Michel Dufranne : "L’adaptation d’un roman en BD est une question de choix, d’évidence et d’équilibre"

8 juillet 2008 0 commentaire
  • Fidèle complice de Jean David Morvan, avec qui il partage son imaginaire fécond pour quelques séries co-écrites ensemble, {{Michel Dufranne}} vient d’adapter {Beowulf}, l’un des textes majeurs de la littérature anglo-saxonne. Une saga nordique qui met en scène un guerrier combattant un être maléfique mangeur d’hommes.

Comment en êtes-vous venu à écrire des bandes dessinées ?

Je suis enfant unique. Lorsque je travaillais bien à l’école, mes parents m’offraient un livre. Je les ai incité à me donner des bandes dessinées. Et comme j’avais des beaux points régulièrement, une belle collection de BD a rapidement garni mes murs. Puis, quelques années plus tard, j’ai eu envie de raconter des histoires…
Après, je me suis lié d’amitié avec la personne qui habitait au-dessus de mon appartement. Il rêvait d’être auteur. Il n’avait pas beaucoup de temps compte tenu de son travail d’enseignant. Je lui ai proposé de lui écrire des scénarios. Thierry Tinlot les a acceptés et nos pages ont été publiées dans Spirou. Ensuite, j’ai présenté ce dessinateur, Thierry Coppée, à Guy Delcourt. Les Blagues de Toto sont devenues l’un des best-sellers de sa maison d’édition.

Michel Dufranne : "L'adaptation d'un roman en BD est une question de choix, d'évidence et d'équilibre"Vous êtes devenu rédacteur en chef de Pavillon Rouge, l’éphémère magazine qu’éditait Guy Delcourt… [1]

Je travaillais alors pour la presse. Je connaissais déjà Guy Delcourt et Thierry Joor, le directeur éditorial de la maison d’édition. Ils connaissaient ma culture BD et mon expérience journalistique. J’avais animé une émission de radio. J’ai été également rédacteur en chef adjoint de Science-Fiction Magazine

Est-ce à ce moment où vous aviez rencontré Jean David Morvan ?

Pas du tout, je l’ai rencontré chez Éliane, la libraire de Forbidden World/Forbidden Zone, alors que Jean David Morvan suivait des cours de dessin à Saint-Luc, à Bruxelles. Plus tard, lorsque le deuxième album de Sillage est sorti, j’ai invité, Jean David et Philippe Buchet à un évènement culturel alliant le cinéma et la littérature. Je trouvais qu’ils étaient représentatifs quant au développement de la SF de la fin des années ’90. Nous nous sommes aperçus que nous avions la même culture. Et puis, nous avons signé ensemble Le Collectionneur en 2002 [2].

Vous écrivez deux séries avec Jean David…

Oui. La principale difficulté est de coordonner nos deux agendas (Rires). Notre manière de travailler est à la fois simple et complexe. Et toujours conviviale ! Nous discutons beaucoup ! Dès que l’intrigue et les idées s’éclaircissent, je structure les séquences. Par exemple, pour Helldorado (avec Noé, chez Casterman), nous réalisons ensemble un organigramme reprenant les actions entre les personnages. C’est très spécial … Jean David reprend alors la main pour le découpage. Il l’écrit avec plus de facilité que moi. Je corrige ensuite certains dialogues et assure le suivi des planches, la relecture. Bref de toute la partie post-production.

Il est étonnant que vous soyez deux scénaristes à adapter "Les Trois Mousquetaires" en bande dessinée. C’est une adaptation, pas une création !

Nous avons une vision commune de l’œuvre. Certaines personnes pensent qu’il est facile d’adapter un livre, puisque l’histoire a déjà été écrite. C’est faux. Il y a un travail d’adaptation non négligeable à réaliser. À mon sens, il est plus difficile d’adapter que d’écrire une œuvre originale. Dans ce dernier cas, l’auteur doit suivre les balises contenues dans l’œuvre.
Évidemment, le travail d’adaptation va dépendre des contraintes imposées par l’éditeur ou l’auteur. Nous souhaitons être respectueux du travail de l’auteur originel avec la collection Ex-Libris. Pour ma part, si j’adapte un livre, c’est qu’il me tient à cœur. Je souhaite également me mettre dans un contexte, un réflexe, d’écriture qui pourrait être celui de l’écrivain lorsqu’il a créé l’œuvre. Rubén était fait pour dessiner les Trois Mousquetaires. Il est à la bande dessinée ce qu’était Alexandre Dumas à son époque dans l’écriture. Dumas avait une écriture semi-automatique et ne se posait guère de question quant aux incohérences de certaines parties de son récit. Il avait une folie du mouvement et de dynamisme de son histoire. Comme Rubén !

Jean David Morvan a-t-il cette même impulsion ?

Pas toujours ! Jean David n’est pas le même lorsqu’il écrit Cœur des Batailles, Sillage ou les Trois Mousquetaires. Jean David est une éponge. Ce n’est pas un terme péjoratif. Il accumule les connaissances, les éléments culturels, etc. Bien qu’il ait l’air d’être relativement calme et posé, Jean Davida une écriture très adaptée à ses histoires.
Quant les contraintes sont posées, en matière d’adaptation, le challenge devient difficile. Les auteurs doivent avoir une vraie manière d’envisager l’œuvre…

Vous venez de signer l’adaptation de Beowulf un poème anglo-saxon écrit entre le 7ème Siècle et la fin du premier millénaire…

Beowulf est tout de même très proche de la culture contemporaine. Ce récit est le fondement de l’Heroïc Fantasy chère à Robert E. Howard ou même Tolkien. On y retrouve même certains fondements du théâtre Shakespearien. Ce texte est perçu différemment par les Anglo-saxons. Pour les Américains, ce poème raconte l’aventure d’une sorte de « Superman » ! Le mythe du super-héros est profondément ancré dans leur culture. Beowulf fait partie des programmes scolaires. Mais dès qu’ils adaptent le mythe au cinéma, comme par exemple, dernièrement le film de Robert Zemeckis, ils prennent beaucoup de latitudes...
Au Royaume-Uni, cette œuvre est également étudiée par les adolescents. Les professeurs insistent sur le côté historique et sur le langage employé… Nous, avec notre narcissisme et nos références francophones, nous ne nous sommes jamais penchés sur cette œuvre à l’école. Mais par contre, Beowulf est familier de beaucoup : les références à ce récit sont présentes dans de nombreux écrits contemporains.

Ne vous êtes-vous pas senti à l’étroit en adaptant le premier chapitre de ce poème en quarante-six planches ?

Pas du tout. Adopter un récit à un média spécifique est au contraire un exercice intéressant ! En découpant ce poème en quarante-six planches, je me mets à la place des scribes qui ont hérité de l’histoire. Leurs ancêtres leurs racontaient cette histoire. Ils ont hérité d’un matériel oral, et ils l’ont transformé en document écrit. On peut percevoir les contraintes de cette transposition dans le manuscrit original : l’écriture change, la taille des lettres se modifie, etc.
Pour ma part, j’adapte cette histoire en BD. Un média qui a ses propres codes. Il faut en tenir compte. Cela n’a pas de sens d’aligner les cases pour aligner les cases. Regardez Salammbô de Flaubert : les quarante premières pages sont descriptives. Pensez-vous qu’il faille de nombreuses pages pour les retranscrire en BD ? Tout est une question de choix, d’évidence et d’équilibre !

Extrait de "Beowulf"
(c) Javier N.B, Dufranne et Delcourt.

Grendel, le personnage démoniaque, est-il un précurseur à ce que l’on appelle aujourd’hui un troll ?

Beowulf contient très peu de description à ce sujet. On apprend juste qu’il s’agit du fils d’un démon. Dans les récits scandinaves, le troll a un vrai sens. C’est un être hideux. Par contre, en Norvège, aujourd’hui, on détourne des autoroutes car les légendes disent qu’un troll dort à certains endroit …
Grendel est défini dans Beowulf comme un être démoniaque, mais nous n’en ne l’avons pas pour autant représenté sous la forme d’un troll … de Troy !

Vous avez créé une autre série sur la Grande Armée de Napoléon Bonaparte. Pourquoi avez-vous eu envie de traiter cette période ?

Je l’apprécie, tout simplement ! Et notre analyse de cette période a fortement évolué. Les francophones font peu à peu le deuil du fantasme de l’Empereur. On réédite enfin les lettres des soldats et les souvenirs de personnes qui ont vécu cette époque. Ce sont des années profondément humaines.

Toutes les guerres sont profondément humaines, non ? L’humanité se révèle dans l’horreur malheureusement.

Oui. Mais cette période, pas si lointaine, est le pivot de beaucoup de transformations : l’Europe est en train de se créer via les relations franco-polonaises notamment. Le Code Napoléon a été rédigé. Le judaïsme est reconnu à cette époque comme une religion comme une autre, etc.
J’ai également eu envie de raconter l’histoire de ces soldats pour une raison familiale. Un de mes ancêtres est décédé durant une de ces batailles et je me suis amusé à imaginer sa vie à cette période. Je désirais raconter la vie de ces hommes par le petit bout de la lorgnette. Ils étaient fascinés par l’Empereur et l’honneur comptait plus que tout pour eux ! Étrangement, ils ne se rendaient pas compte qu’ils étaient considérés comme des occupants dans les pays qu’ils annexaient …

Quels sont vos projets ?

J’adapte Candide avec Gorian Delpature. Il est, tout comme moi, chroniqueur à l’émission culturelle Mille-feuilles de la Une
 [3]. Le dessinateur n’est pas un inconnu : il s’agit de Radovanovic, un des dessinateurs de Pandora Box. En novembre, paraîtra l’adaptation d’un texte fondateur : La Bible. La pagination de chaque volume sera conséquente. 96 planches sont déjà dessinées pour la première partie consacrée à l’Ancien Testament. Guy Delcourt m’a pris pour un fou quand je lui ai soumis l’idée ! Deux Croates assumeront la partie graphique. J’ai appris plus tard que l’un d’eux avait un oncle cardinal au Vatican ! Nous avons essayé d’avoir une vision distanciée, mais respectueuse de ce texte.

(par Nicolas Anspach)

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Michel Dufranne sur actuabd.com, c’est aussi les chroniques de :
- Souvenirs de la Grande Armée T1
- Helldorado T1
- La Guilde T2

Lire également : « Ex-Libris s’ouvre aux "textes fondateurs » (juin 2008)

Commander Beowulf sur Internet

Photo : (c) Nicolas Anspach

[1Ce magazine est paru entre 2001 et 2003, et avait pour objectif de promouvoir le catalogue du label parisien.

[2Michel Dufranne a signé cet hors-série de Sillage sous le pseudonyme de Miroslav Dragan.

[3Une émission télévisée belge animée par le journaliste Thierry Bellefroid.

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