Moebius renoue avec Arzak

  • Cette bande muette est devenue mythique, dès le lancement de Métal Hurlant. Jean Giraud/Moebius publie des nouvelles aventures de ce héros atypique dans un album étourdissant. Une exposition-vente d'originaux aura d'ailleurs lieu ce vendredi 27 novembre.

Moebius renoue avec ArzakArzach ... Harzac... Harzach... Harzack… Tel un cri dans la nuit, déchirant à pleines pages les premiers numéros de Métal Hurlant, ce personnage muet [1] évoluant dans des univers fantastiques imprima durablement la signature de Moebius dans l’esprit des lecteurs. Bien sûr, Jean Giraud avait déjà réalisé de courts récits plutôt innovants sous le nom de son double, mais ce délire graphique prouva, il y a près de trente-cinq ans, qu’on pouvait faire de la bande dessinée autrement, tout simplement.

En deux mots, il s’agit de quatre histoires de huit pages chacune, véritables tableaux, présentant un humanoïde volant sur un grand ancêtre de la mouette à béton de l’Incal. Confronté à diverses situations, le personnage qu’on suppose nommer Arzach, réagit avec détachement tout en cherchant son bénéfice propre. La bande est muette, mis à part le « dernier » récit, étrangement sexué, et dans laquelle on nomme le "héros". Ce nom change d’ailleurs dans son orthographe au travers des différentes histoires, graphiquement éclaté sur la première planche, imprimant sans doute déjà la volonté d’un perpétuel changement.

Cité encore régulièrement comme une des œuvres majeures du maître, salué internationalement, Arzach ne connut pourtant pas de suite [2]. Comment tirer indéfiniment ce fil narratif sans se répéter ? Une gageure que n’entreprit pas directement un des auteurs les plus innovants du genre. Pourtant, un collectif de dessinateurs lui rendit encore hommage en 1994 au travers d’Arzach Made in USA, et une série de courts-métrages adapta également le personnage imperturbable.

En constante recherche sur son travail, désirant toujours atteindre son public tout en poursuivant ses innovations, Moebius publie donc une nouvelle vision d’Arzak. Il s’agit d’une bande dessinée d’une centaine de pages, mais dont les dialogues et récitatifs ne sont pas intégrés aux planches. L’album se construit avec les textes sur la page de gauche, accompagné d’un dessin mettant en exergue un détail de la planche complète située sur la page de droite.

Cette construction a de quoi déconcerter, surtout que les planches paraissent parfois composées pour recevoir des phylactères, mais en s’affranchissant ainsi des limites d’insertion des textes, Moebius peut à volonté inonder le lecteur d’informations, alors que certaines autres pages sont presque dénuées d’explications. Graphiquement, le style oscille une fois de plus entre une ligne épurée, et une multitude de détails, dont les fameuses hachures tant appréciées ou les déserts s’étendant à l’infini. Toutefois, le style est moins fouillé que ce qu’on avait pu voir précédemment dans le Chasseur Déprime.

On pénètre rapidement dans ce nouveau ballet poétique de Moebius, le regard passant d’une page à l’autre de ce petit format, permettant de s’attarder sur les détails graphiques ou les explications scénaristiques. Bien sûr, le voile se lève rapidement sur le personnage principal, son rôle dans les cieux de cette planète, ainsi que sur sa drôle de monture qui ne bat plus des ailes, mais si on enlève ainsi une part du rêve, la construction de l’univers fantastique nous replace dans les carcans de Moebius : Major Fatal, l’Homme du Ciguri, mais aussi les nombreuses illustrations et courts récits qu’il nous a livrés.

Introduit par Charles Berberian ce premier tome sera suivi de deux autres volumes formant la globalité de ce nouveau récit ! Destination Tassili est donc décliné en une première version noire et blanche de trois mille exemplaires, dite « collector », dont cinq cents exemplaires seront tamponnés d’un dessin, numérotés, signés et accompagnés d’un ex-libris. Cette première mouture sera suivie d’un tirage couleur pour 2010.

Pour lancer en grandes pompes cette nouvelle série, Moebius réalise une exposition-vente éphémère de cinquante originaux, qui ne se déroulera que ce vendredi 27 novembre. Les amateurs pourront bien entendu acquérir Destination Tassali lors de cette exposition.

Avec ce nouvel Arzak, Moebius prouve une nouvelle fois qu’il peut perpétuellement réinventer son travail. La trame de ce premier tome est commune et fidèle à l’esprit de ses travaux précédents, mais c’est surtout l’occasion de pouvoir profiter une fois de plus de son trait inimitable. Les amateurs pourront s’y jeter les yeux fermés, le grand public grognera en réclamant plutôt la suite de Blueberry, mais quand Moebius se fait plaisir, pourquoi bouder le nôtre ?

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

L’exposition-vente se déroule ce vendredi 27 novembre de 9 à 22h, au 103, rue de Grenelle à 75007 Paris.

Plus d’informations sur le site de Moebius

Lire la première, la deuxième et la troisième partie de notre dernière interview de Moebius/Jean Giraud.
Lire la chronique du Chasseur déprime.
Lire l’annonce de la sortie d’Arzak

[1Deux exceptions : une page « gag » de 1976, et un récit de 1987 pour compléter la réédition de l’album.

[2Excepté son utilisation dans les carnets d’Inside Moebius, mais ce concept intègre une autre dimension que le développement même du personnage.

 
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