Mort d’Eddy Paape, le créateur de Luc Orient, de Marc Dacier et de l’Oncle Paul

12 mai 2012 17 commentaires
  • Eddy Paape aurait eu 92 ans cette année. Compagnon de route de Franquin, de Peyo et de Morris, cet auteur discret a été l’un des piliers de l’école belge. Collaborant aussi bien à Spirou, qu’à Tintin ou Pilote, il aura suivi son aventure pas à pas, de la naissance à sa consécration.

Né à Grivegnée près de Liège, Eddy Paape est issu de l’Institut Saint-Luc où il reçut une solide formation de peintre et d’illustrateur. Il collabore en pleine guerre à un studio de dessins animés, CBA à Bruxelles, où il rencontre Franquin, Morris et Peyo. L’autre grande rencontre qu’il doit à ce lieu pionnier du dessin animé est due à une circonstance tragique : En 1943, les studios brûlent. Paape en réchappe de justesse. Blessé, il est soigné par une infirmière, Laurette Beer, qu’il épouse et qui ne le quitta plus jusqu’à aujourd’hui.

Mort d'Eddy Paape, le créateur de Luc Orient, de Marc Dacier et de l'Oncle Paul
Eddy Paape et son épouse. Unis depuis 1943.
Photo : Didier Pasamonik (L’Agence BD)

Pilier du Journal de Spirou

Marc Dacier de Charlier et Paape

Avec Morris et Franquin, bientôt rejoint par Peyo, il constitue le noyau de base du journal de Spirou sous l’aile de Joseph Gillain, alias Jijé. Il réalise force illustrations pour les magazines de Dupuis (Bonnes Soirées, Le Moustique…) et donne un coup de main à Jijé (aux côtés de Franquin et de Will) sur son histoire du Christ, Emmanuel. Quand Jijé part pour le Mexique, il lui refile le dessin de Valhardi, un personnage créé par Jean Doisy. Paape devient non seulement un grand producteur de pages d’aventures mais surtout l’un des piliers de l’animation du journal : « Eddy Paape multiplie ce type de collaborations qui n’inspirent pas les dithyrambes des connaisseurs, mais sans lesquelles un magazine apparaît très impersonnel  » écrit Alain De Kuyssche dans la biographie de l’artiste qu’il a publiée aux éditions du Lombard, Eddy Paape : La passion de la page d’après. Le travail est tellement considérable qu’il vient s’installer à Marcinelle où son père a trouvé un poste de responsable du brochage à l’imprimerie… Dupuis ! [1]

Eddy Paape entouré de Jean-Michel Charlier (à g.) et de Georges Troisfontaines (à dr.)
Photo : DR

Entre-temps, Paape rejoint la World Press, « creuset de la bande dessinée franco-belge » selon De Kuyssche, une agence de bande dessinée à l’américaine créée par Georges Troisfontaines, et dans laquelle on retrouve Charlier, Goscinny, Uderzo, Hubinon, Graton, Liliane & Fred Funcken… rien de moins !
Pour la World, il conçoit en 1951 le personnage de L’Oncle Paul dont les traits seraient inspirés de Paul Dupuis, fils de Jean et frère de Charles. Son personnage sera repris par tous ses successeurs. Le scénario de ce premier épisode est signé Jean-Michel Charlier, employé à la World. Ce dernier réalisera pour lui les quelques Valhardi les plus remarquables, comme Le Château maudit ou Le Rayon super-gamma , mais aussi treize épisodes de Marc Dacier (1955) qui font partie de l’âge d’or de l’hebdomadaire de Marcinelle. On lui doit aussi une biographie de Winston Churchill avec Octave Joly au scénario.

La première page de Marc Dacier. Du pur Charlier !
(c) Dupuis
Luc Orient de Greg et Paape
L’intégrale est en cours de réédition aux éditions du Lombard.

En raison d’une mésentente avec son éditeur, Paape passe chez Tintin pour la deuxième partie de sa carrière. Là, l’ambitieux Greg le prend sous son aile en écrivant pour lui une série de science-fiction remarquée Luc Orient (1967), suivie de Tommy Banco (1970), tandis qu’André-Paul Duchâteau conçoit pour lui Yorik des Tempêtes (1971), puis Udolfo (1978).
Le journal Tintin ayant disparu, il s’associe avec le débutant Jean Dufaux et Sohier pour Les Jardins de la peur (1988) paru chez Dargaud. Viennent ensuite Carol détective (1991) avec Duchateau au Lombard et Johnny Congo aux éditions Lefrancq (1992) avec Greg chez Lefrancq. Enfin mentionnons Les Misérables (1995) scénarisé et édité par Michel Deligne.

Un passeur et un pédagogue

Eddy Paape a un trait réaliste qui se situe à ses débuts à équidistance entre le dessin vif et académique du Jijé de Baden Powell et celui, un peu figé mais diablement efficace, du Victor Hubinon de Buck Danny. L’un et l’autre sont influencés par les dessinateurs américains comme Harold Foster ou Milton Caniff. Ce style s’accorde parfaitement aux scénarios madrés de Charlier ou à la veine historique de Octave Joly, le principal scénariste de L’Oncle Paul.

Luc Orient de Greg et Paape
(C) Le Lombard

Mais c’est avec Luc Orient (1967) que Paape marque son époque. Œuvre novatrice (la science-fiction était alors un genre méprisé), Luc Orient introduit dans Tintin un type de SF moderne qui se raccroche aux grands auteurs de l’époque –de Stephan Wul à Philip K. Dick- qui réussissent à lui donner un arrière-fond de réflexion philosophique. Ces aventures de justiciers intergalactiques allait au-delà de la production ordinaire des super-héros américains –encore interdits en Europe, il faut s’en souvenir : l’année de la création de Luc Orient, la censure lâchait ses foudres sur Fantask. Elle renouvelait également la science-fiction d’inspiration orwélienne d’Edgar P. Jacobs devenu, comme Hergé, plutôt rare dans l’hebdomadaire des 7 à 77 ans.

Paape n’arrête pas là son destin de passeur. À partir de 1969, alors qu’il est en train d’assurer de front plusieurs séries, Paape accepte d’ouvrir un atelier à Saint-Luc pour enseigner la bande dessinée à de jeunes dessinateurs. Dans sa classe passeront des signatures aujourd’hui reconnues comme Andréas, Berthet, Cossu, Desorgher, Dugomier, Foerster, Godi, Olivier Grenson, Claude Renard, Bernard Vrancken, Philippe Wurm et même Plantu, l’éditorialiste graphique du Monde.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Lire l’interview d’Eddy Paape par Nicolas Anspach
Illustrations : (c) Paape, Greg, Le Lombard, avec l’aimable autorisation d’André Paape et de la Fondation Paape.

Photo (c) Nicolas Anspach -

[1Le portrait du père de Paape apparaît d’ailleurs dans une des premières planches de Lucky Luke.

 
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17 Messages :
  • La mort d’un "honnête homme"...
    12 mai 2012 17:14, par Jean-Michel Vernet

    Un tout dernier survivant de la grande BD Franco-Belge nous quitte donc...

    Compagnon de route de Franquin, Morris, Peyo, Greg, Charlier et tant d’autres, il nous laisse orphelins de son talent et de sa gentillesse (qui étaient manifestes en séances de dédicaces), mais également d’une certaine conception de la bande dessinée, conçue non comme un pseudo "Art", aujourd’hui trop souvent mercantile, opportuniste ou élitiste, mais plutôt comme un "bel ouvrage", né d’un artisanat attentif et scrupuleux.

    Ajoutons l’éclectisme de cet auteur, son refus des catégories, son absence de carriérisme et son sens de la pédagogie et de la filiation, et nous obtiendrons le beau portrait d’un "honnête homme" , comme la bande dessinée savaient encore en forger, il y a quelques décennies...

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  • Au revoir Monsieur Paape... Un très grand Monsieur de la bande dessinée nous quitte. Il avait le talent et la générosité des grands créateurs de sa génération, il nous a tous fait rêver avec les très belles séries qu’il a illustrées avec les plus grands scénaristes (Greg, Charlier, Duchâteau, Dufaux...) et qui sont des classiques d’aujourd’hui ! Cela tout le monde le sait et c’est déjà énorme.
    Mais il y avait aussi une autre facette de son talent : Il fut un professeur extraordinaire ! ceux qui ont eu la chance de suivre son enseignement ont profité d’un pédagogue hors normes ! Attentif à chacun, très généreux dans les conseils, sachant dire franchement ce qui n’allait pas mais restant toujours positif, montrant toujours par l’exemple, dessinant et corrigeant sur des calques, expliquant autant de fois que nécessaire...tout cela est déjà beaucoup mais il y avait encore autre chose : Il était d’une neutralité bienveillante absolument incroyable ! Il laissait chacun développer sa personnalité, trouver sa voie, se chercher librement, laissant le temps de la maturation, n’imposant aucun dogme, aucun courant aucun courant de pensée, aucune mode. Il appréciait la création, les créateurs, il nous faisait partager son compagnonnage avec ses illustres collègues nous racontant d’innombrables anecdotes à propos des débuts de Franquin, Morris, Peyo, Hubinon, etc... Grâce à lui j’ai appris à dessiner sans oublier le lecteur, à essayer de raconter une histoire le plus clairement possible, à composer une image, à encrer au pinceau (winsor et newton), à lettrer une bulle, à chercher de la documentation, à observer le monde, à en faire des croquis, à aimer la bande dessinée comme le plus beau des artisanats qui peut devenir, par la bande, un art ! Il était un parfait amoureux du dessin, en aimait l’élégance, et savait transmettre cette passion comme personne, c’est pourquoi il eut tant d’élèves ayant réussi dans une profession si difficile, alors qu’il ne donnait qu’un "cours du soir". Et il savait garder dans son atelier une atmosphère de bonne humeur qui rendait le travail enthousiasmant.
    Pour tout cela merci Monsieur Paape, éternellement merci.
    Toutes mes pensées et mes condoléances vont également à sa chère épouse et à sa famille.

    Philippe Wurm

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    • Répondu par chatpapillon le 15 mai 2012 à  01:25 :

      Je présente à son épouse et toute sa famille mes bien sincères condoléances... Encore un ami qui s’en va...
      Pierre Brands

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    • Répondu par Karine Drieskens le 15 mai 2012 à  11:00 :

      J’ai eu la chance de le cotoyer dans son atelier rue de la Victoire et rue de la Croix de Pierre, en 1980 et 1981, et je me souviens, derrière le sérieux de l’apprentissage, de l’atmosphère de rigolade bien typiquement BD : des gens qui font de belles choses mais ne se prennent jamais au sérieux, voilà ce que j’ai aimé chez ce dessinateur...

      Et je lui pardonne d’avoir dit que le cheval est un animal "mal proportionné avec son gros corps et ses longues jambes" lol !

      Au revoir monsieur, respect et amour !

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    • Répondu par Eric le 4 mars 2013 à  22:02 :

      Je suis un de ses anciens élèves (de l’académie de Saint-Gilles), je ne peux rien ajouter de mieux pour exprimer quel homme il était ! J’étais plein de défaut et il me corrigeait mes dessins, il m’a appris à dessiner avec des bouts de caoutchouc, c’était sa méthode à lui et elle marchait. Je me souviens qu’un jour après les cours, nous descendions la rue pour aller prendre notre Tram, et là, nous fîmes la rencontre d’un jeune vendeur de l’opération cap 48, le vendeur lui demanda "voulez-vous m’acheter un autocollant cap 48" et lui a répondu gentiment "Non, mais nous les dessinons", il avait cette générosité pour les œuvres caritatives, je m’en souviens encore, merci Eddy, repose en paix !
      Eric Richard Gaillet

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  • oooh, nooon ! ça me fait mal au coeur, car c’était un homme charmant, discret, travailleur, et qui n’a pas toujours été traité à la hauteur de son talent. IL nous laisse des perles comme ses Marc Dacier, des Valhardis, les Luc Orient,... et même un épisode des Misérables grâce à Michel Deligne. J’aurais aimé le rencontrer une dernière fois pour le remercier et le féliciter ...
    J’espère que le journal Spirou, au minimum, lui offrira un hommage que demande cet immense talent.

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  • Il me semble que les personnages de l’oncle Paul et de ses neveux ont été créés par Victor Hubinon et non par Eddy Paape.

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    • Répondu par francois d le 14 mai 2012 à  11:58 :

      Dans Histoire de Spirou et des publications Dupuis de Philippe Brun (ed. Glénat, 1980) on peut lire :
      "Les démarrages, réunissant l’Oncle Paul et ses deux neveux, ainsi que les têtes intercalaires, étaient généralement réalisées pour les premières histoires par Eddy Paape. Ce dernier a également dessiné les couvertures, les tables des matières et des illustrations de présentation des premiers albums reliés".
      Suit l’inventaire (réalisé par Thierry Martens et P. Brun) de tous les récits de l’Oncle Paul dont les premiers :
      - Spirou n°668 - Cap Plein Sud - Paape et Charlier
      - Spirou n°670 - Martyrs du pôle Sud - Paape et Charlier

      Là où je te rejoins, cher Jacques, est que ayant vu des planches des Oncle Paul d’Attanasio, je suis persuadé que sur ces planches-là, c’était Hubinon qui dessinait les premières et dernières cases mettant en scène l’Oncle Paul et ses neveux.
      Comme toute cette bande (Charlier, Hubinon, Paape, MiTacq, Attanasio, Graton...) travaillait ensemble dans les bureaux de la World Press de Troisfontaines, il est plus que probable qu’Hubinon ait encré certaines cases des Oncle Paul alors qu’il n’est pas crédité dans l’inventaire de Martens-Brun.

      fd

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      • Répondu par Philippe Wurm le 14 mai 2012 à  19:41 :

        Je ne suis pas un spécialiste des oncles Paul.
        Mais j’ai entendu Paape dire que lui et Hubinon avaient un encrage très proche à une époque. Paape ayant encré pas mal de planches d’Hubinon (l’inverse ne semble pas vérifié). Quand vous voyez du Hubinon sur les introductions et conclusions des récits de l’oncle Paul, êtes-vous bien sûr qu’il n’y a pas du Paape là-dessous ?

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        • Répondu par Dominique le 15 mai 2012 à  13:30 :

          C’est effectivement Victor Hubinon qui a graphiquement créé le personnage de l’Oncle Paul. Il a ensuite assuré l’encrage des têtes de l’Oncle Paul et de ses neveux sur les cases d’ouverture et fermeture des récits. Rapidement, Eddy Paape a repris le flambeau, et cela durant de très longues années. Et oui, Hubinon a donc encré les têtes sur les planches d’Attanasio (en tout cas sur les premières histoires réalisées par celui-ci).

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  • Reste à esperer un hommage de la profession à la hauteur de son talent et des signes de reconnaissance de ceux avec qui il a travaillé et de ceux qu’il a formé.

    On a -fort légitimement- trouvé (et on trouve encore) des tonnes d’articles voires des revues complètes consacrés à l’immense Jean Giraud, j’ose croire que Paape aura a minima quelques pages.

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    • Répondu par Michel Dartay le 14 mai 2012 à  14:55 :

      Je suis sûr que Henri Filippini lui rendra un dernier hommage dans les pages du prochain DBD.

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  • Ce n’est pas Tommy Blanco mais Banco.

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  • Que de merveilleux moments il nous a donnés, Luc Orient, particulièrement le cycle Térango, mais l’ensemble de la série m’a fait rêver. Aussi son superbe épisode de Valhardi Le Château Maudit. Et n’oublions pas qu’il a enseigné à de nombreux auteurs particulièrement Andreas qui, visiblement, a une haute estime pour lui. Un grand de la bande dessinée classique.

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  • Il a rejoint GREG , De MOOR et tant d’autres

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  • C’était un des géants de l’âge d’or (enfin, mon âge d’or, la période "Greg rédac’ chef")du journal Tintin, avec Herman, Vance, Tibet, Craenhals, Dupa ...
    Bon choix que celui de l’illustration de fin d’article : "24h pour la planète Terre" est un des meilleurs récits de cette série.
    Une précision : vous mentionnez que l’intégrale Luc Orient est en cours de réalisation : elle est en fait achevée depuis novembre 2008 (5 volumes, au Lombard, aussi indispensables que "La passion de la page d’après", même éditeur).

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    • Répondu par Giff-Wiff le 17 mai 2012 à  14:14 :

      Voilà, la page est tournée. Eddy Paape restera comme cet auteur "trait d’union" entre le classicisme de l’école franco-belge (années 50/60) et une volonté d’émancipation vers une BD plus "expérimentale" : jugez-en sur pièces, à travers son parcours, son trait racé, ses plans, plongées, contre-plongées, le montage assez audacieux de ses planches...
      Il est juste temps de le reconnaître, Eddy Paape fut un laboratoire à lui seul de ce que peut offrir une BD généreuse, inspirée, et toujours respectueuse de son public.
      Merci, Monsieur, pour tous ces moments de bonheur...

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