Michel Rabagliati : « J’ai besoin d’être connecté sur une histoire réelle. »

7 janvier 2010 0 commentaire
  • Michel Rabagliati, créateur de la série à succès {Paul} (La Pastèque), est sans doute l’un des auteurs de BD québécoise les mieux connus, à la fois au Canada et en Europe. Après avoir été finaliste au prix du Grand Public du Salon du livre de Montréal 2009, son dernier album, {Paul à Québec}, figure parmi la sélection officielle 2010 du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Entrevue.
Michel Rabagliati : « J'ai besoin d'être connecté sur une histoire réelle. »
Paul à Québec (La Pastèque)
© Michel Rabagliati et La Pastèque

Comme avec tous ses albums, Michel Rabagliati nous livre, dans Paul à Québec, une histoire personnelle et touchante. Roland et Lisette, les beaux-parents de Paul, ont déménagé à Québec, ville natale de Roland, afin de profiter de leur retraite. Peu après y avoir passé un week-end de réjouissance en famille, les Beaulieu apprendront que Roland est atteint d’un cancer. Paul à Québec sera donc la chronique d’une mort pénible, mais aussi de la vie d’un homme courageux, et de l’amour capable de rapprocher les membres d’une famille.

Réflexions sur le passage du millénaire et sur l’avènement des T.I.C., désillusion collective suite à l’échec du référendum de 1995 et du projet souverainiste québécois, deuil : cet ouvrage – le plus long de la série – est également le plus abouti.

Comme vous le savez sans doute, Paul est en train de devenir LE personnage emblématique de la BD québécoise. Quelle impression est-ce que cela vous fait ? Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Je suis le premier surpris. Paul a commencé avec un album de 24 pages photocopiées en 12 exemplaires pour la famille et pour les amis. Pour moi ça s’arrêtait là. J’étais illustrateur, j’avais une carrière florissante en illustration magazine, et la BD c’était pour le plaisir d’essayer d’en faire. J’en avais fait quand j’étais jeune mais j’avais un peu « oublié » pendant 25 ans. Quand tu as de l’encouragement, tu es porté à persévérer dans ton art. Donc j’ai eu de l’encouragement, j’ai gagné des prix, il y a eu des traductions, et ça m’a donné le goût de continuer. Je me suis alors dit que j’étais peut-être sur la bonne voie. Paul est devenu quelque chose de spécial parce que ce n’est pas une bande dessinée ordinaire. C’est une BD qui parle de la culture des Québécois, des gens d’ici. Les dialogues sont en langage de tous les jours, qu’on pourrait entendre dans la cuisine ou le salon de Québécois ordinaires. C’est une famille ordinaire à laquelle il arrive des choses ordinaires mais dont j’essaie d’extraire la poésie pour les rendre intéressantes pour un lecteur.

Avec Paul, vous faites dans la BD autobiographique. Vous relatez des moments touchants de votre vie, tels que la naissance de votre fille dans Paul à la pêche ou le décès de votre beau-père dans Paul à Québec. Comment faites-vous pour raconter des évènements personnels tout en conservant une certaine intimité vis-à-vis vos lecteurs ? Vous imposez-vous certaines limites ?

Je ne peux pas tout raconter, Il y a des trucs glauques, des trucs que je ne peux pas toucher ou des histoires que je ne peux pas encore raconter parce qu’il y a des personnes qui sont vivantes qui seraient choquées. Je m’en tiens à des histoires que je peux raconter et qui sont des hommages à mes personnages. Ce sont souvent des histoires positives. C’est très rare que j’utilise la bande dessinée pour faire des choses violentes ou m’en servir comme plateforme de vengeance. Il n’est pas question de ça dans Paul. Tous mes personnages ont la part belle. Dans Paul à Québec, c’est un hommage à mon beau-père. C’est un hommage à un homme ordinaire qui s’est « fait » lui-même. Dans Paul à la pêche c’est une histoire comme bien des couples en vivent. Quand on essaye d’avoir un enfant, ce n’est pas sûr que ça marche la première fois. Il peut arriver des choses comme des grossesses interrompues. Ça arrive à beaucoup de monde. C’est rien d’extraordinaire mais, dans ces sujets-là, j’essaie d’extraire ce qui peut être intéressant pour un lecteur. Je ne veux pas me raconter une histoire à moi-même. Je veux raconter une histoire à quelqu’un pour que cette personne ait du fun. Ça reste de l’entertainement. Ce n’est pas du nombrilisme. Ce n’est pas un journal. Certains auteurs font de la BD autobiographique sous forme de journal ; ils racontent leur propre vie, que ce soit intéressant ou non. Moi je raconte ma propre vie et la vie de ceux que je connais mais il faut que ce soit intéressant pour un lecteur.

Comment réagissent les gens de votre entourage ?

Habituellement, ils réagissent tous bien parce que je leur fait la part belle. Si je parle de ma belle-sœur Monique, comme par exemple dans Paul à la pêche, c’est une travailleuse sociale que j’admire, alors je vais « beurrer sur son bon côté ». Encore une fois, si je parle de mon autre belle-sœur, Suzanne, une infirmière, c’est l’aînée de la famille, elle a un petit caractère, mais encore une fois je lui fais la part belle et elle trouve ça drôle de se voir comme ça. Je ne parle pas de leur vie privée ; je parle de ce que je trouve beau chez les gens. Je crois que c’est un peu ça que j’aime faire dans la vie : regarder ce qu’il y a trouve beau dans notre monde, et c’est un peu ça qui ressort dans Paul. Je suis un gars heureux, objectif, positif, j’aime la vie, j’aime les gens et on pourrait dire que c’est ça la mission première de Paul : parler des gens que j’aime et le faire avec amour.

Michel Rabagliati en dédicaces au Rendez-vous international de la BD de Gatineau, en 2009
© Marianne St-Jacques

Dans une entrevue, vous avez dit que la réalisation de Paul à Québec était particulièrement difficile pour vous car Roland devait subir une mort longue et pénible, ce qui signifie que vous deviez dessiner votre personnage de sorte à ce qu’il apparaisse de plus en plus faible et malade. Vous dites avoir dû revivre la mort de votre propre beau-père. Pourquoi avoir choisi de revoir un moment aussi difficile ? Dans des cas comme celui-là, serait-il plus facile pour vous de prendre un peu plus de recul par rapport à l’autobiographie ?

Je suis très honnête envers mon lecteur et toutes les histoires que je raconte, je les ai vécues moi-même. Je ne suis pas capable de raconter de la fiction. Je peux en faire un peu lorsque je fais des gags avec Paul ou des histoires d’une page ou deux qui sont de la fiction, mais j’ai besoins d’être connecté sur une histoire réelle. Peu importe si elle est triste ou si elle est drôle. Je connais l’histoire de Roland. J’avais envie de lui rendre hommage. J’avais suivi cette famille-là de près. J’avais suivi les trois sœurs depuis le début du processus jusqu’à la fin. Je trouvais que c’était une occasion en or de raconter une histoire humaine. Ça été pénible, c’est vrai. J’ai pris du recul. C’est une histoire qui s’est passée en 2003 et j’ai attendu en 2007 pour la faire, le temps que la poussière retombe. Ce n’est pas une histoire que j’ai faite à chaud, mais il faillait que je l’écrive. C’est une histoire intéressante que je ne voulais pas rater. Même pendant le processus de mort de Roland, je prenais des notes déjà en sachant que je voulais raconter cette histoire-là.

Vos récits contiennent beaucoup de parenthèses et beaucoup de retours sur des évènements passés. De même, les albums ne se suivent pas nécessairement de façon chronologique. Lorsque vous commencez un scénario, comment planifiez-vous la construction de votre intrigue ? Comment faites-vous pour assurer un maximum de cohérence (notamment chez un lecteur qui n’aurait pas lu tous vos albums) et comment faites-vous pour éviter les « anachronismes » et les contradictions avec les autres récits ?

Des anachronismes, il y en a. On en a corrigé un cette année quand on a réimprimé Paul en appartement ; on se rendait compte que lorsque Paul revient du camp d’été pour aller à l’école, il faudrait qu’il se soit passé un an de plus ou bien qu’il ait travaillé ailleurs que dans un camp de vacances. Maintenant je fais plus attention à ça et j’essaie d’être le plus chronologique possible. Par exemple, quand le beau-père meurt, c’est en 2000 même si ça c’est vraiment passé en 2003. Mais je voulais que ça coïncide avec le passage du millénaire parce que j’avais des choses à dire là-dessus, donc je l’ai fait mourir en 2000 plutôt qu’en 2003. La série n’est pas planifiée chronologiquement mais ça adonne que jusqu’à maintenant, jusqu’au sixième album, elle le soit. Mais le septième ce ne l’est plus. Le prochain album sur lequel je travaille se passe entre le numéro un et le numéro deux, avant Paul a un travail d’été.

Tristan Demers et Michel Rabagliati, Rendez-vous international de la BD de Gatineau 2009
©Marianne St-Jacques

Comment envisagez-vous la continuation de la série ? Que prévoyez-vous pour celle-ci ?

J’ai encore des choses à raconter sur l’environnement immédiat de Paul. Par exemple, je n’ai pas beaucoup parlé de ma fille, je sais qu’un jour je vais faire un livre sur ma fille, sur Paul et sa fille. Mais je me laisse du temps parce que je trouve ça chouette en ce moment, je prends des notes. Je la regarde grandir. Je l’ai vu bébé, enfant. Là c’est une ado de 15 ans. Un jour je vais faire une très belle histoire sur Rose. Ce sera un truc plus long. Mais ce n’est pas encore le temps.

Le mot de la fin ?

Présentement je continue avec Paul et la BD. J’en vis presque mais c’était long. Ça ne se fait pas du jour au lendemain, au Québec, vivre de la bande dessinée. Il faut quand même avoir de la chance, et peut-être du succès. Paul ce n’est pas un succès commercial hallucinant. On n’arrive même pas à cheville des livres de recettes qui se vendent bien. Mais c’est un succès d’estime, ça c’est sûr. Il y a aussi des professeurs qui font travailler leurs étudiants sur Paul, et ça j’en suis très fier. On le trouve dans toutes les bibliothèques municipales. Je vais souvent dans les librairies rencontrer des lecteurs. Ça c’est « trippant », c’est le beau côté de l’affaire. J’ai envie de continuer parce que j’ai d’autres choses à dire. J’ai une histoire intéressante pour le prochain album. Je vais aller jusqu’au bout de celle là et on verra après. D’ici là, je souhaite avoir de plus en plus de lecteurs, si possible.

Photo en médaillon : © Le Bédénaute

(par Marianne St-Jacques)

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