Monstres - Par Barry Windsor-Smith - éditions Delcourt

  • Aboutissement d’un projet colossal ayant nécessité pas moins de 35 ans de travail pour son auteur -le cultissime Barry Windsor-Smith- "Monstres", publié aux éditions Delcourt, est indéniablement l’un des immanquables de l’année 2021.

Janvier 2021, États-Unis. Après avoir passé 15 ans loin des comicshops, Barry Windsor-Smith publie le graphic novel Monsters aux éditions Fantagraphics. Conan le barbare, Wolverine et son chef d’œuvre jusqu’alors, L’Arme X, (publié en 1988) ou encore Hulk, sont autant de séries et de franchises dont les histoires ont été profondément marquées par le passage de l’Anglais Barry Windsor-Smith au graphisme élégant et torturé, alliant la technique de la gravure de Gustave Doré et de Goya au charme vénéneux des Préraphaélites anglais. C’est donc le retour quasi-inespéré d’une icône du comics des années 1970/80 avec une histoire dont la genèse remonte à cette époque et un projet avorté concernant Hulk.

En 1984, Barry Windsor-Smith propose un chapitre qui expliquerait le tempérament quelque peu tempétueux de l’alter ego de Bruce Banner. En 24 pages, il ferait remonter les racines de la violence de Hulk à son enfance. Malheureusement le projet ne voit pas le jour et Barry Windsor-Smith se fait même chaparder l’idée par un autre scénariste. Ce projet avorté ne l’est toutefois pas pour tous puisqu’il pose les bases de ce qui, plus de 35 ans après, deviendra Monstres, un pavé de 365 pages !

Un homme banal mais pas ordinaire

Nous sommes en 1964, un jeune homme nommé Bobby Bailey s’apprête à s’engager dans l’armée. Il n’a ni famille ni ami, dort très probablement dans la rue et n’est référencé dans aucun des fichiers tenus par l’administration. Le Sergent McFarland fait face à un véritable fantôme. Un homme hors-système.

Monstres - Par Barry Windsor-Smith - éditions Delcourt

Sitôt le jeune homme sorti de son bureau, le gradé contacte le recruteur du programme secret Prométhée, source de nombreux fantasmes au sein de l’armée. C’est en vérité un programme de manipulation génétique, financé par l’État-major, qui vise à poursuivre les travaux initiés par des scientifiques nazis, et dont l’ambition est la création d’un super-soldat.

Mais très rapidement, Barry Windsor-Smith se détourne de cette première trame narrative somme toute plutôt classique, pour porter le regard du lecteur sur la figure du Sergent McFarland. Il mène une vie de famille banale dans un quartier résidentiel tout aussi banal, mais est rapidement rattrapé par la culpabilité qui l’enserre. La paranoïa s’empare de lui, il se sent suivi, épié, et se replonge dans sa collection de comics de super-héros. Il y cherche un lien, une trace, si ténue soit-elle, d’une affaire passée, quitte à friser la folie.

Vous découvrirez également l’étrange capacité qu’il tiendrait de sa grand-mère et qu’il partagerait avec l’un de ses enfants… En dépeignant la déchéance psychologique de cet homme, Barry Windsor-Smith plante les éléments de la suite de son intrigue avant d’opérer un nouveau contre-pied tout droit vers l’enfance de Bobby Bailey.

Son père est fraîchement rentré de la guerre. Il est alcoolique, jaloux, violent et souffre de stress post-traumatique. La parenthèse dorée que fut la guerre pour Bobby et sa mère est terminée. Ils ne connaîtront plus les sorties au cinéma ou les après-midi à jouer entre amis. Désormais, leurs vies seront subies. L’évolution psychologique des personnages est une nouvelle fois exposée de façon quotidienne au travers du journal intime que tient la mère de Bobby. Un nouveau jeu de mise en abyme se met alors en place, jusqu’au terrible drame orchestré en maestro par Barry Windsor-Smith qui verra les différentes strates de son récit (celles exposées ici et les autres) converger vers un climax grandiose !

La face hideuse de l’humanité

Dès la couverture, le ton est donné, l’histoire que vous vous apprêtez à lire est illustrée par une figure de monstre. Mais le titre de l’album, Monstres, est un pluriel. Qui sont-ils, dès lors ? Quelles sont les limites de la violence humaine, de la perversion, de la folie ? Et surtout quelles conséquences la barbarie passée a-t-elle sur les générations suivantes ? C’est là tout le propos de l’album, dont le scénario complexe est mené avec brio et sert des caractérisations psychologiques précises et engageantes pour le lecteur grâce à une succession de dialogues finement ciselés.

La gravité des situations dépeintes et la puissance des émotions ressenties sont de plus appuyées par le trait expressif, tout en traits et hachures de Barry Windsor-Smith. Fervent représentant d’un académisme qui plonge ses racines dans la grande peinture, l’auteur adapte son coup de crayon aux scènes, textures et personnages représentés tout en mettant en place un découpage et une dynamique de lecture singulière, rythmée par les ellipses du récit.

Une œuvre testamentaire ?

Au-delà de ses qualités graphiques et narratives, Monstres réussit l’exploit de condenser les grandes thématiques qui traversent l’œuvre de Barry Windsor-Smith. Ce jeune homme dont les expérimentations génétiques de l’armée américaine font un monstre avec pour ambition initiale la création d’un super-soldat n’est pas sans rappeler de nombreuses figures du comics qu’a dessiné Windsor-Smith par le passé. On pense bien évidemment à Hulk et Wolverine, mais également à Captain America !

Mais c’est finalement bien plus qu’un simple hommage aux comics super-héroïques, genre qu’il transcende. La traque de Bobby Bailey n’est finalement pas la thématique centrale de l’album, même loin de là. Comme nous l’avons expliqué plus haut, c’est bel et bien l’époustouflant développement psychologique des personnages qui prend le pas sur l’action. Comme l’écrivait Pascal Aggabi dans nos colonnes, dans un article annonçant cette publication, Barry Windsor-Smith est "aussi à l’aise dans les récits exaltés qu’intimistes."

C’est également le résultat d’un long parcours éditorial qui a vu cette œuvre publiée non pas chez l’un des plus gros éditeurs américains de comics, mais bel et bien chez l’indépendant Fantagraphics. Une démarche révélatrice de l’appréciation du monde du comics américain par l’auteur anglais..

Monstres, c’est donc l’aboutissement d’une carrière, peut-être un album-testament. Un récit total à destination des nostalgiques d’un dessin témoin d’une époque, des amateurs de comics de super-héros, mais aussi, et peut-être surtout, à tout lecteur en quête d’un moment de lecture inoubliable.

(par Thomas FIGUERES)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Monstres - Par Barry Windsor Smith - Traduction : Marc Duveau - éditions Delcourt - Collection Outsider - Format : 21 x 29.6 x 3.9 cm - 380 pages - Prix : 34.95 - Sortie le 27 octobre 2021.

Voir aussi sur ActuaBD :
- Voici enfin Monsters de Barry Windsor-Smith !
- Conan l’intégrale - Vol.1 - Par Roy Thomas et Barry Windsor Smith - Soleil

 
Newsletter ActuaBD