Michel-Édouard Leclerc : « Dans les années 1990, nous avions du mal à obtenir les livres de la part des éditeurs et même de bonnes conditions d’achat ! »

13 janvier 2020 6 commentaires
  • Avec les Centres Culturels Leclerc (221 points de vente à ce jour), le Groupement des Centres Leclerc est un des acteurs majeurs de la diffusion de la bande dessinée en France. Partenaire pendant plusieurs années du Festival d’Angoulême dans sa période la plus critique, Michel-Édouard Leclerc est un passionné de BD et un grand collectionneur. La Fondation qui porte le nom de ses parents, Hélène et Édouard Leclerc, a ouvert plus d'une fois ses portes à la bande dessinée. Un "Prix Landerneau" des Centres Leclerc vient chaque année distinguer des BD de qualité. Avec celui qui anime toutes ces initiatives, nous évoquons l’évolution commerciale de la BD ces vingt dernières années, et un peu son avenir…

Ce n’est pas d’aujourd’hui que vous vous intéressez au marché de la bande dessinée, vous l’avez vu croître ces vingt dernières années. Quand est-ce que vous êtes sorti du rayon légumes pour celui de la bande dessinée ?

Même en voulant me donner un champ large dans la chronologie, il ne faut pas le restreindre au marché. Bien que je sois marchand, que je le revendique et que je l’assume, mon approche de la culture n’a pas commencé par le marché. En fait, dans l’éducation que j’ai reçue de mes parents, de celle des « bons pères », puis de l’université, la culture m’a toujours été présentée comme le ciment de nos collectivités. Quand je dis culture, ce n’est pas limité à l’expression des savoirs, ni à la connaissance : c’est ce qui rassemble les gens.

Que l’on ait du plaisir dans l’accès à la culture me plaît, c’est ce qui soude. J’ai toujours été fasciné par les acteurs du champ culturel, par les hommes de théâtre, par les poètes, par les écrivains, par les peintres… Et ce, tout autant que par leurs œuvres, parce que, historiquement, ils ont toujours eu ce rôle d’aède, de miroir ou d’interpellant de nos sociétés, et l’acceptation ou la révolte de leurs contenus nous fédèrent.

Quand j’étais adolescent, j’étais d’une nature solitaire, ma sociabilité est venue plus tard. Mais dans cette solitude bretonne, par temps quelquefois couvert, j’ai lu, beaucoup. J’ai eu accès à tout, je n’ai pas eu de censure. Plus tard, quand j’ai voulu être missionnaire chez les bons pères, c’était pareil. Je regardais le journal télévisé tous les soirs, on avait ensuite restitution, avec dispute au sens jésuitique du terme : le pour, le contre et la recherche de la synthèse. Donc, je suis quelqu’un qui est, par nature, attiré par la culture. Je vous rappelle qu’autrefois, nos bouquins de philo s’appelaient Nature et Culture, on les opposait.

Michel-Édouard Leclerc : « Dans les années 1990, nous avions du mal à obtenir les livres de la part des éditeurs et même de bonnes conditions d'achat ! »
Michel-Edouard Leclerc en novembre 2019.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

C’est ce qui m’a formé. Ensuite, j’ai constaté que les voies d’accès à la culture pouvaient être associatives ou familiales, mais qu’en fait, le plus grand vecteur de la culture, c’était le marché. Là, je me suis rendu compte que, comme pour d’autres marchés, son accessibilité n’était pas garantie.

Je vous parle d’une époque où il n’y avait pas de livre de poche et où, même si l’Éducation nationale formait à la lecture et permettait d’accéder à la connaissance, beaucoup de Français n’achetaient pas beaucoup de livres du fait de leur pouvoir d’achat et d’une mauvaise répartition des centres culturels sur le territoire. Le monde non-urbain n’était pas réellement doté de théâtres, ni de cinéma, etc.

De la Fnac aux Espaces Culturels Leclerc

Alors entretemps, il y a eu André Malraux, la décentralisation, la vie associative ainsi que le service public qui ont été vecteurs de la culture. J’ai été aussi formé par les émissions de TV de Claude Santelli et son Petit Théâtre de la jeunesse ou encore Cinq colonnes à la Une… Il y avait beaucoup d’émissions culturelles, mais le marché, lui, ne bougeait pas beaucoup.

Il y’a eu a en même temps que les Centres Leclerc, la révolution de la Fnac avec André Essel et Max Théret qui étaient deux trotskystes mus par l’enjeu politique de la culture. Mais on l’oublie : Fnac, cela veut dire : Fédération Nationale d’Achat des Cadres, et même eux ciblaient des pouvoirs d’achat CSP+. Cependant la Fnac a quand même posé le problème du libre-accès, et s’il y a eu cristallisation entre ce type de spécialistes modernes de la diffusion des biens culturels et l’ancien système, performant aussi, des libraires et des disquaires, c’est resté conflictuel.

Moi je me suis dit, que si l’on venait de l’épicerie, c’était bien. Il y avait là un modèle de diffusion qui pouvait être bénéfique aux biens culturels, donc on a gardé de la culture sa spécification, en créant les Espaces culturels Leclerc, c’est-à-dire un écrin qui dit « mon produit n’est pas un produit comme les autres, mais il n’y a pas de raison que tu le payes cher » et donc les Espaces Culturels sont nés de cette philosophie un peu missionnaire qui est d’étendre l’accessibilité à la culture. D’autres s’occupaient des cinémas d’art et d’essai, du service public... Nous, dans le secteur marchand, nous nous sommes dit « - Pourquoi pas le livre ? »

Avec les Espaces Culturels Leclerc, l’enseigne figure parmi l’un des acteurs majeurs du marché de la bande dessinée en France.
Photo : DR. © Centres Culturels Leclerc.

Après le moment Astérix des années 1960 puis les années 1980 où la grande distribution a ouvert ses portes à la bande dessinée de grande consommation, on a l’impression que ces dernières années, les très grandes surfaces ont plutôt réduit leurs espaces à la BD. Dans les villes, il y a beaucoup plus de commerces de proximité qu’avant mais le livre y est peu présent… Que s’est-il passé ?

Il y a plusieurs périodes là-dedans. D’abord, nous n’avons pas été si nombreux que ça, les grands distributeurs, à vendre des livres et des bandes dessinées et, de fait, je ne suis pas sûr qu’ Intermarché, Lidl, Système U en commercialisent beaucoup. Du moins, ce n’est pas attaché à leur politique d’enseigne : ils communiquent assez peu dessus.

En 30 ans, si on prend comme point de référence la Loi Lang de 1981, on peut dire que le circuit spécialisé a été maintenu et s’est développé. Cela a créé l’intérêt des généralistes, puisque la marge était garantie, il y a donc eu une extension de la commercialisation dans les rayons livres de certaines enseignes. Mais c’était surtout la bande dessinée de séries. Cela correspondait à une ligne éditoriale spécifique de séries franco-belges pour la plupart, plus que les comics qui étaient restés sous la forme de revues et qui n’étaient pas passés au format d’album. Donc, c’étaient parallèlement les grandes enseignes d’hypermarché avec leurs rayons livres qui avaient mis en avant la bande dessinée.

Les éditeurs grand public en ont alors profité pour en faire un de leurs grands débouchés, et cela a concerné essentiellement la BD franco-belge, familiale. Dans les années 1980, au supermarché, il y avait un rayon BD où l’on ne trouvait que Dupuis, Le Lombard, Casterman, Dargaud et c’est tout ! On lisait Les Tuniques Bleues, Thorgal… Il n’y avait pas de BD adulte à l’époque, on ne trouvait pas les Druillet et les Moebius qui sortaient au même moment.

Ce n’est que depuis les années 2000, le champ de la distribution s’étant relativement éclairci entre spécialistes et enseignes, à l’initiative des Espaces Culturels Leclerc, mais aussi de la Fnac ou de Cultura, que le secteur du manga s’est développé considérablement et va même trouver une troisième voie de distribution qui sont les Relay. On trouve du manga partout ! En revanche, les comics ne vont curieusement pas être reboostés par production cinématographique.

« Ce n’est pas nous qui décidions des ouvrages à vendre »

De la même manière que les distributeurs ont inventé la pratique de vendre des yaourts par quatre et non à l’unité, est-ce que ce sont eux qui ont poussé les éditeurs à faire des ouvrages cartonnés ?

Oui, mais c’est plutôt Hachette et les éditeurs qui nous l’ont proposé. Ils ont découvert la fonction marketing et nous ont proposé ça. Les distributeurs n’avaient aucune influence.

Mais il y a un basculement dans les années 1980 : une certaine BD pour les adultes va entrer dans la grande distribution avec notamment Glénat et Les Passagers du Vent ?

Oui, mais il faut pondérer : dans le rapport de masse, c’est très peu.

Les Espaces Culturels Leclerc ont été associés au Festival d’Angoulême dans ses années les plus critiques, celles où il a failli disparaître. Ici, un "Pin’s" de Margerin, Grand Prix d’Angoulême.
Photo : DR.

À l’époque, Bourgeon faisait quand même un million d’exemplaires à la nouveauté. Ce sont les grandes surfaces qui font ce chiffre, non ?

N’oublions pas que notre enseigne arrive à Angoulême seulement dans les années 1990. À ce moment-là, nous vendions principalement Gaston, Astérix et Lucky Luke… Puis on a profité de la légitimité d’Angoulême pour développer nos rayons de bande dessinée, y compris dans la mise en avant de certains auteurs, à la fin des années 1990 voire au début des années 2000. Lors de notre présence à Angoulême, je ne sais même pas si l’on vendait Bourgeon, puisque les éditeurs ne nous donnaient pas ses titres.

On dit souvent, dans les polémiques concernant l’alimentation, que c’est le distributeur qui façonne l’offre, mais ce n’est pas vrai ! Dans le domaine culturel, nous avions du mal à obtenir les livres de la part des éditeurs et même de bonnes conditions d’achat ! Je m’en rappelle : c’est Hachette qui nous disait « - Ça t’auras, ça t’auras pas ! » Il ne faut pas voir cette situation avec une vision parisienne : nous étions en province, nous avons ouvert les Espaces culturels avec des représentants dédiés aux hypermarchés. On a eu du mal à ce que les éditeurs nous envoient une force de vente dédiée aux librairies. Ils étaient sur une offre destinée aux hypermarchés et c’est eux qui nous disaient « - Ça c’est pour vous, cela ne l’est pas… ». Pendant des années cela a été une grande bagarre contre les éditeurs. Mais on est sorti de ça.

Est-ce que ce n’était pas justement lié au principe de la gestion capitalistique des linéaires propre à la grande distribution, où en réalité le distributeur disait : « - Moi ce que je veux c’est une rotation de tant, débrouillez-vous mettez ce que vous voulez... » ?

Non, ça c’était le propre de la COGEDEP [Compagnie générale européenne de Distribution et d’Éditions Phonographiques. Ce distributeur avait le monopole de la distribution du disque en France. NDLR] et ce sont eux qui, effectivement, choisissaient nos titres, il ne faut pas inverser la chose, Moi qui ai ouvert le premier rayon livre-disque chez mes parents, je ne faisais pas la loi. Je recevais les 45 tours et les BD qu’on voulait bien nous livrer. Mais notre chance, c’est qu’ils prenaient les retours, y compris dans les disques. C’étaient eux qui nous imposaient les choix, c’étaient des grossistes, ce n’était pas l’éditeur qui nous livrait, et quand on a fait les Espaces Culturels Leclerc, c’était justement pour nous émanciper de ça ! Par exemple, à l’époque, le dernier disque de Johnny Halliday, je ne l’avais pas, il était à la Fnac mais pas chez Leclerc, parce que la COGEDEP estimait qu’il fallait d’abord vendre à la Fnac afin qu’ils ne râlent pas. Cela a été une grande guerre pour être traité comme des libraires, il y avait une bataille éditeurs/diffuseurs plutôt intense.

Mais aujourd’hui, la BD d’auteur trouve son appui dans les réseaux spécialisés avec Canal BD mais aussi dans des circuits de distribution moderne avec le développement de Cultura, de la Fnac et nous qui sommes à 221 Espaces Culturels. Ce secteur marche très bien et même surperforme par rapport à la moyenne du marché.

Est-ce que cela explique que, durant ces 20 dernières années, la BD a été en croissance constante, faisant des chiffres supérieurs au marché du livre en général ?

Oui, on peut même dire que c’est le marché de la BD qui tire le marché de l’édition. Mais ce n’est pas spectaculaire non plus, car il y a des années où certains romans tirent le marché. Mais ce qui est certain, c’est que la BD -et j’y inclus le manga- contribue à créer une nouvelle génération de lecteurs, c’est-à-dire que, à l’heure du tout-écran et au moment où l’on passe de quatre heures de lecture sur un livre à quatre heures de lecture sur écran, la BD, dont le manga, contribue à maintenir une génération d’acheteurs de livres, ça c’est très clair.

Est-ce qu’il y a une propédeutique du manga vers le reste des BD ?

Le manga est un terme qui est aujourd’hui devenu trop large et qui ne dit pas sa diversité, il suffit de regarder un rayon dans un Espace Culturel Leclerc pour remarquer cela. Le manga tire aussi le reste du marché parce qu’il est moins cher, qu’il se se met dans la poche et fonctionne avec des séries.

Donc les séries ne sont pas mortes ?

Non !

Michel-Edouard Leclerc, passionné d’art et de bande dessinée, a créé le label éditorial MEL où il publie des livres d’art et des estampes, notamment créées par des artistes de bande dessinée.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Vingt ans après…

En tant que libraire, quelles sont les grandes phases d’évolution qui se dégagent ces 20 dernières années ?

Il y eut d’abord, la grande période où c’étaient les revues qui dictaient les choix et qui faisaient connaître les artistes : Spirou, Tintin, Pilote, Pif, Mickey…, puis sont arrivés Métal Hurlant, (À Suivre) puis toute la période Futuropolis. On avait là des prescripteurs. C’était une période très riche parce que les revues donnaient à voir le foisonnement, l’éclatement de la bulle et elle était très forte.

Ensuite, il y a une autre période liée à la production et la diffusion de dessins animés qui vont aussi nourrir le développement du manga. Cela va développer l’introduction du manga pour enfants, pour adolescents ainsi que du manga genré. Donc là, il y a eu un coup de booster sur les jeunes générations. Après la génération Astérix, la génération Druillet, Moebius, Bilal, il y a eu la génération manga !

Puis est arrivée une autre période : celle des comics. Mais assez curieusement, elle n’a pas boosté la la consommation éditoriale, et ça c’est assez curieux. Toutes les séries Marvel ont donné naissance à des multiplications de goodies qui n’ont pas véritablement favorisé la production éditoriale de l’éditeur. Le genre ne s’est peut-être pas suffisamment régénéré hormis dans les effets-spéciaux : les héros sont restés ceux d’avant-guerre et d’après-guerre.

Pendant ce temps-là, quelques éditeurs malins qui ont compris que la série n’était pas terminée ont cherché à la renouveler à travers des initiatives comme Spirou repris par des nouveaux auteurs ou les reprises de Blake et Mortimer. Mais la notion de série, elle est aussi dans Largo Winch : il y a actuellement une modernisation du produit, le genre s’est beaucoup éclaté et diversifié, si bien qu’aujourd’hui, quand on parle de BD, la sémantique est très réductrice et ne dit pas la diversité.

« Albert Uderzo et René Goscinny ont trompé les Français ! »

Les Mangas et les romans graphiques ont aussi féminisé le lectorat.

Oui, surtout après les années 2000. Il y a eu une féminisation du lectorat de bande dessinée, mais aussi davantage d’autrices.

On arrive aujourd’hui à une vingtaine d’années de croissance continue, quand-est-ce que cela va s’arrêter ? Est-on dans une impasse face au grand challenge du numérique et d’un monde dominé par les GAFA ? Que sera la BD dans 10 ans ? Dans un album d’Astérix, Le Ciel nous tombe sur la tête, Uderzo postule que face l’invasion des comics et des mangas, il fallait « rester soi-même ». Est-ce que la métaphore s’applique ?

Je pense qu’Albert Uderzo et René Goscinny ont trompé les Français ! (rires). Ils ont été tellement bons, tellement convaincants qu’ils ont fait croire au Français qu’il y a vraiment eu un village d’irréductibles Gaulois qui a résisté à la mondialisation par les Romains. Depuis qu’ils nous ont fait boire cette potion magique, on a fini par ne pas voir que c’était une plaisanterie et on a du mal à faire bouger les Français, à leur dire que les Romains sont passés et qu’ils ont façonné notre démocratie, notre administration, notre éducation et qu’aujourd’hui les Chinois arrivent par-derrière ! Ce qui est juste chez Uderzo et Goscinny, c’est que tout Gaulois a besoin de son Romain ! Pour dire notre identité, nous avons besoin de la Guerre Froide avec un Romain, d’où qu’il vienne, sauf qu’à la fin, on ne se retrouve pas au banquet, et ce sont les Romains qui viennent faire banquet chez nous.

Uderzo a eu la même réaction à l’égard du manga, il a pensé que l’on pouvait résister à cette mutation des supports, au digital etc… et c’est assez curieux, il a plaidé l’assurance d’une résistance sans failles, au lieu de nous apprendre à faire avec. Nos héros c’est Jeanne d’Arc face aux Anglais, Vercingétorix face aux Romains, et c’est Poulidor qui va aller faire une bise à Anquetil qui lui dira « - Tu vois, même ici, tu arrives en second ! » Uderzo et Goscinny étaient des grands plaisantins, mais on a fini par croire qu’ils étaient des manuels d’histoire.

Il y a eu un âge d’or aux États-Unis, en Europe et au Japon qui a été le même. Mais dans l’édition en France, on a découvert le Japon dans les années 1990/2000 et les comics plus tardivement et ça a dynamisé à chaque fois les économies. Mais aujourd’hui, il n’y a plus d’âge d’or, on les a digérés, on les a publiés sur 50 ans,. Donc on a redécouvert il y a 20 ans les mangas, cela a boosté les ventes et on redécouvre les comics avec les films. Ça a un peu relancé les choses, mais comment on relance la machine aujourd’hui ?

Michel-Edouard Leclerc, ici avec Alain Ayroles (à g.), scénariste des "Indes fourbes", Prix Landerneau des Espaces Culturels Leclerc 2019 (Dessins : Juanjo Guarnido) et l’éditeur Guy Delcourt.

L’avenir de la BD

Est-on à la fin d’un rêve ?

Non, le marché ne dit pas forcément la tendance de demain. C’est la limite de l’assimilation de mon marxisme : même si c’est une tendance, on peut s’en échapper ! Je pense que le marché ne dicte pas toujours sa loi et essaye de coller aux tendances émancipatrices, c’est pour ça que l’innovation arrive par les marges. La Californian Way n’est pas le CAC 40 : en littérature et en cinéma, il est toujours dans les marges. Elle n’est pas dans la culture de la rente, elle est dans le décalage… Après, c’est le marché qui va essayer de récupérer le marginal pour en faire son renouvellement.

Les Centres Culturels Leclerc attendent donc qu’un bouquin marche pour le pousser ? Ou est-ce que vous poussez les marges dans la lumière ?

On s’engage, on défend les jeunes auteurs et on s’engage pour les promouvoir. Oui, on va chercher la nouveauté, nos libraires sont des vrais libraires, des bons libraires. Les puristes parlent du capitalisme qui s’autodétruit pour se renouveler... Ce n’est pas vrai : la réalité c’est que le capitalisme doit s’adapter. Regardez aujourd’hui le bio, il n’est pas sécrété par l’économie industrielle, c’est dans les marges que se crée ce renouvellement. Ensuite, ce sont les grandes boîtes comme nous ou les industriels qui allons faire du bio parce que la demande sociale augmente.

Le collectionneur Michel-Edouard Leclerc a suscité de nombreuses expositions de prestige, comme ici à Liège au Musée de la Boverie.
Dessins de François Schuiten. DR.

la BD aujourd’hui, il y a un renouvellement qui se fait par les personnalités, comme par exemple Posy Simmonds. Au départ, elle est assez solitaire sur son créneau, qui n’est pas encore un marché. On la découvre, elle devient influenceuse auprès d’autres dessinatrices. Mais c’est assez long comme cycle au début, trois ou quatre auteurs qui marchent, ce n’est pas une tendance, c’est une découverte. Et quand on voit que ça marche auprès du public, c’est l’éditeur lui-même qui va dans sa sélection chercher ce type de personnalité et qui va ouvrir ses collections à cette approche nouvelle. Quand on regarde le palmarès des Prix Landerneau des Centres Culturels Leclerc, ce ne sont pas forcément des grands succès, il y a des prises de risque.

À l’origine d’une tendance, il n’y a pas un mouvement, il y a des personnalités, des groupes musicaux, des artistes etc… Et c’est dans la rencontre de quelques artistes sur un nouveau territoire d’expression que, par le pouvoir de l’influence, va se créer ce mouvement, ensuite récupéré par le marché, par le centre, il est absorbé. Le centre peut alors soit ingérer l’innovation, soit adapter sa production à ce nouveau genre. Mais la création, ce sont d’abord des personnalités.

C’est le petit jeu entre la Haute-couture et le Prêt à porter ?

Oui, exactement. Alors, il y a plusieurs process, dans le développement de la vie, il y a la scissiparité, la parthénogenèse, etc… Dans le monde culturel, il n’y a pas de problème de développement. À la question « - Qu’est-ce qui peut succéder à ce qui est  ? », c’est probablement quelque chose qui est déjà, mais qui est marginalement ou qui est individuellement ou pas ou peu repéré. Mais qui peut faire tendance, qui peut être marqueur générationnel et faire repartir la machine.

Je pense que dans le roman graphique, dans la bande dessinée d’auteur, il y a en germe aujourd’hui ce renouvellement-là. Soit parce que, dans la forme, ils sont plus adaptables au cinéma et que ce dernier peut être un vecteur de diffusion, ou parce que ces personnalités proches d’autres milieux peuvent s’exprimer. Mais si l’on prend les trente ou quarante prix BD qui existent, je pense qu’ils sont là-dedans.

Qui sont vos concurrents aujourd’hui ? Amazon ?

Nos concurrents, c’est la Fnac, Cultura, Amazon… Amazon nous n’avons pas leurs chiffres, donc c’est plus difficile de mesurer. Mais on a toujours la Fnac devant nous et Cultura derrière, et puis il y a un énorme réseau de libraires indépendants. La BD a une bonne santé chez nous, : sur le marché elle fait à peu près 15% en volume et 16% en valeur. Chez nous, c’est 18% du chiffre d’affaires du livre.

« L’ogre Amazon » n’est-il donc pas une menace ?

Pourquoi ce serait une menace ? C’est un concurrent, tous vos concurrents ne sont pas forcément des menaces. Sur notre marché, même pas peur d’Amazon ! Quand tu habites Concarneau, Amazon, connaît pas ! On en parle maintenant parce qu’on anticipe, c’est légitime. Mais avec Amazon, tu vas chercher ton colis derrière ton Intermarché ou ton Centre Leclerc ! Après, sur le livre, il n’y a pas de grosse différence avec la loi Lang, mais pour tout le reste, Amazon n’est pas une promesse commerciale : c’est un logisticien, et nous-mêmes dans nos casiers, on a du Amazon, du CDiscount... La peur, c’est plutôt la dématérialisation du livre, mais là, pour le coup, le papier résiste très bien.

Est-ce que le papier résiste très bien parce qu’en France, on la chance d’avoir un très bon réseau de distribution, très dense ?

Oui, mais c’est aussi le rapport à l’objet. Le manga fait 50% en physique et 50% en numérique, donc ça évolue, ça bascule plus vite qu’ailleurs. Mais est-ce un problème du point de vue de la création de l’auteur ? Non, car ce n’est pas parce que tu n’achètes pas de disque que tu n’écoutes pas de la musique. Aujourd’hui en France, la dématérialisation du livre ne pèse pas, on vend des liseuses, on vend des E-Book, on a aussi une offre numérique, Sequencity, pour la BD qui se développe… Mais on a quand même des gens qui sont là pour collectionner la BD, il y a un rapport à l’objet. C’est très européen, parce qu’aux USA, il n’y a pas ces grandes bibliothèques dans les maisons. Si on prend la question du support papier, cela ne conditionne pas la survie du genre, il n’y a pas d’inéluctabilité de la disparition du genre, mais il n’y a pas de raison que cela ne change pas.

Là, nous parlons au passionné de BD, c’est pour quand l’expo Bilal de Landerneau ?

Juin 2020, mais on a pleins d’autres projets !

Propos recueillis par Didier Pasamonik et Vincent Savi.

Bilal, le prochain invité de la Fondation Hélène et Édouard Leclerc de Landerneau.
© Bilal

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

(par Vincent SAVI)

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6 Messages :
  • "Donc, je suis quelqu’un qui est, par nature, attiré par la culture. Je vous rappelle qu’autrefois, nos bouquins de philo s’appelaient Nature et Culture, on les opposait."

    La Nature s’oppose à la Culture, bien sûr ! C’est bien là tout le problème. C’est cette rupture Culture et Nature qui nous a conduit au désastre écologique planétaire. L’Homme qui se place au centre, se détache de la Nature, devient surnaturel et la soumet. Ça commence avec les grecs et ça s’est accéléré avec l’Humanisme.
    Nos bouquins de Philo, ce serait bien de les lire en entier, pas seulement s’arrêter au titre et au code barre.

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  • Le plus drôle la dedans c’est que l’on trouve les même produits et conseils de lecture chez Edouard que chez les pinpins de libraires.
    Tu dit ça à ces videurs de cartons et vendeurs de papier au kilos, ils sautent au plafond en éructant ; on ne fait pas le même métier.
    Les même qui rechignent à payer les auteurs pour les dédicaces et qui profitent des fonds publics pour que l’on achète via les bibliothèques leurs marchandises.

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    • Répondu le 15 janvier à  07:23 :

      Excellent, c’est tout à fait ça !!!!!!!!!!

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    • Répondu le 15 janvier à  17:34 :

      Au vu de la qualité orthographique de votre texte, vous ne devez pas souvent mettre les pieds chez un libraire ! Sinon, vous sauriez que le nombre de références consultables en librairie n’a rien à voir avec celui des "grandes surfaces" culturelles.

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      • Répondu le 15 janvier à  18:30 :

        haaaaaaaaaa ! les fautes d’ortographe. Du lourd comme argument comme si un t à la place du s déforme mon propos. Certainement le roi du pilon gras comme un cochon.

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        • Répondu par PATYDOC le 22 janvier à  15:23 :

          Je suis 100% d’accord avec la personne qui a écrit le message un peu dur sur les libraires. Par ailleurs, je voudrais relever une incohérence logique dans le raisonnement qui consiste à dire que les grandes surfaces ne vendent que quelques grosses références : c’est en effet le cas, mais dans le marché d’aujourd’hui, c’est à dire un marché contrôlé par l’Etat, avec prix du livre fixe, marge brute fixe etc. Qu’est ce que ça donnerait dans un système plus libéral ? Nul ne peut le dire !

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