Miles Hyman nous dévoile les secrets de « La Loterie »

7 octobre 2016 1 commentaire
  • Dans notre précédent article consacré à la rentrée littéraire de Casterman, nous n’avions pas caché notre déception à la lecture de « La Loterie ». Le dessin de Miles Hyman convenait toujours aussi bien aux décors des années 1950, mais le découpage nous avait déstabilisés, au point que nous nous demandions quel rôle l'éditeur avait joué dans cette publication. L'auteur nous répond.
Miles Hyman nous dévoile les secrets de « La Loterie »
Shirley Jackson

Pourquoi avoir choisi d’adapter une nouvelle de votre grand-mère Shirley Jackson, pour le premier album que vous menez entièrement en solo ?

Le lien familial y est certainement pour quelque chose : je me suis peut-être dit que le fait de si bien connaître cette nouvelle (j’ai en quelque sorte grandi avec elle) me donnait la confiance nécessaire pour entamer ce projet seul. De plus, cette nouvelle est très réputée aux États-Unis, mais moins connue du public francophone. J’y voyais donc l’occasion de partager ce récit avec mes lecteurs européens tout en rajoutant une nouvelle dimension graphique pour les lecteurs américains qui connaissent déjà si bien le texte de ma grand-mère.

On peut imaginer que vous aviez une idée très précise de la forme qu’elle pouvait prendre en bande dessinée ?

En tant qu’auteur, il est vrai que j’avais des idées très précises concernant le rythme et la structure de cet album, l’envie d’imaginer des scènes inédites — inspirées par le texte original — qui permettraient à cette lecture de devenir pleinement visuelle. Pour l’anecdote, j’ai mis au point le scénario pendant les différents trajets ferroviaires effectués pour les dédicaces du Dahlia Noir, rempli d’admiration pour la souplesse avec laquelle Matz avait déconstruit et reconstruit le roman d’Ellroy pour le scénario de notre album. Sans sous-estimer le talent nécessaire à réussir un tel exploit, j’avais envie de tenter l’expérience et cette nouvelle de ma grand-mère me semblait une occasion idéale.

Miles Hyman, l’année du décès de sa grand-mère

Comment votre famille a-t-elle accueilli ce bel hommage au talent de votre grand-mère pour le centenaire de sa naissance ?

Ma famille m’a soutenu dès le début, avec un enthousiasme qui m’a même un peu surpris ! En effet, on sent souvent une petite réticence dans le monde littéraire américain où l’adaptation en bande dessinée reste plutôt marginale. Pour mon père, mes tantes, mon oncle qui sont les ayants droit, je pense qu’ils y voyaient l’occasion de faire connaitre "La Loterie" (dont on a tant parlé depuis sa parution initiale dans The New Yorker en 1948) sous une forme nouvelle. C’était une décision courageuse de leur part et je suis ravi de savoir qu’ils sont satisfaits du résultat.

Parmi les différents récits écrits par votre grand-mère Shirley Jackson, pourquoi avoir porté votre choix sur celui-ci ?

Avec ses deux romans-phares (Nous avons toujours vécu au château et La Maison hantée), La Loterie est LA nouvelle qui vient à l’esprit quand on parle de l’œuvre de ma grand-mère, tellement ce texte a bouleversé les gens depuis des générations. Mais à part la notoriété du texte, celui-ci présentait à mes yeux un défi particulier : l’intrigue se passe presque entièrement dans une place de village, dans un décor fixe, avec des échanges très simples entre des villageois et assez peu d’action jusqu’à la fin où tout bascule d’un coup.

Toute la puissance de la nouvelle vient de la façon dont l’action se déroule, cette tension qui monte inlassablement au fur et à mesure que l’on comprend qu’il va se passer quelque chose de terrible. Il fallait donc trouver des solutions visuelles pour varier les plans, donner des options d’angle et de distance aux lecteurs pour que cette adaptation soit à la hauteur de la qualité de l’œuvre originale. J’ai dû réviser le scénario d’innombrables fois, cherchant à peaufiner les détails afin que l’adaptation graphique fonctionne et puisse livrer à mes lecteurs les mêmes émotions — et le même effroi ! — que l’original, mais sous une forme différente. Ce n’était pas une mince affaire !

La maison de Shirley Jackson

Pourquoi avoir préféré une nouvelle aux romans ?

Pour cette première adaptation, il est vrai que le format court d’une nouvelle me convenait mieux. Cela m’évitait déjà les problèmes liés aux coupures, chose particulièrement redoutable pour l’œuvre de ma grand-mère car ses romans sont toujours bâtis avec tellement de soin, avec une structure si méticuleuse, qu’il n’est pas toujours évident d’enlever quoi que ce soit. Vu qu’avec une nouvelle de onze pages j’arrive à un album de quelques 120 pages (si ce n’est pas plus), je pense que le roman sera pour la prochaine fois...

Au-delà de ces considérations techniques, il est vrai que mes goûts personnels vont vers la lecture "aérée" d’une histoire : j’aime prendre mon temps, créer une atmosphère, donner de la profondeur aux lieux décrits, aux personnages... Pour La Loterie, je voulais surtout que le lecteur ou la lectrice ait l’impression de bien connaître l’endroit, qu’elle ou il se sente en quelque sorte "à la maison", avant même que la cérémonie ne commence. Pour réussir cela, il fallait prendre son temps dans les scènes qui nous mènent vers le rituel, car pour que la fin — si surprenante et choquante soit-elle — fonctionne correctement, il faut qu’elle soit quand même un peu inattendue.

Quels étaient les objectifs que vous vous étiez initialement fixés ?

Le travail sur les personnages était plus complexe que prévu car, dans la foule, il y a une dizaine d’individus qui jouent un véritable rôle dans l’histoire. Les autres sont presque des objets inanimés, des symboles d’une émotion ou d’un état d’esprit. Il y avait donc un travail à faire sur cette foule, ses visages anonymes qui donnent malgré tout une certaine ambiance au déroulement de la cérémonie. J’ai beaucoup travaillé sur les yeux et l’effet du soleil sur les visages — cette lumière qui aveugle, qui rend le regard fuyant, difficile à lire. C’était une astuce pour réduire tous ces personnages à un rôle presque iconique — la plus grande partie des personnages de La Loterie ne sont que des présences, et la foule devient presque en personnage en soi, composée comme elle est d’une multitude de regards indéchiffrables.

Est-ce que vous avez inventé cette ville de toutes pièces, ou vous êtes-vous inspiré d’une ville américaine réelle afin de renforcer le réalisme de votre récit ?

J’ai tendance à travailler à partir du vrai pour arriver à une sorte de "réalité réinventée" voire parfois surréelle, des décors inspirés du réel mais qui sont imaginaires. C’est le procédé que j’ai utilisé pour cet album-ci : j’ai passé du temps à explorer les endroits où j’ai grandi, les villages du Vermont, New York, Massachusetts, afin d’imaginer le village de La Loterie. Mais j’ai beaucoup mélangé et réinventé à partir de ces éléments authentiques, car je voulais surtout que le village de La Loterie allie réalisme et puissance symbolique. Ma grand-mère avait choisi un style réaliste pour son récit — tellement réaliste que beaucoup de lecteurs en 1948 pensaient qu’elle décrivait une cérémonie qui venait de se produire, que sa nouvelle était en fait un reportage. Il était donc important de retrouver cette qualité quasi-documentaire pour rester fidèle à la volonté de l’auteur. Je suis ravi de voir que mes lecteurs de cet album me demandent régulièrement si "La Loterie" s’inspirait de faits réels, car j’estime du coup que le pari est gagné et que ce ’faux-réalisme’ a bien fonctionné, conforme à l’original en quelque sorte.

Concernant vos personnages, votre graphisme leur donne l’air d’être sortis de vieilles photographies.

Il y a effectivement un long travail sur les documents de l’époque pour retrouver les vêtements, les détails de ce village agricole de l’Amérique profonde d’après-guerre. Encore une fois, la volonté de réalisme m’a poussé à faire pas mal de recherches, mais une fois trouvé le style général de la foule, j’ai pu multiplier les regards et les présences pour que cette masse d’humanité "pousse", devenant une nouvelle entité finalement plus éloignée des documents qui ont pu l’inspirer.

Graphiquement, plus encore que dans vos précédents albums, j’ai le sentiment que vous vous êtes focalisé sur les visages des personnages, et sur les ombres qu’ils projettent. Une façon de représenter la part de noirceur que chacun cache en soi ?

Absolument : la noirceur, la peur et l’angoisse sont toujours présentes dans ces visages, mais toujours retenues, toujours dissimulées sous une apparente d’indifférence. Ce ne sont pas des gens maléfiques, juste prêts à se livrer à une barbarie ignoble par simple crainte du changement, la peur de défier les traditions, aussi cruelles et archaïques soient-elles. J’ai voulu Surtout cultiver ces légers changements d’expression des villageois, ces regards en coin, ces demi-sourires sans joie ; tout doit rester dans la subtilité pour que le style de Jackson soit respecté. Une grande partie du génie de cette auteure est sa capacité de donner à nous, ses lecteurs, le strict minimum en matière d’informations, nous laissant toujours un peu en manque de "clés" pour comprendre entièrement le sens du déroulement de l’action. Les visages des personnages sont importants parce qu’ils nous cachent beaucoup plus que ce qu’ils expriment, et cela fait partie de ce qui nous rend si mal à l’aise dans cette lecture. Mon but était d’obliger le lecteur de scruter ces visages pour essayer d’obtenir des informations, sans y arriver vraiment. Cette recherche doit donc rester vaine la plupart du temps pour que l’ambiance tendue et anxiogène puisse s’installer et monter progressivement au long de l’histoire.

Vous avez choisi une mise-en-page d’une à trois cases par planche, avec d’épaisses bordures blanches. Pouvez-vous nous expliquer ce qui a motivé ce choix ?

Ce qui frappe quand on visite les villages de la Nouvelle Angleterre, c’est la grande simplicité des formes, l’austérité des espaces et la volonté de réduire les décors au minimum. C’est l’héritage des Puritains et leurs descendants, les communautés Shaker et Quaker qui expliquent cela. Choisir cette mise en page un peu plus "dépouillée" que d’habitude me permettait d’aller jusqu’au bout de ce travail graphique que j’avais envie d’entamer sur le lieu, sur la foule et la culture américaine de cette région. C’était un choix certes inhabituel pour un album de BD d’un format aussi grand, mais je considère que l’effet obtenu correspond à mes intentions.

Régulièrement, vous proposez des doubles planches à bord perdus...

Encore une fois, on est dans un rapport très particulier avec la terre, avec l’espace et la nature. Après tout, c’est leur rapport ancestral à la nature qui pousse les villageois à rester si attachés au rituel. Pour bien souligner ce lien un peu mystique avec le monde naturel, il fallait qu’il déborde de la page, qu’il brise les règles de format et de mise en page de temps à autre pour que je puisse faire manifester visuellement la puissance qu’elle a dans l’esprit de ces gens.

Le rythme d’un récit est déjà essentiel, mais il devient critique pour une nouvelle à l’atmosphère si particulière comme celle-ci ?

Le rythme, comme vous le dites si justement, est le véritable fondement de tout récit, mais plus particulièrement encore dans le cas de La Loterie. Ce qui fait que rien n’a retenu davantage mon attention en écrivant le scénario que la volonté de respecter de ce lent crescendo d’angoisse qui donne à cette nouvelle toute la macabre magie qui l’a rendue si célèbre. Mais ce qui fonctionne en écrit ne marche jamais de la même façon dans une adaptation graphique, et c’est là où j’ai dû imaginer des solutions scénaristiques et un langage visuel qui rende la même émotion que la version écrite. D’où les premières séquences muettes, inédites mais inspirées par l’œuvre, et qui donnent aux lecteurs des informations concernant cette étrange tradition et ses origines, son fonctionnement, etc.

L’intensité du rituel lui-même devait être entrecoupé par moment avec des "échappées graphiques" : vues éloignées de la foule, regard inattendu sur un détail du lieu ou sur un visage particulier. Tout ce qui varie et nous permet, nous le lecteur, de circuler dans la foule et vivre cette cérémonie à la fois comme un participant tout en nous donnant un perspectif plus large sur son impact symbolique.

Venons-en à l’avis que j’ai donné de votre adaptation au sein d’un article présentant la rentrée de Casterman. Vous avez été choqué par nos propos ?

À vrai dire, non. Au contraire, je trouve qu’une critique constructive est essentielle, voire précieuse, faisant généralement évoluer mon travail dans le bon sens. Par contre, ce que m’a gêné dans votre article, c’est que vous avez critiqué mon travail dans le contexte plus large du bilan d’une maison d’édition et de sa politique éditoriale.

Que je sois en désaccord avec vos conclusions globales sur Casterman (et je le suis) n’a pas une réelle importance. Par contre, je pense dans ce cas précis qu’il est injuste de faire un lien trop direct entre mon éditeur européen et mon travail sur "La Loterie", car la genèse de ce projet est en réalité plus complexe que la plupart des albums que je réalise. Il s’agit ici d’une rare création binationale, voire biculturelle, réalisée à la fois en Europe et aux États-Unis, avec des consignes et des contraintes qui viennent des deux côtés, ce qui dénature un peu la politique éditoriale que vous critiquez dans votre article. Mais vous ne pouviez pas le savoir... Par respect envers vous et ActuaBD, je tenais donc à clarifier tout cela afin de permettre une évaluation plus juste de mes éditeurs.

En lisant votre préface, on apprend tout de même que c’est Benoît Mouchart, le directeur éditorial de Casterman, qui vous a conseillé le premier d’adapter un récit de votre grand-mère, et que l’équipe de Casterman vous a beaucoup entouré. Pourtant, on ne doit donc pas en déduire (comme nous l’avons fait) que La Loterie a été réalisée sur base d’un échange avec Casterman (bien que ce livre paraisse d’abord en France), car vous l’avez en réalité réalisé avec un éditeur américain. Pouvez-vous nous expliquer comment cela s’est alors mis en place ?

Dès que Benoît a pris ses fonctions chez Casterman, je l’ai rencontré pour parler de nos projets futurs. J’avais tout de suite l’impression de me retrouver face à un vrai éditeur, et ce dans le sens le plus noble du terme : un professionnel qui a une compréhension nuancée du travail fait par ses auteurs, qui comprend quels sont leurs atouts et leur possibilités d’évolution future, les différents enjeux personnels et artistiques dont il faut tenir compte, et surtout qui sait tout mettre en œuvre pour les aider à réaliser leurs meilleurs livres.

Lors de cette première rencontre Benoît a évoqué le travail de ma grand-mère Shirley Jackson comme étant une piste intéressante pour un prochain album, sentant certainement que l’aspect personnel du projet me permettrait de puiser dans une expérience vécue, et donnerait par conséquent une puissance particulière au projet. Christine Cam, avec qui j’avais déjà travaillé aussi agréablement qu’efficacement sur Le Dahlia noir, a tout de suite soutenu cette envie et m’a encouragé dans mes premières démarches créatives avec sa sensibilité habituelle.

L’équipe de Casterman était donc à l’origine du projet. Qu’est-ce qui a poussé ce basculement de pôle éditorial vers l’Amérique ? Votre famille ?

Certains projets se montrent plus complexes que d’autres, parfois d’une façon inattendue… Oui, dès que le sujet a été abordé avec les ayants droit ainsi que les différents agents et éditeurs concernés, le fait que 2016 soit le centenaire de la naissance de cette auteure qui connaît une nette croissance de popularité aux États-Unis, a rendu ce projet plus "acrobatique" ! Une des conditions de sa réalisation a été qu’il soit piloté en grande partie par l’éditeur historique de Jackson à New York : Farrar, Straus & Giroux. Jackson est considérée comme une auteure majeure outre-Atlantique et il semblait important de s’adresser aussi à son public originel avec un livre qui prenne en compte les attentes du "marché" américain.

J’avais déjà travaillé à maintes reprises avec FS&G, également un excellent éditeur, et ils ont immédiatement accepté le principe que Casterman reste l’éditeur francophone pour le livre, et qu’il ne s’agirait pas d’une coédition ou d’un simple rachat de droits d’un livre existant mais bien d’une véritable création simultanée. J’ai tout mis en place afin de pouvoir travailler dans l’esprit et au format que j’avais toujours imaginés pour l’édition francophone, tout en répondant aux différents souhaits de l’éditeur US. C’est globalement ce qui s’est passé. Mais comme le projet devait être le même dans les deux pays (ou presque, car l’édition francophone bénéficie d’un cahier supplémentaire à la fin de l’album), nous avons rencontrés un certain nombre de limitations, entre autres dans la forme et la pagination du livre.

Cela a dû représenter un vrai travail d’équilibriste de tenter de conserver vos envies originelles tout en suivant les directives de ces différentes maisons. Quelles ont été vos priorités ?

Mon souhait principal était d’éviter que les envies potentiellement divergentes de chaque éditeur me mettent dans une situation intenable, m’obligeant de créer en réalité deux livres différents, ce qui m’aurait pris un temps fou et rendu le projet quasi-impossible à mener à temps dans les délais. Au final, même si les deux éditions sortent avec quelques semaines d’écart (l’édition américaine sortira fin octobre), avec deux formats différents (l’édition de Casterman étant nettement plus grande que celle de Farrar, Straus & Giroux), le contenu intérieur a été validé par les deux maisons, alors que j’en demeurais le maître d’œuvre.

Ce qui explique votre réaction suite à la lecture de notre article…

Oui. Vu le contexte exceptionnel dans lequel "La Loterie" a été réalisé, il me semblait injuste de critiquer le rôle que Casterman dans sa création. Le déroulement du projet était trop atypique pour tirer des conclusions quelconques sur une démarche éditoriale chez l’un ou l’autre de mes éditeurs. Je me suis donc permis de vous le signaler de toute bonne foi.

De plus, il est également important de souligner que cette grande maison d’édition franco-belge n’aurait jamais accepté d’éditer un livre qui ne leur convenait pas. Au contraire, tout me laisse à penser que Casterman demeure très satisfait du résultat de mon travail, à en juger par leurs remarques et leurs encouragements enthousiastes. On est tous fiers de l’album qui vient de sortir, moi en premier !

Mais si le projet avait été entièrement réalisé en Europe, sans devoir tenir compte des goûts et des procédés du marché américain, peut-être que l’album serait légèrement différent, qui sait ? Cela reste du domaine de l’hypothèse, certes, mais si défaut il y a dans la structure de ce livre (ce qui reste à débattre, mais c’est un débat légitime), je souhaite en porter toute la responsabilité. Pour citer le président américain Harry Truman : "The buck stops here"...

Est-ce que votre éditrice Christine Cam avait identifié que certains paramètres pouvaient mieux convenir aux lecteurs américains qu’une variation dans la présentation ou le format pourrait contrebalancer ? Parce qu’on se retrouve tout de même avec un livre assez luxueux : plus de 160 pages pour un prix de 23 € !

Tout comme pour Le Dahlia noir, Christine a été d’un très grand soutien pendant toute la création du livre. Elle a su piloter l’édition francophone de La Loterie avec énormément de finesse en dépit ds enjeux. S’il s’avérait compliqué de s’ingérer dans les pages intérieures (je dis bien compliqué, mais pas impossible — nuance importante !), c’est au niveau de la forme du livre que Christine et Benoît ont réussi à imposer un style et une vision pour l’édition européenne qui fait que l’album francophone est vraiment un livre réussi, très différent finalement de l’édition US.

Il est presque deux fois plus grand (chose que j’ai su dès le début et que j’ai pu prendre en compte dans la création des planches) et se lit, par conséquent, tout à fait différemment par rapport au titre américain correspondant qui sortira d’ici quelques semaines. Casterman a su prendre un contenu qui était assez encadré et en faire un livre pleinement réussi à mes yeux, pour son public européen, en suivant une inspiration quant au format de l’album. En jouant uniquement sur ces paramètres, on finit malgré tout avec deux livres totalement différents, tant l’expérience de la lecture varie d’une édition à l’autre.

On peut imaginer que votre éditeur américain n’a pas eu son mot à dire sur Le Dahlia noir ?

Le Dahlia Noir
Miles Hyman, Matz & David Fincher d’après le roman de James Ellroy (c) Rivage/Casterman/Noir

Le cas du Dahlia Noir était différent, car il s’agissait d’un rachat de droits pour un album existant. Ce ne m’a pas empêché de refaire la couverture pour les américains (Archaia), de rajouter des éléments graphiques qui n’existent pas dans l’édition européenne, etc. Le cas de La Loterie est vraiment particulier, avec un travail de création parallèle et simultané pour deux éditeurs dans deux pays différents et s’adressant à deux publics différents. Les deux éditeurs m’ont dès lors laissé plus de liberté pour suivre mon instinct, car une trop lourde intervention de leur part (d’un côté ou de l’autre) serait devenue vite ingérable pour moi. Je dirais que chaque éditeur m’a fait confiance : c’était une lourde responsabilité et j’en suis infiniment reconnaissant. Même s’il est avéré qu’un certain nombre de consignes techniques et structurelles proviennent du côté américain, j’ai travaillé dans un esprit qui reste fidèle à ce que j’avais envie de proposer au public européen.

Pouvez-vous alors nous expliquer les différences entre les éditeurs et les lecteurs américains par rapport aux nôtres ? Comment gérez-vous ces paramètres à doser ?

D’un côté, il faut avouer que le marché est plus rigide et formaté là-bas, car si la chaine du livre est une structure très élaborée en Europe, elle l’est encore plus aux États-Unis. Si je devais me permettre une observation générale sur les différences, je dirais qu’en Europe on arrive à travailler avec davantage de souplesse et de spontanéité que chez mes compatriotes. Les rapports sont plus humains ici : entre les salons, les dédicaces et les expos, les différents acteurs (auteurs, scénaristes, éditeurs sans oublier nos lecteurs) se retrouvent et discutent plus naturellement qu’aux États-Unis où les distances diminuent les occasions de rencontre.

Tout en restant attaché au travail que je fais aux États-Unis, ce n’est pas pour rien que je vis et travaille principalement ici en Europe, car j’apprécie beaucoup ces qualités plus humaines et conviviales dont bénéficie notre profession ici. Mais chaque pratique a ses qualités et ses défauts, et il faut pouvoir gérer ces paramètres tout en restant focalisé sur le but principal : réaliser des livres stimulants, pertinents, beaux et intelligents qui répondent aux attentes d’un public toujours plus exigeant et sophistiqué.

Avec le recul, pour cette première expérience en solo pour une bande dessinée, qu’est-ce qui vous rend particulièrement fier et que pensez-vous avoir appris ?

Une peinture de Miles Hyman

Franchement, quand je pense à tout ce qui aurait pu mal se passer avec ce projet (éditeurs en désaccords, contraintes différentes et conflictuelles dans chaque version, etc.), j’avoue être vraiment émerveillé de voir à quel point tout s’est très bien passé. Je suis fier de ce livre, et reconnaissant envers mes différents interlocuteurs, car j’ai pu aller jusqu’au bout de ma vision du projet quasiment sans obstacle, grâce en grande partie aux deux maisons d’éditions qui ont décidé de "jouer le jeu" jusqu’au bout.

Et surtout je ressens un plaisir tout particulier face aux premières réactions de lecteurs que j’ai pu recevoir jusqu’ici (votre article mis-à-part, certes...mais je vous "taquine" en toute amitié !) et où je sens que la lecture graphique de cette nouvelle fonctionne comme je le souhaitais, livrant le même impact que la nouvelle d’origine. Cet impact qui a réussi à capter le lecteur, produire un choc similaire que celui qui a été ressenti par ceux qui ont découvert la nouvelle en 1948. C’est peut-être pour moi la plus belle façon de rendre hommage à ma grand-mère !

Outre vos peintures et vos illustrations, quelles sont vos futurs projets en bande dessinée ?

L’expérience n’a fait qu’ouvrir mon appétit pour d’autres projets similaires, d’autres adaptations, mais surtout l’envie d’entamer des albums originaux basés sur mes propres histoires. Travailler autour de la littérature est un réel plaisir, car ce travail d’interprétation –(rechercher un style, une palette, un rythme, une lumière qui correspond pleinement à tel ou tel auteur), cela reste pour moi une exercice passionnant.

Dans un monde l’idéal j’aimerais pouvoir alterner mes projets d’adaptation et des projets inédits, que ce soit d’après mes propres textes ou ceux des nombreux scénaristes très talentueux travaillant actuellement en bande dessinée.

Extrait de "Drawings" (Glénat)

Quel sera alors votre prochain album ?

Le Coup de Prague, réalisé avec le grand Jean-Luc Fromental qui a imaginé un récit absolument saisissant autour de l’écrivain britannique Graham Greene lors de passage à Vienne et Prague pour écrire Le Troisième Homme en 1949. Il s’agit d’un album qui paraîtra chez Dupuis, dans la collection Aire Libre, sous la direction magistrale de José-Louis Bocquet. Je suis déjà en train de travailler intensément sur ce projet.

C’est un livre assez différent de La Loterie, mais après tout, c’est cela qui fait toute la richesse de notre profession : la possibilité d’affirmer avec chaque aventure, avec chaque album qu’on réalise, que le 9e Art reste un lieu de création riche et stimulant, où l’on peut créer des livres très différents tout en restant pertinent, proposant des albums qui sortent parfois des sentiers battus à un lectorat qui finalement ne demande que cela ; des lecteurs qui sont (comme nos livres) tous les jours un peu plus divers, un peu plus ouverts à de nouveaux styles, de nouveaux formats, des idées innovatrices et surprenantes. C’est ce qui fait toute la richesse de cette expérience que nous, amateurs et créateurs de bande dessinée, sommes en train de vivre ensemble. Et cela reste pour moi une expérience qui m’inspire et qui m’excite car je ne vois que des projets passionnants à l’horizon !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Toutes les photos sont : © Miles Hyman, sauf la photo de Shirley Jackson (© Laurence J. Hyman) et le portrait en médaillon © Charles-Louis Detournay).

 
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1 Message :
  • Cette histoire est un petit chef d’œuvre, tant la symbiose est grande entre l’histoire, le découpage, et le dessin ! Je ne comprends pas les réticences de votre rédaction envers cet ouvrage ; alors que je ne partage pas du tout votre enthousiasme suspect envers les élucubrations teslano-steampunkiennes de Marazano ! Autant d’avis que d’êtres humains !

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