"Moins, c’est plus" : le minimalisme en bande dessinée

28 avril 2017 3 commentaires
  • Le minimalisme transcende les arts. Que ce soit en musique, architecture, peinture ou bande dessinée, il permet d'aller à l'essentiel sans céder sur l'esthétique. C'est ce que nous expliquent Christian Rosset et Jochen Gerner dans leur volume de "La Petite Bédéthèque des savoirs", et ce que José Parrondo met en pratique dans son nouveau livre édité par L'Association.

"Moins, c’est plus" : la formule inventée par l’architecte allemand Mies van der Rohe a connu un succès bien éloigné du minimalisme ! Expérimentée par de nombreux artistes, elle a aussi été récupérée par les publicitaires et est aujourd’hui admise comme une vérité... A condition d’être intelligemment mise en œuvre.

"Moins, c'est plus" : le minimalisme en bande dessinée
Le minimalisme © Jochen Gerner / Christian Rosset / Le Lombard 2016

Christian Rosset et Jochen Gerner ont publié, en octobre 2016, une éclairante synthèse sur le sujet. Parue dans la collection du Lombard intitulée "La Petite Bédéthèque des savoirs", celle-ci donne un bon aperçu, en moins de quatre-vingt pages, de ce qu’est l’art du minimalisme. Ils font d’ailleurs coup double, puisque le style graphique de Jochen Gerner, le dessinateur de ce livre, est lui-même minimaliste !

Dans un avant-propos succinct, David Vandermeulen, par ailleurs directeur de la collection, raconte une anecdote montrant bien que l’usage du minimalisme est délicat et peut conduire à beaucoup d’incompréhension. En 2013, la Wallonie, ayant décidé de changer son logo, chargea une agence de communication de le créer. Il en résulta une vive polémique, le coût de ce logo - plusieurs dizaines de milliers d’euros ! - contrastant singulièrement avec son minimalisme : cinq points formant un "W".

David Vandermeulen rappelle pourtant que le minimalisme est aussi ancien que l’art. Les peintures et gravures préhistoriques font en effet preuve d’un étonnant esprit de synthèse. Nous retrouvons d’ailleurs cet esprit à travers l’histoire, de l’Antiquité avec les statues mycéniennes, à nos jours, en passant par le Moyen Age et une partie de son "art roman".

Le minimalisme © Jochen Gerner / Christian Rosset / Le Lombard 2016

David Vandermeulen prend ensuite le temps, pour mieux introduire l’ouvrage, de donner directement la parole aux deux auteurs. Chacun d’eux peut alors exprimer sa définition du minimalisme et expliquer sa manière de l’appréhender. Notons que Jochen Gerner se décrit comme minimaliste dans sa "recherche de formes graphiques" - ce que ses travaux les plus récents pour le Centre Pompidou permettent effectivement de vérifier - alors qu’il peut être par ailleurs "étrangement exubérant" et "prolixe". Il fait en outre référence à d’autres artistes minimalistes, notamment les dessinateurs Laurent Cilluffo et Philippe Becquelin (alias Mix et Remix).

Le minimalisme © Jochen Gerner / Christian Rosset / Le Lombard 2016

Christian Rosset admet lui aussi sa préférence pour le minimalisme, en expliquant qu’il refuse pour composer sa musique "l’usage trop ostentatoire de la virtuosité". Cela n’empêche cependant pas la complexité, par exemple dans la "fabrication" des fonds sonores radiophoniques. Comme Jochen Gerner, Christian Rosset suppose qu’une certaine "éthique minimaliste" est nécessaire pour faire du minimalisme un moyen ou une forme d’expression. Ce qui ne signifie pas pour autant austérité, ni même ennui, n’en déplaise à l’architecte américain Robert Venturi, qui affirma "More is not less, less is bore".

Ainsi, le minimalisme ne serait ni un mouvement artistique, ni une école de pensée, encore moins une chapelle ou une mode. Selon Christian Rosset, il s’agit plutôt d’un "programme, à expérimenter de la manière la plus libre et personnelle possible". Jochen Gerner insiste lui aussi sur cette volonté de recherche permanente, de renouvellement constant. Pour réussir son œuvre, un artiste minimaliste ne peut se satisfaire d’une recette figée : il doit sans cesse innover pour éviter, justement, l’ennui.

Le minimalisme © Jochen Gerner / Christian Rosset / Le Lombard 2016

Et l’on peut dire qu’en ce sens, leur livre est réussi : on ne s’ennuie pas lors de sa lecture ! Au contraire, il donne envie d’en savoir plus. Quelles sont les racines historiques du minimalisme ? Quelles sont les différences et les convergences d’un âge à un autre ? L’art cistercien est par exemple évoqué, ce qui ouvre un champ de réflexion important : l’ascèse, notamment religieuse, et l’art peuvent-ils être liés ?

De même, quelles sont les correspondances avec la philosophie ? Quelles ont été les résonances du minimalisme en dehors des domaines artistiques ? Ces questions apparaissent de façon sous-jacente, sans être développées. Nous n’en voudrons pas aux auteurs, qui répondent ici à une charte précise, celle de "La Petite Bédéthèque des savoirs". Cette collection, qui approchera bientôt les vingt volumes, confirme d’ailleurs avec Le minimalisme sa bonne tenue.

Le minimalisme © Jochen Gerner / Christian Rosset / Le Lombard 2016
Le minimalisme © Jochen Gerner / Christian Rosset / Le Lombard 2016

Jochen Gerner et Christian Rosset parviennent à établir une synthèse riche et précise en choisissant de se concentrer sur la version "contemporaine" du minimalisme, qu’ils font débuter avec le compositeur Erik Satie. Ils balaient divers champs artistiques : musique, peinture, architecture, bande dessinée... Ils proposent en outre, en fin d’ouvrage, quelques titres pour nous permettre d’approfondir cette approche.

Qu’en est-il de la bande dessinée ? Jochen Gerner conçoit le minimalisme comme une contrainte propice à la création, comme celles affectionnées par l’OuBaPo. Il est vrai que ces contraintes lui ont permis de créer quelques œuvres marquantes, ainsi dès 2002 avec TNT en Amérique où il recouvre d’encre de Chine les planches de Tintin en Amérique, tout en ajoutant un ensemble de pictogrammes. Ce type de contraintes a d’ailleurs été exploité par d’autres auteurs, comme Jean-Christophe Menu et Lewis Trondheim dans Moins d’un quart de seconde pour vivre (L’Association, 1991).

Quelques pages sont donc consacrées à la bande dessinée. Un ouvrage entier serait cependant nécessaire ! Les pistes ébauchées, les auteurs évoqués, les contradictions soulevées le mériteraient amplement. Que ce soit en Europe (Ibn Al Rabin, Nicolas Mahler, Massimo Mattioli, Greg Shaw, Fabio Viscogliosi...) ou en Amérique du Nord (Charles M. Schulz, Richard McGuire, etc.), de nombreux dessinateurs ont produit des œuvres minimalistes. La "ligne claire" d’Hergé et Joost Swarte semble poser les fondements du minimalisme en bande dessinée. En recherchant la meilleure lisibilité possible afin de privilégier l’intrigue et l’action, Hergé a en effet ouvert la voie. Nous pourrions aussi ajouter l’Américain George Herriman à ces fondateurs, car si sa ligne n’est pas "claire", l’esprit de son strip Kazy Kat s’avère minimaliste.

Rien © José Parrondo / L’Association 2017

Parmi les auteurs cités pour leurs œuvres minimalistes se trouve José Parrondo. Celui-ci vient de faire paraître chez L’Association un livre simplement titré Rien. Composé de dessins et de textes, mais aussi de quelques photographies et gravures, cet ouvrage est un excellent exemple de ce que le minimalisme peut permettre de créer.

Comme pour une "bande dessinée palimpseste", nous imaginons son auteur cherchant à réduire sa ligne et son propos à l’essentiel. Si le "rien" en constitue le fil directeur, il ne s’agit pas de vide pour autant ! Aphorismes, apories, jeux de mots et jeux graphiques... José Parrondo nous donne fait réfléchir, sans intellectualisme surjoué, à ce qu’est la création littéraire et artistique, aux formes qui nous entourent, au doute et aux apparences.

Rien © José Parrondo / L’Association 2017
Rien © José Parrondo / L’Association 2017

Ces deux ouvrages démontrent avec brio mais sobriété que le minimalisme demeure une "contrainte libératoire" fructueuse, en bande dessinée comme dans d’autres champs artistiques. Sans tomber dans la "facilité" graphique, car il faut une grande maîtrise pour parvenir à mettre à nu son trait et sa pensée, les auteurs et artistes s’inspirant du minimalisme créent des œuvres souvent propices à la réflexion, mais aussi à l’émerveillement. Nous aurions tort de nous en priver, à une époque où les sollicitations - médiatiques, technologiques, commerciales... - se multiplient.

Le minimalisme © Jochen Gerner / Christian Rosset / Le Lombard 2016
Le minimalisme © Jochen Gerner / Christian Rosset / Le Lombard 2016

Voir en ligne : Le Centre Pompidou

(par Frédéric HOJLO)

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Le minimalisme - Christian Rosset & Jochen Gerner - collection La Petite Bédéthèque des savoirs - Le Lombard - 14 x 20 cm - couverture cartonnée - 92 pages en couleur - parution le 7 octobre 2016 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

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Le Centre Pompidou diffuse actuellement une série dessinée par Jochen Gerner : « Voulez-vous un dessin ? – 2 minutes pour tout savoir sur l’art moderne et contemporain », qui présente chaque semaine un courant majeur de l’histoire de l’art du XXe siècle.

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3 Messages :
  • "Moins, c’est plus" : le minimalisme en bande dessinée
    28 avril 2017 19:37, par Philippe Wurm

    Le minimalisme de Gerner et Rosset... J’adore cet album !
    Il est magnifique d’équilibre entre texte et dessin...
    Après l’avoir lu avec délectation... Je n’en dirai pas plus !

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    • Répondu par Zot ! le 29 avril 2017 à  21:14 :

      Oui, album (ou plutôt petit livre, format Que sais-je ?) passionnant, et pourtant, je ne m’intéresse pas au minimalisme (mais je suis curieux et désire m’informer)

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