"Monstruosa" : la bande dessinée hors des cases à Metz

9 avril 2019 0 commentaire
  • La première semaine d'avril était consacrée, à l'École supérieure d'art de Lorraine, au dessin et à la bande dessinée, en association avec le festival Le livre à Metz. Ateliers, expositions, rencontres... Différents moyens de faire exploser les cadres traditionnels de la bande dessinée étaient offerts aux étudiants et au public.

Parmi la riche programmation du festival Le livre à Metz dédiée à la littérature et au journalisme, du 5 au 7 avril dernier, quelques événements étaient réservés à la bande dessinée et aux arts graphiques. Outre la présence des auteurs invités sur les stands des libraires de la ville, l’implication de l’École supérieure d’art de Lorraine a permis l’organisation de plusieurs journées tournées vers la création, l’échange et l’expérimentation.

Cette semaine s’intitulait « Monstruosa - Cases et débordements ». Un titre qui annonçait une ambition [1] : décloisonner les pratiques artistiques en faisant du dessin un vecteur tant d’expression que d’exploration. L’enjeu était relevé, mais a été affronté avec enthousiasme aussi bien par les étudiantes et étudiants que par les autrices et auteurs invités. Le résultat est plus que louable, l’émulation ayant permis la réalisation de plusieurs expositions et la tenue de rencontres professionnelles fort instructives.

"Monstruosa" : la bande dessinée hors des cases à Metz
"Monstruosa - Cases & débordements" (illustrations de Jiyung Lee & design graphique d’Audrey Gonnet)

Trois ateliers étaient organisés au long de cette semaine. Des workshops comme l’on dit depuis quelques temps. Mais peu importe l’appellation, le principe étant assez simple : un artiste expérimenté propose aux étudiants une démarche et une thématique, les accompagne dans leurs créations, participant eux-mêmes à la réalisation d’une œuvre collective ou au montage d’une exposition des œuvres individuelles. Ainsi Violaine Leroy, Philippe Dupuy et Dav Guedin ont-ils pu guider les étudiants de l’ÉSAL.

L’atelier mené par Violaine Leroy se nommait « Labyrinthe ». Conçu comme un parcours collectif, il a conduit à l’élaboration d’une séquence labyrinthique où chacun a pu trouver sa place et créer une planche dessinée, de l’idée à l’impression. Philippe Dupuy s’est attaché, quant à lui, à l’histoire de l’art, un sujet qui lui est cher et qui l’a inspiré pour ses derniers livres. Insistant sur le fait que chacun se forge sa propre histoire de l’art, avec sa sensibilité et sa subjectivité, il a encouragé les étudiants à se réapproprier des œuvres tout en brisant les cadres de la page et en investissant l’espace qui leur était réservé.

Dav Guedin, enfin, a poussé un cri : « Oh la honte ! ». Ses étudiants l’ont repris à l’unisson, racontant et dessinant des épisodes honteux, douloureux, minables ou drôles tirés de leur expérience personnelle. Leurs courts récits ont ensuite été exposés ensemble et reliés au sein d’un ouvrage qu’ils ont eux-mêmes fabriqué. Du fait main pour de l’autobiographie franche mais rigolarde, voilà qui sied bien au sieur Guedin !

Les planches des étudiants ayant participé au workshop mené par Violaine Leroy
"Le Jardin des Délices" de Jérôme Bosch revu par Sacha Wizel, l’un des étudiants ayant participé au workshop mené par Philippe Dupuy
Les planches des étudiants ayant participé au workshop mené par Dav Guedin

Les étudiants, mais aussi le public du festival, ont pu écouter et discuter avec les auteurs. Outre Philippe Dupuy et Dav Guedin, Jochen Gerner, Amandine Meyer, Romain Monsifrot (diffuseur), Guillaume Chauchat et Simon Lieberman (éditeur pour 2024) avaient été conviés par l’ÉSAL et Le livre à Metz à venir s’exprimer sur leurs pratiques artistiques [2] lors d’une rencontre animée par Grégory Jérôme de l’association Central Vapeur. Il s’agissait de débattre de la transversalité des pratiques liées au dessin - de la bande dessinée à l’art contemporain en passant par les pratiques plus populaires - mais aussi d’aborder des question très concrètes sur le monde de l’édition, le marché de l’art ou la condition professionnelle des artistes.

Dessins de Jochen Gerner

Tous ont insisté sur l’importance de cultiver la curiosité, de varier les champs d’interrogation voire d’expérimentation, non seulement pour nourrir la pratique du dessin, mais également pour fuir la hiérarchisation sclérosante des arts. Jochen Gerner a par exemple expliqué que ses études aux Beaux-Arts de Nancy lui avaient permis de cultiver un regard généraliste sur l’art même s’il savait déjà qu’il souhaitait se spécialiser dans le dessin. Lui qui crée des bandes dessinées comme des dessins de presse tout en étant intégré au cercle de l’art contemporain admet que sa carrière s’est construite autant grâce à son travail qu’à ses rencontres. C’est ainsi sa découverte de L’Association qui lui a donné envie de faire de la bande dessinée. Quoi qu’il en soit, ses diverses pratiques du dessin se nourrissent mutuellement et aboutissent à une réelle cohérence, à savoir l’émergence d’un alphabet graphique typique de l’auteur.

Amandine Meyer, qui a été diplômée de l’ÉSAL en 2004, a montré à travers le récit de son parcours, de l’art contemporain à la littérature jeunesse en passant par l’auto-édition, que la diversité des pratiques est souvent indispensable aux artistes pour leur permettre de trouver le meilleur moyen d’expression à un instant donné. Si elle a comme Jochen Gerner insisté sur l’importance des rencontres, Dav Guedin a cependant souligné qu’il fallait aussi « oser ». Les jeunes artistes ont en effet souvent bien plus à gagner qu’à perdre. Lui-même a d’abord contacté Le Dernier Cri à propos de son site Internet. Ce qui lui a finalement permis de faire un fanzine, puis plusieurs livres avec la maison d’édition alternative marseillaise dirigée par Pakito Bolino. Il n’a pourtant pas cessé depuis de diversifier ses pratiques, ajoutant à la bande dessinée la réalisation de pochettes de disques, de posters sérigraphiés et même, depuis deux ans, de tatouages.

Philippe Dupuy lors de la remise du Prix Grand Est

Philippe Dupuy a lui aussi souligné l’importance de sortir du champ de la bande dessinée. Il multiplie d’ailleurs les types de travaux, surtout depuis la fin de sa collaboration avec Charles Berbérian il y a une dizaine d’années. Philippe Dupuy, qui a débuté la bande dessinée en 1977, alors qu’il n’avait que dix-sept ans, note qu’il a malgré tout encore des difficultés à exposer hors des galeries spécialisées dans la bande dessinée. Le décloisonnement est donc encore loin d’être acquis ! Les artistes ont souvent du mal à sortir du domaine qui leur est assigné après leur début de carrière ou après un succès.

Guillaume Chauchat a conseillé aux étudiants de ne pas craindre de « faire leurs gammes ». Il a pour cela emprunté à son ancien professeur Guillaume Dégé une métaphore sportive : la pratique du dessin peut se rapprocher de la course à pied. Il faut beaucoup dessiner, quotidiennement et au gré de l’inspiration - c’est le footing - pour parvenir à trouver la bonne idée et le bon dessin en réponse à une commande ou à un scénario - c’est la compétition. Pour autant, tous les dessins n’ont pas vocation à être employés de façon uniforme, et Philippe Dupuy a rappelé que certains fonctionnaient très bien en exposition alors que d’autres perdaient leur force une fois accrochés à une cimaise.

L’importance du travail éditorial a également été mise en avant. Simon Lieberman a ainsi rappelé que nombre d’auteurs s’intéressent à toute la chaîne du livre, ayant eux-mêmes une expérience de l’édition ou de l’auto-édition. Philippe Dupuy a assimilé le travail éditorial à une démarche artistique, opérant comme Jean-Louis Gauthey, des Éditions Cornélius, une distinction entre « publieur » et éditeur [3].

La précarisation des artistes a elle aussi été abordée. Comment concilier aspirations artistiques et réalités commerciales dans un contexte de tension du marché ? La surproduction éditoriale, le renouvellement rapide des livres en librairie, impliquant une « durée de vie » de plus en plus courte des œuvres ou du moins une compétition accrue pour la visibilité, la concurrence pour la mise en place - certains éditeurs n’hésitant pas à inonder les libraires par des tirages déraisonnables - fragilisent l’économie du livre, alors que la bande dessinée et la littérature jeunesse demeurent des secteurs plus porteurs que ceux de la littérature ou du livre d’art. La question des revenus des auteurs, de leur protection sociale et de leur retraite, ô combien épineuse, n’a pas été évacuée, les artistes faisant preuve d’une rare franchise face aux étudiants. Espérons que les exemples de droits d’auteurs notamment, allant de 2 % dans la littérature jeunesse à 12 % chez des éditeurs indépendants, n’auront pas trop découragé les jeunes pousses de l’ÉSAL...

Planches extraites de "Lemon Jefferson" par Simon Roussin (éditions 2024, 2011)
Sérigraphie "L’Ours" & "La Banquise" de Simon Roussin
Planches extraites de "Xibalba" par Simon Roussin (éditions 2024, 2018)
Jochen Gerner a reçu le 1er Prix Grand Est dans la catégorie "livre d’art, livre d’artiste et livre-objet"

Le vernissage des expositions issues des workshops, ainsi que de celle d’Amandine Meyer, Une fille chez les Papapas, a également été l’occasion de la remise du premier Prix du livre de la région Grand Est. Deux catégories étaient ouvertes et le jury a dû faire son choix parmi plusieurs dizaines de livres. Simon Roussin a été distingué dans la catégorie « jeunesse, bande dessinée & roman graphique » pour son ouvrage Xibalba (Éditions 2024, 2018), dont nous écrivions qu’il offre « la possibilité de plusieurs lectures, même s’il marque avant tout comme récit d’aventure aussi finement écrit qu’admirablement dessiné ». Jochen Gerner, lui, a reçu le Prix dans la catégorie « livre d’art, livre d’artiste & livre-objet » pour Stockholm (Les Éditions Be-Pôles, 2018), opuscule très soigneusement édité pour lequel il a recouvert de différentes encres des photographies de la capitale suédoise, créant de cette façon des paysages à la fois iconiques et évocateurs.

Notons que la Région Grand Est, le festival Le livre à Metz et l’École supérieure d’art de Lorraine ont exprimé leur volonté de poursuivre voire d’étendre leur partenariat. Il faudra donc compter, dans les années à venir, avec ces acteurs institutionnels comme avec les nombreuses initiatives privées et associatives de la région pour faire vivre les arts graphiques et la bande dessinée dans le quart nord-est de la France.

Dessins de Jochen Gerner pour "Stockholm" (éditions Be-Pôles, 2018)
Un dessin "à quatre mains" de Simon Roussin (à gauche) & Jochen Gerner (à droite)

(par Frédéric HOJLO)

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À propos de Jochen Gerner :
- Angoulême 2009 : Jochen Gerner, lauréat 2009 du Prix de l’Ecole Supérieure de l’Image.
- Jochen Gerner : « Mes livres ne ressemblent pas à des bandes dessinées classiques. »
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- "Moins, c’est plus" : le minimalisme en bande dessinée
- "Bien, Monsieur.", fanzine lauréat du Prix de la bande dessinée alternative au FIBD 2018
- Angoulême 2019 : l’exposition "Bien, Monsieur."

À propos de Simon Roussin :
- Robin Hood - Par Simon Roussin - L’employé du Moi
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- Simon Roussin - Heartbreak Valley - Éditions 2024
- "Xibalba" de Simon Roussin (Éditions 2024) : l’aventure du ciel à la jungle

[1Monstruosa est par ailleurs le nom d’une petite publication née en janvier 2019 à Metz et dédiée au dessin sous toutes ses formes.

[2Violaine Leroy, également invitée, était absente.

[3Voir son chapitre « Éditeurs ou publieurs, la face cachée de la crise » in L’état de la bande dessinée : Vive la crise ?, Les Impressions Nouvelles / CIBDI, 2009, p. 47-58.

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