiment fait attention aux liens. J’ai fait réapparaître certains personnages dans d’autres situations. Enfin, jusqu’au n°16 je ne savais pas du tout ce que ça donnerait comme livre. Alors, j’ai réorganisé les épisodes de manière chronologique. J’ai changé de petits détails pour la cohérence. Puis, j’ai ajouté 30 pages (soit l’équivalent de 5 ou 6 épisodes) qui sont le liant pour un début et une fin. C’est devenu un recueil qui paraît à l’Employé du Moi.

Est-ce que les commentaires des abonnés au fanzine sur certains épisodes ont influé sur l’évolution des personnages de L’Age Dur ?

J’ai eu pas mal de réactions, mais j’essaie de ne pas trop en tenir compte. Pour un de mes précédents albums qui s’appelait Antti Brysselissä, j’avais publié en ligne beaucoup de pages pendant sa réalisation. Les commentaires ont beaucoup pesé sur le déroulement de l’histoire, au point de modifier le nœud principal de mon intrigue de départ. Je suis content d’avoir des commentaires, mais je me suis retrouvé à faire un bouquin qui n’était pas celui que je voulais faire. Donc, désormais, j’essaie de ne pas changer mes envies en fonction de ce que les gens me disent.

Une case de "Demi", à paraître en septembre 2011
© Max de Radiguès - Sarbacane

Vous avez passé un an en résidence au Center For Cartoon Studies, dans le Vermont. Comment fonctionne ce centre dédié à la bande dessinée ?

Le Center For Cartoon Studies se trouve à White Rive Junction entre New York et Montréal, dans l’espèce de néant vert sur la carte des Etats-Unis ! C’est là que James Sturm et Michelle Ollie ont fondé en 2004 une école de bande dessinée. C’est un master, il faut donc avoir fait des études universitaires pour pouvoir s’inscrire. La formation dure deux ans, on y apprend la BD de A à Z. Ca n’est pas du tout comme les écoles de BD en Belgique ou en France où l’on te dit : faites des BD dans votre coin, on vous dira si c’est nul ou si c’est bien. Là-bas, on est au plus proche de la création, on apprend la technique, la plume, on t’invite à lire de BD, tu reçois des cours sur l’histoire de la bande dessinée. C’est une pédagogie très différente et super orientée. Les professeurs du centre sont des auteurs célèbres comme Jason Luttes.

Oui, mais en Europe aussi, il y a des profs célèbres dans les écoles… C’est donc la pédagogie qui diffère ?

En tout cas, à Saint-Luc à Bruxelles, en général le mot d’ordre était : faites une histoire comprenant tel événement en utilisant la gouache par exemple. Tu rentrais chez toi, tu faisais tes essais, et quand tu revenais à l’école, on te disait : "ça n’est pas comme ça qu’on fait de la gouache, retourne à la maison". Je caricature bien sûr mais j’ai le sentiment c’était plutôt de la débrouille autodidacte que de l’accompagnement. C’est comme cela que je l’ai ressenti en tout cas. Quand j’ai entamé mes études, je n’avais aucun acquis en dessin. Je dessinais dans les marges de mes cahiers et c’est tout. Au Center For Cartoon Studies, le système est différent. On suit l’élève au jour le jour. S’il fait un mauvais lettrage, on lui reprend. S’il a des difficultés techniques, on lui explique. J’ai l’impression que c’est une approche très traditionnelle de la bande dessinée, tout en étant un peu soixante-huitarde. Les profs et les élèves sont copains, ils vont boire des coups ou jouent au foot ensemble. Les élèves ne reçoivent pas de cotes. Il y a simplement une évaluation en fin d’année. C’est assez différent. Il y a une vingtaine d’étudiants par classe, mais on repère assez vite ceux qui sortent du lot.

La bibliothèque du Center For Cartoon Studies
© Max de Radiguès

Comment avez-vous atterri dans ce Cartoon Studies ?

Chaque année, l’école accueille un « fellow », un résident qui est présent dans un atelier à l’école et qui travaille sur place. À ce titre, je pouvais assister à tous les cours que je voulais, être comme un étudiant, ou comme animateur extérieur. L’école veut que le « fellow » apporte quelque chose d’original dans l’enseignement. J’ai donné quelques cours et ai travaillé en atelier ouvert toute l’année, prêt à discuter avec qui me rendait visite. Mon ami Alec Longstreth était l’invité l’année précédente. Nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire de ses fanzines. Je les vendais lorsque j’étais libraire, puis j’ai proposé à L’Employé du Moi de les éditer en français. C’est ainsi que l’on s’est lié d’amitié et que je me suis retrouvé à proposer ma candidature à James et Michelle.

Qu’en avez-vous retiré ?

Tant de choses. Déjà, c’est la première fois que j’avais l’opportunité de dessiner à plein temps. Jusque-là, j’avais toujours eu un boulot alimentaire. Au Centre, j’avais une bourse de l’école et une autre de la Communauté Française de Belgique qui me permettait de vivre. Je publiais aussi des pages sur mon séjour dans un magazine qui me payait un peu. Je pouvais dessiner tous les jours, sans interruption. C’est très formateur. J’ai dessiné 300 pages dans le Vermont. Je ne me suis pas arrêté, j’ai beaucoup produit. J’ai travaillé sur plein de projets différents. « L’Age Dur », au rythme de 6 pages par mois, à envoyer aux abonnés. Une page couleur par semaine pour le Focus, supplément culture du magazine Le Vif / L’Express. Puis j’ai commencé un projet qui s’appelle Demi, un récit pour la jeunesse en couleurs de 102 pages. S’ajoutaient à cela tous les travaux et illustrations dans le cadre de l’école. On a réalisé un journal gratuit qui s’appelle Caboose, réalisé avec les étudiants pour être distribué dans les festivals.

Halloween à White River Junction
© Max de Radiguès - 6 Pieds sous terre

Vous avez pu expérimenter dans différentes directions…

Ce qui était particulièrement enrichissant, c’est la collaboration avec plein d’autres auteurs. J’ai découvert la sérigraphie. J’ai l’impression d’avoir fait un grand pas, artistique et humain. J’étais dans un bled perdu de 2.500 habitants, avec un climat glacial. Je vivais sans téléphone, on allait simplement frapper aux portes des uns, des autres. C’était un moment particulier. En dehors du monde, dans un village où tout le monde fait de la bande dessinée. Un microcosme, un peu comme dans l’album Hicksville de Dylan Horrocks.

D’après ce que vous racontez, c’est un peu sans équivalent en Europe ?

Le Festival Pierre-Feuille-Ciseaux est peut-être quelque chose qui s’en rapproche. C’est une semaine de laboratoire, où tout le monde travaille ensemble. Ça n’est pas une ville, ni une école, mais l’esprit est similaire.

Comme certains autres membres de l’Employé du Moi, vous allez faire partie de l’exposition « Génération Spontanée » dans quelques jours à Angoulême. Pas trop le trac ?

Non. Bizarrement, je ne suis pas trop stressé. Je ne veux pas paraître blasé, mais je suis relax par rapport à ça. Je crois que je ne réalise pas trop.

Comment avez-vous été mis à contribution dans cette expo ?

L’an dernier, j’ai bossé sur pas mal de trucs en même temps, comme je l’expliquais. Mais j’ai eu envie de me concentrer sur une seule chose pour l’exposition. J’ai choisi l’Age Dur qui sortira durant le Festival. Ça me semblait logique. Il y aura les planches originales de l’album. J’ai également vectorisé 6 planches d’un épisode, qui seront reproduites en grand format. Mais je sais que j’ai un dessin super simple et que mes planches ne sont pas très spectaculaires. Je crois que je suis assez éloigné des autres gens de cette exposition qui font des choses beaucoup plus plastiques, avec des couleurs épaisses et des expérimentations graphiques.

La note d’intention de l’exposition nous explique qu’il s’agit d’une génération ne se réclamant ni d’Hergé, ni de Franquin. Vous seriez donc l’exception qui confirme la règle ?

(Rires). C’est vrai que je ne colle pas vraiment à cette définition. Du coup, je pense que les commissaires étaient contents d’avoir des planches simples comme les miennes. Ça fait quelque chose de facile à digérer et à lire pour les visiteurs. C’est sans doute pour ça que je suis dans cette expo. Par rapport à FRMK, au collectif Nos Restes, La Cinquième Couche, ou même à d’autres membres de l’Employé du Moi comme Sacha Goerg, j’ai un style de narration très simple et un dessin assez « gentil ».

Extrait de "Demi", à paraître en septembre 2011
© Max de Radiguès - Sarbacane

En plus de « l’Age Dur », deux autres livres sont programmés cette année. Est-ce que vous pouvez nous en dire un mot ?

Il y a Demi (titre provisoire), qui paraîtra chez Sarbacane. Je suis venu à la bande dessinée par la BD jeunesse, dont ça me tenait à cœur d’aller dans cette direction-là. Je trouve que c’est un genre déprécié, où peu de choses se passent. Les belles initiatives récentes comme Capsule Cosmique n’ont pas eu le temps de se développer. Moi, je voulais plus particulièrement parler des préados. De la période entre les deux âges. Demi est un récit qui raconte l’histoire de deux demi-frères qui se retrouvent en vacances, et qui vont apprendre à se connaître et s’entendre.
Un autre bouquin, Pendant ce temps à White River Junction, sortira chez 6 Pieds sous terre. Ce sera la compilation des pages que j’ai faites à White River Jonction pour le magazine Focus Vif. J’ai ajouté vingt pages et refait de nouvelles couleurs. Ce sera un petit bouquin à l’italienne, cartonné couleurs. Ce sont des anecdotes sur ma résidence aux USA, comme un carnet de route. Les deux albums sortiront à la rentrée.

Max de Radiguès à Bruxelles
en janvier 2011

Une dernière question rituelle avant de se quitter : quel est le livre qui vous a donné envie de faire ce métier ?

La première BD indépendante que j’ai lu c’est Shenzen de Guy Delisle. Elle traînait dans la voiture d’une copine quand j’étais encore à l’école secondaire. Je lui ai emprunté. Je lisais plein de daubes à l’époque, comme beaucoup d’ado, de la fantasy un peu pourrie. Me retrouver avec Shenzen entre les mains m’a mis une sérieuse claque. Un autre monde était possible ! J’ai réalisé qu’on n’était pas obligé de dessiner de manière réaliste ou virtuose pour raconter des histoires en bandes dessinées. Ça m’a fait revenir aux bases de ce que j’avais aimé enfant : Gaston Lagaffe, Peyo,… J’ai décidé de me lancer et de m’inscrire dans une école d’art.

(par Morgan Di Salvia)

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Photos © M. Di Salvia

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