Moebius transe-forme Giraud à la Fondation Cartier

14 octobre 2010 0 commentaire
  • La Fondation Cartier pour l'art contemporain met à l'honneur un des plus prolifiques et innovateurs auteurs de la bande dessinée d'aujourd'hui: Jean Giraud, alias Gir, alias Moebius. Visite guidée d'une exposition qui vaut bien plus le détour.

« On ne peut être et avoir été ! » Et pourtant, depuis près de cinquante ans, Jean Giraud essaye, explore de nouvelles voies, puis subjugue et magnifie ; il réemprunte d’anciens chemins pour mieux les transformer ; il sidère, souvent consterne et divise avant de réunir. Signant de divers noms, il se fait multiple alors qu’il tente juste l’éclectisme !

Tandis que d’autres auteurs confirmés se cherchent, parfois publiquement, pour endiguer une possible sclérose, son envie de dessiner ne s’est jamais tarie, même s’il affronte régulièrement ses limites. Loin d’un puits sans fond dont on chercherait l’eau salvatrice, son regard perce les étoiles : les pieds dans le désert, il nous livre ses rêves.

Moebius transe-forme Giraud à la Fondation CartierLa Fondation Cartier pour l’art contemporain nous offre un regard d’ensemble de son œuvre, grâce à cette exposition se déroulant jusqu’au 13 mars 2011. L’ensemble des travaux présentés, bien entendu fragmentaire face à l’ensemble accompli, nous livre un chemin étrange mais fascinant, tout en miroir de l’homme au-dessus de sa planche à dessin, transformant en étant lui-même progressivement transformé.

Gir intégré par Moebius

On n’a longtemps disserté sur ce ying-yang : Gir est populaire, Moebius plus novateur et donc moins bien perçu. Pourtant, après avoir pénétré l’imposant hall lumineux de la Fondation Cartier, sur les façades de laquelle le dessinateur se livre dans de gigantesques batailles contre son imaginaire, Jean Giraud affronte ses critiques avec ses carnets les plus intimes : Inside Moebius. Livres à cœur ouvert dans lesquels il se confronte à ses personnages les plus emblématiques comme Blueberry, le Major ou Arzak, Moebius se met en scène contre lui-même et la multitude des personnalités qu’il pense incarner.

Puis, en toute logique, on s’extasie devant la première planche de Blueberry, le lieutenant négligé à sa table de poker dans Fort Navajo. Le lien est de nouveau réalisé entre la vision de Charlier, établie (voire pétrifiée) dans la tête des lecteurs) et celle qui sera la première d’un cycle que Giraud portera bientôt seul, Mister Blueberry. On a beau admirer les anciennes couvertures couleurs et les diverses planches originales de Blueberry qui sont offertes à nos yeux, on ne peut détacher son regard du fond du hall : Blueberry, en costume sombre, nous nargue de sa table, au fond d’un lieu devenu saloon, habité par les nombreuses voix qui nous parlent.

Photo : © CL Detournay

Le pas franchi au-dessus d’un espace blanc dont la blancheur nous parlera bientôt plus, on se rapproche, alangui… Face à la couverture de cet album qui fera couler autant d’encre acerbe que sa conclusion du cycle n’en attirera d’éloges, un album unique reprend la totalité des impressions en format réel des planches du récit de Mister Blueberry. De quoi se plonger dans les soirées de poker du western réaliste le plus connu en bande dessinée francophone.

Jean Giraud - Moebius nous laisse admirer cet album grandeur nature !
Photo : © Didier Pasamonik (L’Agence BD)

Après avoir tourné les pages et profité d’une des plus belles et vivantes scènes de saloon qu’il ait jamais été donné de dessiner, on se retourne, pour découvrir un étonnant cheminement tout de blanc.

Le ruban de Moebius déroulé

Non sans rappeler la scénographie du Musée de la BD d’Angoulême, la Fondation Cartier a donc ouvert, pour un temps, le ruban sans fin de Moebius pour nous permettre de l’arpenter aux côtés de son auteur. Plus de doute, après un Gir assumé, voire intégré comme on le verra avec le nouvel Arzak, c’est près de son auteur que nous passerons en revue quelques points principaux de son œuvre ! Planches originales, dessins inédits, mais aussi passation de Gir à Moebius au sein de Pilote, et les grands débuts de Métal Hurlant. Les étapes de ce qu’on peut presque considérer comme une légende sont livrées au regard du visiteur, arpentant le fameux ruban infini.

Encadré dans les gigantesques dessins de Moebius, on arpente son ruban déroulé le temps de l’exposition.
Photo : © CL Detournay

Si près de 400 œuvres forment la base de l’exposition, on ne peut malheureusement se contenter d’originaux : les planches de l’Incal et du Monde d’Edena s’alternent avec les premières revues de Métal Hurlant donnant la dimension du choc du Major fatal, sans omettre les fabuleuses hachures révélées par la Déviation.

Les amateurs les plus pointus de l’œuvre de l’auteur, connaissant une bonne partie de ces travaux, trouveront pourtant leur bonheur devant des carnets inédits de Moebius, présentant une aventure du Major Grubert : sur un format proche du A6, on demeure néanmoins stupéfait devant la maîtrise encrée des cases présentées. Peut-on parler d’esquisses devant un tel trait assuré ? Une fois de plus, si Jean Giraud n’est pas un des plus grands scénaristes, il demeure un conteur exemplaire, au naturel.

Sa force des dessins parlant avant tout, Jean Giraud-Gir-Moebius est intarissable face aux grands tournants de son œuvre qui marquèrent la bande dessinée. Ainsi, tout au long de ce ruban, six bandes sonores se diffusent dans les vitrines abordées, pour évoquer respectivement les genèses de Blueberry, d’Inside Moebius, de Métal Hurlant indissociable d’Arzach, du Monde d’Edena, du Garage Hermétique et de l’Incal.

Le monde intérieur

Après cette première immersion qui mêle autant de sons et d’images marquantes, le temps d’une pause semble profitable. Toutes les demi-heures, un film de huit minutes est projeté en trois dimensions. Doté des lunettes adéquates, nous voilà transportés dans le dernier né des films tirés de l’imagination de Moebius : La Planète Encore, récit muet se positionnant chronologiquement avant les aventures du Monde d’Edena, nous fait suivre une aventure de Stel & Atan(a).

Si les dessins de Moebius ont contribué à la réussite d’Abyss, du Cinquième élément, de Tron ou des autres, difficile d’adapter réellement une des ses œuvres à l’écran. Pourtant, ce film (heureusement muet comme le récit dont il est inspiré), ne tente pas d’ajouter des éléments. La découverte de ce monde aride et mystérieux, puis cette plongée dans le rêve, respecte l’univers de l’auteur. Malgré quelques mouvements raides dans l’animation des personnages, on se laisse entraîner dans une danse magique, ode à la vie et au rêve.

Il est alors temps de pénétrer dans l’éclectisme onirique de Moebius abrité dans la grande salle inférieure où la pénombre déchirée de lumière met en scène les plus belles images de l’auteur. On peut certes regretter l’effet patchwork de cet ensemble jetant un doute sur son organisation, mais on voit mal comment ordonner la multitude de travaux de l’auteur. Il ne reste donc plus qu’à se laisser porter d’un croquis à un dessin, d’une gouache à une peinture.

Les Eclosions du Bandard fou se succèdent, transformation du dessin en animé.
Photo : © CL Detournay

Après la lumière déversée par les grandes façades lumineuses et les diverses bandes sonores du ruban précédent, on est ici livré à un regard plus intimiste : la succession des Éclosions du Bandard fou, le travail réalisé pour les divers films, les immenses cases noires et blanches reprenant les ‘crobards’ insérés dans le Major déprime.

Les cristaux-socles nous dévoilent en lumière l’imaginaire de Moebius

Avant tout, c’est l’effervescence des Transe-formations qui sont à l’œuvre : l’immixtion du minéral, la folie organique avec Quatre-vingt-huit, la Flore de Mars qui certifie (s’il en est) la profusion des visions récitatives des dessins de Moebius initiés avant Métal Hurlant dans les pages de Pilote, notamment grâce aux Merveilles de l’univers [1].

Après avoir contemplés les ‘cristaux-socles’ mettant en scène quelques-unes de ses plus belles illustrations, on ne peut détacher son regard d’un mur simulant une perspective à la Chirico où sont accrochés certains des plus beaux originaux récents de Moebius. Avec des thèmes récurrents : la réflexion, l’a-bitation, mais avant tout, le simple plaisir de jouer avec ses personnages pour laisser son esprit vagabonder. Ainsi, cette toile présentant deux de ses personnages fétiches, le Major et Blueberry, habillés de blanc et valorisant le positif, se faisant courser par le lapin d’Alice, tout aussi blanc mais démesuré. Une image qui figure autant sa maladie passée que son obsession : faire vivre ses héros en dépit du temps qui le traque mais qui le pousse également à avancer.

Un documentaire de cinquante-deux minutes qui suit l’auteur pas-à-pas dans son quotidien est projeté dans une dernière salle.

Une salle inférieure qui joue adroitement avec la perspective pour présenter les multiples facettes de Moebius.
Photo : © Didier Pasamonik (L’Agence BD)

To Moeb or not to Moeb ?

Cette exposition réconciliera-t-elle les fans de Gir avec Moebius ? Sans doute pas. Mais, si la Fondation Cartier a pris le parti de plonger aux racines de Blueberry pour tenter d’expliquer qui est vraiment Moebius, c’est pour mieux mettre en avant cette entrée progressive de la bande dessinée dite ‘populaire’ dans l’art contemporain.

Bien entendu, on peut reprocher à Jean Giraud de produire certaines toiles pour des ventes directes, mais on ne peut jauger son travail sans en avoir un aperçu général. Cette exposition propose un florilège qui ne laissera pas le visiteur insensible. Alors que, ailleurs dans Paris, on s’enorgueillit de proposer en plusieurs lieux le plus vaste ensemble des œuvres de Monet, un des maîtres de la lumière, il serait dommage de ne pas profiter de la journée pour visiter un maître de l’imaginaire, qui a encore bien des surprises à nous livrer.

Les trois prochains mois d’exposition seront ponctués de soirées ‘nomades’, proposant des événements et concerts complémentaires. Un bon moyen de se faire une idée de l’exposition est de surfer sur son site. Outre l’agenda des rencontres et signatures de l’auteur, Moebius y produit un dessin inédit par jour jusqu’au 14 décembre, destiné au Carnet du Major, prochainement publié au sein de sa maison d’édition, et dont les originaux présentés dans l’exposition sont une référence de finesse et d’inventivité.

Outre des vidéos présentant des conversations avec Moebius, ce site donne un aperçu du très beau catalogue de l’exposition : sur près de trois cents pages, on y retrouve une bonne part des documents présentés à la Fondation Cartier, dont une partie est inédite en album. Pour ceux qui n’auraient pas l’occasion de se rendre à Paris, cet ouvrage est un magnifique voyage au cœur des transformations de Moebius.

Enfin, les plus jeunes n’ont pas été oubliés : un guide de l’exposition est spécialement dédié aux enfants accompagnant leurs parents. Ils pourront donc aborder ce périple d’une manière ludique. Un carnet de coloriage leur est également dédicacé. La très belle finalisation de ce carnet poussera sûrement certains adultes à s’y plonger. Redevenir un enfant, n’est-ce pas la plus belle transformation à laquelle Moebius pouvait nous convier ?

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander le catalogue de l’exposition chez Amazon ou à la FNAC

L’exposition se déroule au 261, boulevard Raspail, 75014 Paris. Elle est ouverte tous les jours sauf les lundis, de 11h à 20h, nocturne le mardi jusqu’à 22h. Fermé les 25 décembre et 1er janvier. Informations pratiques.

Mœbius signera le catalogue de l’exposition ainsi que son nouvel album Arzak, L’Arpenteur à la Fondation Cartier pour l’art contemporain le mardi 30 novembre de 19h à 21h.

Visiter le site de Moebius

Lire la première, la deuxième et la troisième partie de notre dernière interview de Moebius/Jean Giraud.
Lire les chroniques du Chasseur déprime et de la version noire et blanche du nouvel Arzak

[1En 2007, un petit carnet fut édité chez Moebius Productions. Une version augmentée sera prochainement publiée chez même éditeur.

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