Mikaël ("Bootblack") :"Je suis très sensible à la question de la migration"

24 août 2019 0 commentaire
  • Après "Giant", un premier récit remarqué publié chez Dargaud, Mikaël est revenu cet été avec un nouveau diptyque intitulé "Bootblack", ayant toujours pour cadre le New York du début du 20e siècle. Les débuts d'une série prometteuse ! Rencontre avec son auteur.

Vous avez fait votre entrée dans le catalogue Dargaud il y a deux ans avec le récit Giant. Comment est né ce diptyque ?

Mikaël : Globalement, j’avais envie d’écrire une histoire sur New York, bien avant de parler de mes personnages. Mon premier récit Giant, était en partie un prétexte pour dessiner cette ville. Puis, je suis tombé sur cette image célèbre d’ouvriers qui lunchent sur une poutre suspendue dans le vide. Je suis parti de là. Je voulais aussi aborder le thème de l’immigration, en situant l’intrigue à New York. Comme ces ouvriers étaient majoritairement irlandais, je suis parti de l’immigration irlandaise pour raconter l’élévation de la ville.

Ensuite, j’ai contacté les éditions Dargaud afin de leur proposer mon projet. Avant cela, j’avais publié près d’une vingtaine de BD en tant que dessinateur, notamment la série Promise avec Thierry Lamy au scénario (trois tomes publiés chez Glénat, NDLR). Puis, j’ai ressenti l’envie de raconter ma propre expérience d’immigrant français installé au Canada. Je suis très sensible à la question de la migration. Mon épouse est portugaise et sa propre famille s’est installée en France il y a des années. C’est une famille ouvrière comme tant d’autres familles portugaises qui ont immigré dans les années 1960-1970.

Mikaël ("Bootblack") :"Je suis très sensible à la question de la migration"
Giant 1/2
Mikaël © Dargaud

À travers le personnage de Giant, je souhaitais aussi parler de l’isolement qui touche les migrants lorsqu’ils débarquent dans un nouveau pays ou dans une nouvelle ville. Giant vient d’Irlande et on sent qu’il a des cicatrices dues à son passé. On en apprend petit à petit sur lui tout au long de l’histoire. C’est en arrivant à New York qu’il s’est vraiment isolé, ce qui est un peu un paradoxe. Les grandes villes comme New York sont peuplées de millions d’habitants mais on est jamais aussi seul qu’au milieu d’autant de monde.

Lunch atop a Skyscraper (Déjeuner au sommet d’un gratte ciel)
Photo prise à Manhattan (New York) en 1932 pendant la construction du RCA Building.
Auteur inconnu, attribuée parfois à Charles Clyde Ebbets.
Crédit © Bettmann Archive

L’intrigue de cette histoire est basée sur un mensonge : Giant se fait passer pour un de ses collègues décédé accidentellement. Il répond régulièrement aux lettres de Mary Ann, la femme de ce dernier qui est restée en Irlande. Est-ce que son isolement est la raison qui l’a poussé à commettre cette supercherie ?

Oui, c’est ça. Giant s’est laissé enfermer dans sa solitude mais en écrivant ces lettres à cette veuve, il a vu l’opportunité de sortir de son cocon. C’est la rencontre de deux solitudes ; celle de Giant qui n’a pas réussi à faire le deuil de certaines situations qu’il a vécues et de l’autre côté, il y a Mary Ann, qui vit seule en Irlande avec ses enfants. Enfin, il y a le personnage de Dan qui représente un peu le coup de pied aux fesses qui vous permet de vous ressaisir et de sortir de votre état. Dans le tome 2 par contre, il y a la confrontation entre Giant et Mary Ann. Celle-ci débarque avec ses enfants à New York afin de retrouver son époux...

Giant 2/2
Mikaël © Dargaud

Qu’est-ce qui rend le New-York de 1929 si particulier à vos yeux ?

New-York en 1929 est un peu un microcosme ; tous les groupes ethniques et sociaux se retrouvent sur le même territoire, l’île de Manhattan. Ce qui me permet de parler de tous le monde. En tant que Québécois, j’aurais pu situer mes histoires à Montréal, par exemple. Mais Montréal est moins universel que New-York. Et puis, New-York est une ville que j’adore ! Par ailleurs, j’ai réalisé que la période des années 1930 est un époque intéressante pour aborder des problématiques contemporaines. Pour moi, l’Histoire est une boucle qui se répète. Ce serait donc bien que nous apprenions les leçons de l’Histoire. Lorsque l’on voit le racisme ambiant qui régnait à cette époque et qu’aujourd’hui, nous constatons que des politiciens de la droite identitaires arrivent au pouvoir dans plusieurs grands pays occidentaux, cela me pousse à m’interroger sérieusement sur les valeurs de nos sociétés.

L’époque que vous montrez rappelle la période du Moyen Âge durant laquelle on construisait de grands édifices tels que des églises et des cathédrales.

Le début du vingtième siècle était l’époque de la démesure aux États-Unis. Ils ont construit des buildings tellement hauts qu’à côté, la cathédrale Saint-Patrick de New York est réduite à la taille d’une simple chapelle ! Ce qui est aussi intéressant à signaler c’est que tout comme les gratte-ciels, les cathédrales étaient construites par les petites gens.

Giant 1/2
Mikaël © Dargaud

On pourrait aussi faire un parallèle avec la situation des pays du Golfe où des buildings toujours plus hauts et plus fous sont construits par des immigrants venus d’Afrique et d’Asie, essentiellement.

C’est un autre exemple qui illustre mon ambition avec cette série de récits, en effet. Mais dessiner notre époque ne me passionne guère. Je préfère le vintage. Je réalise que depuis les années 1930, rien n’a vraiment changé. Il y a eu le Krach de 1929 et en 2008, nous avons subi la crise des subprimes...

Avez-vous eu d’autres inspirations pour cette histoire ?

Il y a le film de Ken Loach, Le Vent se lève, qui m’a beaucoup inspiré sur la situation en Irlande à cette époque. J’ai pu puiser des idées pour construire le passé de Giant. Il y a aussi un film indien The Lunchbox de Ritesh Batra, qui m’a insinué quel genre de relation il devait y avoir entre Dan et Giant. Enfin, il y a tous les romans de John Steinbeck. Les Raisins de la colère, que ce soit le roman ou l’adaptation cinéma de John Ford ont beaucoup influencé l’atmosphère générale du récit, même si les deux histoires ne se déroulent pas aux mêmes endroits. J’ai aussi beaucoup puisé mon inspiration dans des livres dédiés au Lower East Side (quartier de l’arrondissement de Manhattan à New York, NDLR) dans les années 1930 ou encore dans des livres racontant la construction de Manhattan. Comme je ne vis pas loin de New York, j’ai pu me rendre dans des bibliothèques sur place afin de chercher de la documentation telles que des photos.

Bootblack, c’est votre actualité. La première partie de ce récit est paru au début de l’été. Il s’inscrit d’ailleurs dans le même univers que Giant. Pourriez-vous nous en expliquer la genèse ?

Juste avant la sortie du tome 1 de Giant, mon éditeur m’a questionné sur la suite de mes projets. Je lui ai dit que j’avais d’autres idées de scénario dans le même univers. Je souhaitais proposer une série d’histoires en diptyques qui peuvent se lire indépendamment les unes des autres. Le fil rouge, le personnage principal à tous ces récits demeure la ville de New York. On m’a alors donné le feu vert pour deux autres récits.

L’histoire de Bootblack se déroule en 1929, juste après le Krach boursier qui s’est terminé avec l’entrée en guerre des États-Unis en 1941. Nous suivons le personnage de Al, Altenberg de son vrai prénom. Celui-ci est issu d’une famille d’immigrants allemands mais il rejette ses origines. Il se considère exclusivement américain et nourrit de la haine envers les nouveaux immigrants allemands qui débarquent aux USA.

Bootblack 1/2
Mikaël © Dargaud

Ce phénomène n’est pas anecdotique. Dans le film de Martin Scorsese, Gangs of New York, on voit des immigrants irlandais se faire battre à mort par des Américains qui sont eux-même d’origine irlandaise. Le fait de naître aux USA ou même au Canada donnaient à ces gens une sorte de privilège vis-à-vis des nouveaux arrivants provenant pourtant des même pays que leurs parents ou grands-parents. Finalement, Al se retrouvera en Allemagne suite à son engagement en tant que G.I. durant la Seconde Guerre mondiale.

Je dois reconnaître que grâce à vous, j’ai découvert l’origine du mot “cops” (flics en anglais, NDLR), qui vient de “copper”.

“Copper” désigne les boutons de cuivre ornant l’uniforme des policiers. C’est ainsi que l’expression est passé dans le langage courant. Je m’amuse à placer quelques mots ou expressions désuètes dans mes scénarios. Par exemple, je n’utilise pas le mot “cinéma” mais “cinématographe”. Je trouve que cela renforce l’immersion dans l’histoire.

Vous apportez un soin particulier à la mise en scène. Par exemple, on est frappé par la scène d’expulsion d’une famille d’Italo-Américains, qui se déroule en arrière-plan d’une scène de dialogue entre Al et Maggie, le personnage féminin principal. Ce soin, on le retrouve aussi dans la séquence évoquant l’inceste dont elle est la victime.

Merci pour le compliment ! Pour moi, la mise en scène est super-importante. Tout passe par l’émotion. Chaque image, chaque séquence doit faire passer une émotion au lecteur. La bande dessinée est un art visuel. Certains confrères mettent parfois trop en avant les séquences de dialogues, alors que le dialogue n’est qu’un outil narratif parmi d’autres. L’information doit passer par le visuel, par le sentiment que l’image va créer chez le lecteur.

Le personnage de Maggie ment à son père : elle lui fait croire qu’elle suit des études en comptabilité, alors qu’en vérité, elle est passionnée de théâtre. Comment était vu les métiers artistiques à cette époque-là ?

En ce temps là, le cinéma était en pleine expansion. C’était d’ailleurs un des rares secteurs où les femmes pouvaient travailler. Les autres métiers qui s’offraient à elles étaient domestiques -sans vouloir manquer de respect aux domestiques- ou prostituées. Elles avaient même le droit d’ouvrir un compte en banque, à une époque où cela leur était interdit ! C’était un des seuls moyens d’émancipation pour les femmes.

Pour le théâtre par contre, les choses étaient différentes. Il y avait d’un côté Broadway et puis de l’autre, les petits théâtres de quartier qui étaient souvent sordides. Il y avait aussi les théâtres burlesques où les femmes jouaient souvent dévêtues...

Maggie cherche à échapper à sa vie pour des raisons évidentes. Faire du théâtre est un moyen de déconnexion avec son quotidien difficile et une opportunité de gagner son indépendance.

Quelques pages de "Bootblack"

Pour l’ambiance générale de la série, vous avez opté pour une palette de couleurs réduite, en bichromie. Qu’est-ce qui a motivé cette direction artistique ?

Au niveau de l’encrage et du trait, j’ai développé mon style à travers mon précédent projet, Promise. Avant cela, je ne faisais que de la BD jeunesse et le style graphique était assez éloigné de ce que je fais aujourd’hui. Pour Promise, j’ai développé un style graphique semi-réaliste avec des hachures et un encrage très présent. L’aboutissement de mon travail sur cette série a donné ce que j’ai fait dans Giant. C’est un style dans lequel j’ai trouvé mes marques. Je me sens à l’aise et je peux explorer différentes pistes.

Au niveau de la couleur, je travaille avec beaucoup de photos d’époque qui sont en noir et blanc ou en sépia. Au point que j’ai l’impression que la vie était en noir et blanc à cette époque (rire). Du coup, je ne me vois pas utiliser des couleurs classiques car j’ai l’impression que ça desservirait l’histoire. Je fais donc des pages en monochrome ou en duotone, avec de temps en temps une petite pointe de couleur comme du jaune afin de renforcer la narration. Cette technique m’a aussi permis de mettre en place des ambiances marquées, par exemple dans Giant pour distinguer New York et l’Irlande. Lorsque l’on passe à l’Irlande, les couleurs tirent plus vers le vert, tandis que New York est désaturé avec des couleurs grises et sales.

Après la conclusion de Bootblack, quelle sera la prochaine histoire que vous nous proposerez ?

Pour le prochain diptyque, je souhaiterais parler de la communauté afro-américaine, que l’on voit de manière furtive dans Giant et Bootblack. À l’époque, les Afro-Américains étaient cantonnés à Harlem, qui était un ghetto à l’origine. Ils seront donc au centre de mon troisième récit.

Le personnage principal sera cette fois-ci une femme africaine-américaine et l’histoire se déroulera à Harlem en 1931. Il faut rendre hommage aux Afro-Américains car ils ont pleinement participé à la construction et au développement des États-Unis. Ils en ont aussi payé le prix fort. Je reviendrai d’ailleurs sur l’histoire des Noirs américains dans ce troisième cycle. Cela fait quasiment un an que je ne lis que ça. J’ai lu pas mal de bouquins sur Harlem et cet automne, je me rendrai sur place afin de m’imprégner du quartier et de finaliser mes recherches. J’ai aussi des rendez-vous avec des associations de Harlemites (habitants de Harlem, NDLR) qui font la promotion de leur quartier et de leur histoire.

Bootblack 1/2
Mikaël © Dargaud

Voir en ligne : Découvrez les albums de Mikaël sur le site des éditions Dargaud

(par Christian MISSIA DIO)

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En médaillon : Mikaël
Crédit photo © Rita Scaglia

Bootblack T. 1/2, par Mikaël - éditions Dargaud. Albums parus le 7 juin 2019. 64 pages, 14 euros.

Diptyque Giant, par Mikaël - éditions Dargaud. Albums parus le 2 juin 2017 et le 19 janvier 2018. 64 pages, 14 euros.

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