Michel Kichka : "Nous n’avons malheureusement pas de journal satirique en Israël."

12 janvier 2015 4 commentaires
  • Né en Belgique, Michel Kichka est une figure majeure du dessin d'humour et de la bande dessinée en Israël. Membre de l'Association "Cartooning for Peace" fondée notamment par Plantu, il nous donne son point de vue sur ce qui s'est passé le 7 janvier 2015.

Michel Kichka : "Nous n'avons malheureusement pas de journal satirique en Israël." Que vous inspire la tragédie de Charlie Hebdo ?

Je ne parviens pas à m’empêcher d’essayer d’imaginer les dernières secondes de la vie des mes amis et collègues de Charlie Hebdo face au gang des barbares des Buttes Chaumont. À quoi ont-ils pensé, une kalachnikov braquée sur la tempe, dans les quelques secondes qui leur restaient.
Pour me rassurer, j’imagine ceci :
Cabu : C’est dur d’être assassiné par des cons !
Wolinski : J’t’emmerde enculé !
Charb  : Ça me donne une idée de couverture percutante !
Tignous : Vous êtes encore plus moches dans la réalité que dans mes dessins.
Honoré  : Des obscurantistes, ça se dessine en noir et blanc.
Je sais qu’ils n’ont jamais eu la main qui tremble en dessinant, ils savaient que des menaces pesaient mais ils n’avaient pas peur.
Ils avaient conscience de leur rôle : du dessin de combat !
Si tous les dessinateurs de presse sont des fantassins de la démocratie, Charlie Hebdo était aux avant-postes.
Nous avons une dette incommensurable vis-à-vis d’eux.
Ils sont partis en défendant jusqu’à leur dernier souffle la liberté d’expression.
Ils sont partis en héros !

Quelle est l’importance de Charlie Hebdo par rapport à votre métier, votre façon d’exprimer par le dessin ?

Charlie Hebdo a toujours représenté à mes yeux la ligne rouge, cette fameuse ligne dont on parle sans pouvoir la définir, celle qu’il ne faut pas franchir. Eux, les dessinateurs éditorialistes de Charlie, l’ont définie pour nous en la franchissant chaque semaine, ils nous l’ont rendue visible et tangible. Et par là, ils m’obligeaient à me poser la question de mes propres limites quand je prenais mon crayon. Ils allaient souvent trop loin, mais ils avaient aussi souvent raison. Car si le dessin est un combat, il faut frapper fort.

Comment la société israélienne réagit-elle face à cette situation ?

La société israélienne est terriblement choquée par ce qui s’est passé à Paris. Les Israéliens prennent petit à petit la mesure de ce drame. Ce n’est pas simple pour eux de comprendre le choix de la cible des terroristes, un journal satirique, car nous n’en avons malheureusement pas en Israël. Pour un Français c’est une évidence que l’attentat du 7 Janvier est symboliquement l’équivalent de l’attentat contre le World Trade Center. Deux principes de base prévalent dans la république laïque de France : la liberté d’expression, un des principes majeurs inscrits dans la Charte des Droits de l’Homme et la séparation de l’Église et de l’État. En Israël nous n’avons pas la même tradition historique et ces principes n’ont pas tout à fait le même poids.

La situation israélo-palestinienne a été mobilisée par les terroristes pour justifier leurs actes. Est-ce qu’on s’en sortira un jour, est-ce qu’Israéliens et Palestiniens peuvent fraterniser ensemble, un jour ?

Le conflit israélo-palestinien qui a depuis longtemps débordé dans la rue en France, dans l’espace public, dans les amalgames portés par certains médias, a servi de prétexte au pire. Du moins c’est ce qu’on pensait. Mais le pire vient d’avoir lieu. Les Français viennent peut-être de comprendre, une bonne fois pour toutes, que c’est la France entière qui est visée, même quand les cibles n’étaient que juives et que les actes antisémites étaient juste définis comme tels au lieu de l’être comme actes terroristes ! S’il y a une différence profonde entre nos deux pays, c’est qu’ici on croit encore à la possibilité de fraterniser avec les Palestiniens, bien que les dirigeants en place soient incapables de faire avancer le schmilblick.

Est-ce que cette affaire peut faire changer les choses politiquement ?

Oui, si les choses sont faites intelligemment. On est à un tournant. On, c’est la France, c’est l’Europe, c’est le monde occidental. Cet attentat est un réveil brutal d’une léthargie voulue.

Leïla Shahid, ambassadrice de la Palestine auprès de l’Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg avec le dessinateur Michel Kichka au Mémorial de Caen en 2011.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Pour vous, artistiquement, il y a un après "l’attentat de Charlie Hebdo" ?

Cet attentat va rester à jamais gravé dans mon conscient. Mais aussi le testament dessiné que Cabu, Wolinski, Charb, Tignous et Honoré nous ont laissé. Et s’ils pouvaient nous parler de là où ils sont, ils nous diraient : N’ayez pas peur, continuez le combat, on ne regrette rien.

Comme membre de Cartooning for Peace, comme dessinateur publiant dans des médias non satiriques, je vais devoir repousser un peu mes propres limites, car je suis conscient de la portée éducative de mon travail. Mais eux aussi avaient cette portée, à leur façon, avec des crayons plus gras et plus affutés, et sans gomme !

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Documents

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
4 Messages :