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Michel-Édouard Leclerc : " Métal Hurlant et (À Suivre) sont un peu des revues manifestes."

  • Il est une des grandes figures de la distribution en France mais aussi un passionné de bande dessinée qui a longtemps accompagné le Festival International de la bande dessinée d'Angoulême. Il nous revient aujourd'hui comme producteur d'une exposition marquante sur la bande dessinée française des années 1975-1997.

On vous connaît depuis longtemps une passion pour la bande dessinée. Comment en êtes-vous venu à ce projet ?

D’abord l’idée était de créer en Bretagne, une région à laquelle on doit beaucoup pour les Centres Leclerc, un fonds dédié à la médiation culturelle. Il ne privilégie pas la bande dessinée, ni un quelconque support en matière d’art. Mais l’idée était de faire venir à Landerneau, et plus qu’à la douane de Venise ou plus qu’à Paris, le meilleur de la production artistique de ces cinquante dernières années. Cela veut dire de l’art contemporain, de l’art post-moderne, de faire venir aussi bien des représentants du cinéma, de la sculpture, de la bande dessinée, de la peinture, de la vidéo. Bref, on a un programme très large.

Michel-Édouard Leclerc : " Métal Hurlant et (À Suivre) sont un peu des revues manifestes."
Patrick Jourdan, Directeur du Fonds Hélène et Edouard Leclerc, Jean-Baptiste Barbier, commissaire de l’exposition, Michel-Edouard Leclerc et Hélène Leclerc, présidents du Fonds.

À l’intérieur de ce programme qui n’a d’autre ligne que la médiation et de faire connaître, nous avons voulu cette exposition La bande dessinée fait sa révolution... pour montrer qu’elle s’insère entre une production reconnue de la peinture et même aujourd’hui l’art contemporain et ses installations. Ce n’est pas une sous-production, ce n’est pas un sous-art comme continue à le faire penser cette espèce d’inertie des institutions qui sont incapables d’acquérir et de soutenir par exemple le marché et les auteurs de la bande dessinée. C’est une exposition qui s’insère entre une rétrospective Mirò et une grande rétrospective Dubuffet. Au milieu : Druillet, Bilal, Moebius, Tardi,... Ils ont le même statut, ils sont sur d’autres supports que la toile, ils sont sur des strips, dans des albums, ils sont publiés dans des journaux, quelquefois tirés à des millions d’exemplaires et vont donner naissance à des figures du cinéma, pour beaucoup outre-Atlantique, comme par exemple Ridley Scott avec Blade Runner jusqu’à Luc Besson avec Le Cinquième Élément, aux décors d’Alien... Bref, un foisonnement, et c’est ce foisonnement, cette richesse, cette créativité que l’on expose.

Michel-Edouard Leclerc en ambassadeur de la bande dessinée

En quoi Métal Hurlant et (À Suivre) sont-ils caractéristiques de cette révolution ?

Après Mai 68, les auteurs se cherchent des échappatoires libertaires. Les revues, notamment dans la bande dessinée franco-belge, commencent à s’émanciper, comme dans Pilote, au niveau de la bande dessinée d’humour, dans L’Écho des savanes,... Mais des auteurs ne veulent pas seulement s’échapper des contraintes du contenu, dans la forme aussi : ils veulent changer de format, tester, expérimenter, ne plus s’interdire... Et, à l’initiative de Druillet, de Dionnet, de Moebius et de quelques autres, on a la volonté d’artistes de mieux coller à l’air du temps, mais aussi à leurs propres aspirations.

Les grandes machines graphiques de Jean-Claude Gal

Il y a plusieurs revues qui évoluent dans les années 1970, mais Métal et (À Suivre) sont un peu des revues manifestes. L’un dit, il est interdit d’interdire et je t’emmerde, je m’en fous de savoir si tu me prends pour un ado ou un adulte, moi je veux faire de la science-fiction, je veux aborder le sexe, l’amour, la violence, l’Heroïc Fantasy et la politique, bref, je veux faire ce que je veux ; et l’autre revue, presque en réaction de Métal, au départ sur un discours peut-être plus élitiste, se réclamant de la littérature ("le Gallimard de la bande dessinée"), de la narration, offre finalement aux auteurs de nouveaux territoires d’expression à la limite du roman graphique, au moment d’ailleurs où Will Eisner publie son grand œuvre graphique.

Will Eisner qui a rendu populaire le vocable de "roman graphique" a été publié par Les Humanoïdes Associés

Toute cela s’accompagne par une reconnaissance de la bande dessinée qui aboutit à la création de musées. Est-ce que leur "révolution" n’est pas une rencontre entre leurs aspirations artistiques et l’attente d’une respectabilité ?

Je ne sais pas. Au départ, je suis un passionné. J’ai vu de très belles expositions, au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme dans le Marais sur l’apport des auteurs juifs aux super-héros, Art Spiegelman à Beaubourg, Crumb au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, comme par hasard très souvent avec des auteurs d’Outre-Atlantique. Il y a bien sûr beaucoup d’expositions en France sur les auteurs français mais elles m’ont semblées rarement contextualisées. Ce qui m’a semblé important, dans un processus, peut-être pas muséal car cela serait trop solennel, mais dans un processus d’expositions qui s’insère dans des grandes rétrospectives à thème, il m’a semblé important de dire ce qui est la part d’un mouvement artistique, quand bien même chaque auteur est un individu, une personnalité, qui s’inscrit à travers ces deux revues dans un mouvement qu’ils font naître et qui va faire école. Et qui, d’ailleurs, à un moment donné va mourir aussi, faute pour eux d’avoir vu émerger dns les années 1990 les futurs auteurs de L’Association, des Requins Marteaux et de Cornelius... C’était intéressant d’exposer une création dans son contexte et dans l’air de son temps.

L’incontournable Arzach de Moebius

Vous avez accompagné longtemps le Festival International d’Angoulême. Vous en avez été quelque part évincé... Est-ce que c’est une blessure pour vous ?

Je dois dire que la blessure est venue du fait que les dirigeants du Festival, après m’avoir fait bien comprendre qu’il leur fallait des sous et que je ne pourrais pas en avoir un retour important pour les adhérents du mouvement Leclerc qui s’étaient investis, j’ai trouvé assez gonflé qu’ils se contentent d’avoir avec moi une sorte de posture en surenchère permanente en me rappelant que j’étais le banquier et que je n’avais pas le droit au chapitre. À un moment, quand on n’a plus rien à défendre, quand les auteurs eux-mêmes nous accompagnent et le reconnaissent, il a fallu que je dise aux dirigeants du Festival : "si c’est comme cela, allez donc chercher vous-même votre argent." De ce fait, je pense que cela a été très bien pour les responsables du Festival qui ont été obligés de s’organiser, de se justifier, qui n’ont plus eu accès facilement à ce sur quoi ils crachaient... C’est plus difficile pour eux, mais je pense que c’était une bonne pédagogie, une pédagogie nécessaire pour eux. Quant à moi, quant aux adhérents Leclerc, ils ont trouvé à travers l’investissement dans ce fonds une manière reconnaissante de faire les choses, non pas en financiers mais en producteurs d’événements culturels.

On est quand même au-delà d’une réponse du berger à la bergère...

Bien sûr. On n’a plus rien à prouver.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

- Lire le compte rendu de l’exposition

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"1975-1997, la bande dessinée fait sa révolution... Métal Hurlant / (A Suivre)"

- Du 15 décembre 2013 au 11 mai 2014 - Aux Capucins, 29800 Landerneau

Partenaire de l’Exposition, La Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image reprendra l’exposition (dans une version un peu allégée) à l’été 2014.

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Pour les libraires : diffusion Makassar.

 
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2 Messages :
  • J’ai un peu de mal à voir coexister le mot « Révolution » avec la revue (A Suivre). Il me semble même que c’est un contre-sens historique et que Mandryka et L’Echo des Savanes, ou Wolinski et Charlie Mensuel, auraient constitué un partenaire à Métal Hurlant bien plus approprié.

    Le surgissement d’(A Suivre) en 1978 marque au contraire la fin d’un processus révolutionnaire qui avait vu des dessinateurs (et scénaristes !) créer leurs propres supports alternatifs. Si on ne saurait taxer la revue publiée par Casterman de « contre-révolutionnaire » car Jean-Paul Mougin ne partage nullement, comme certains de ses confrères belges, de nostalgie envers un âge d’or révolu et veut continuer de s’inscrire dans une certaine modernité, on peut au moins parler d’entreprise récupératrice.

    Cela ne m’empêche pas de penser qu’(A Suivre) a été le fruit d’un réel désir, et pas seulement le résultat d’une stratégie économique pour assurer une pérennité à un éditeur songeant à l’épuisement du filon Tintin. Par ailleurs, la revue a réellement beaucoup apporté à la bande dessinée, notamment en la libérant de l’obligation du 44 pages couleur et en produisant une myriade de récits inoubliables signés Ted Benoît, Tardi, Juillard, Prado, Munoz, Forest, Cabanes, Schuiten/Peeters et bien d’autres, à un moment où les vrais alternatifs commençaient à montrer quelques signes d’essoufflement.

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    • Répondu par Oncle Francois le 23 décembre 2013 à  11:45 :

      "la fin d’un processus révolutionnaire qui avait vu des dessinateurs (et scénaristes !) créer leurs propres supports alternatifs." ecrivez vous, Monsieur Blanchet. Oui, bon, on sait ce qu’il est advenu de ce bel élan de créativité calqué sur le mouvement undergraounde des comix américains (Crumb, Shelton et autres). De bons auteurs ne font pas de bons gestionnaires, d’où la revente à Filipacchi de l’Echo, de Métal à son imprimeur espagnol, de Charlie-mensuel à Dargaud.... Je ne vois que Marcel Gotlib qui ait été assez malin pour faire de son Fluide Glacial une revue rentable et bien vendue.

      Mais ces revues eurent au moins le mérite de montrer qu’il existait un public adulte qui pouvait les acheter. Casterman étant cantonné à l’édition de livres pour la jeunesse et de quelques excellentes BD (Tintin, Alix, Adèle, Pratt), il est normal qu’il ait voulu profiter de cet engouement qui lui permettait de se diversifier. L’aventure à suivre ? De la BD en liberté, mes bons amis, les auteurs vont enfin échapper au carcan des 44 pages couleurs. D’ailleurs, le noir et blanc coute moins cher à imprimer et fait plus adulte...Une bonne initiative toutefois : des chapitres astucieusement découpés, comme dans les romans, cela change du charcutage que l’on pouvait trouver dans Circus

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