Morvan & Porcel : « La Bande Dessinée est un média tellement passionnant ! »

22 juin 2004 0 commentaire
  • Comment réaliser une bande dessinée qui traite de la narration, tout en privilégiant l'aventure et l'action ? {{Jean-David Morvan}} a trouvé la solution à ce question grâce à [Reality Show->http://www.actuabd.com/article.php3?id_article=1478]. Il s'en explique, en compagnie du dessinateur de la série, {{Francis Porcel}}. Ensemble, ils nous font découvrir l'univers de cette série et leurs envies...

Reality Show traite du phénomène de la télé-réalité... Pourquoi avez-vous eu envie d’utiliser cet univers dans un monde futuriste ?

Morvan : Cela me permettait de parler d’une façon subtile de la narration. En découvrant cette série, le lecteur peut avoir deux degrés de lecture différents : D’une part, il se détendra en lisant les aventures de l’héroïne. Celles-ci se déroulent lorsque les caméras de l’émission télévisée fonctionnent. D’autre part, le lecteur y percevra certains conseils concernant les procédés narratifs propres à la bande dessinée et la manière de lui donner du rythme. Ceci est particulièrement visible durant les scènes qui ne sont pas filmées. Dans le premier album, Oshii discute avec son équipier dans l’hélicoptère. Son impresario lui dicte certaines consignes afin d’être plus amusante, de donner une cadence à l’histoire. Je me suis amusé à mélanger ces deux visions dans le récit. Bien entendu, le lecteur ne peut se contenter que de lire Reality Show au premier degré !

Morvan & Porcel : « La Bande Dessinée est un média tellement passionnant ! »

Francis Porcel, comment avez-vous été impliqué dans la création de cette série ?

Porcel : J’habite en Espagne. Lors d’un festival de bande dessinée à Grenade, mon ami Sergio Garcia (Dexter London, L’Aventure d’une BD) m’a présenté Yves Schlirf. Je lui ai montré mon travail. Il m’a demandé de lui envoyer des planches qu’il a transmises à Jean-David Morvan...

Morvan : Son style graphique et ses couleurs m’intéressaient. Je lui envoyé un mail pour lui proposer de travailler avec moi. A l’origine, j’avais écrit Reality Show pour un autre dessinateur...

Avez-vous modifié votre récit pour mieux correspondre aux désirs de Francis Porcel ?

Morvan : J’ai une vision très claire de mes histoires. Mais je me laisse une certaine liberté à mes dessinateurs pour faire évoluer l’histoire selon leurs souhaits. J’essaie dans la mesure du possible d’en tenir compte. Après tout, plus il y a de bonnes idées dans un album, mieux il sera réussi !

Triangle Rouge

Triangle Rouge, le méchant de l’histoire, a certaines caractéristiques d’un super-héros....

Morvan : C’était amusant de le faire sauter de toit en toit. Cela lui donne un côté héroïque et intrigant. Ses ennemis s’interrogent sur ce phénomène étrange. Triangle Rouge est aussi un personnage trouble : le lecteur ne connaît par encore les raisons de ses actes odieux. Les meurtres semblent n’avoir aucun lien entre eux !
Triangle Rouge disparaîtra à la fin du troisième album, mais il va amener une petite révolution dans la télé-réalité !

Oshii, l’héroïne, est émerveillée par ce monde aseptisé. Puis on la sent peu à peu désabusée...

Morvan : Après avoir vécu bien des tourments à la fin du deuxième album, elle le sera encore plus dans le début du troisième (Rires) ! Mais Oshii va reprendre du poil de la bête et va avoir l’idée qui déclenchera la découverte de la vérité. Elle est encore désillusionnée, mais percevra rapidement ses marges de manœuvre. Elle deviendra ainsi l’équivalente de Baron, la vedette du Reality Show.

Morvan & Porcel

Etudier le caractère d’un personnage face à une situation, n’est-ce pas un de vos plus grands plaisirs dans ce métier ?

Morvan : Evidement ! J’adore inventer de nouveaux univers de science-fiction, mais j’aime avant tout y placer des personnages. Je me pose souvent la question : «  Comment réagirais-je si j’avais son caractère face à telle situation ? ». C’est passionnant !

L’accueil du deuxième Al’ Togo a semble t’il été mitigé. Certains n’ont pas compris la course poursuite qui s’étend sur une grande partie de l’album...

Morvan : Midi-Zuid est un album particulier. Le lecteur a l’impression qu’il s’agit d’une histoire complète. ... Et pourtant : ce n’est pas la fin de l’histoire ! Ce deuxième tome est le déclencheur de nombreuses questions en suspend. Lorsque la série aura évolué, les lecteurs percevront qu’elle n’est pas aussi simpliste qu’elle en à l’air... Des jalons sont posés et nous les retrouveront dans le troisième et quatrième album.

Al Togo

N’est-ce pas en quelque sorte un jeu de la part d’un scénariste ? Laisser des jalons qui permettent d’ouvrir plus tard d’autres portes ?

Morvan : Je comprends votre pensée. Mais ce n’est pas vraiment le cas de cette série. J’ai une idée précise quant aux pistes que j’y ajoute. Je ne pouvais pas expliquer tout ce que je voulais dans ce deuxième album. Je ne l’ai pas dit souvent, mais cette course -oursuite dans la gare du Midi va entraîner une autre intrigue axée sur le phénomène de la manipulation médiatique. En écrivant le deuxième Al’ Togo, j’ai opté pour un choix difficile : mentir au lecteur !

Les journalistes américains qui semblaient presque superflus dans Midi-Zuid vont découvrir ce qu’il se cachait derrière cette affaire. Sylvain Savoïa et moi-même savions que nous prenions un risque et que nous utilisions une grosse ficelle narrative. Mais elle est totalement voulue et sera expliquée dans les prochains albums.

Revenons à Reality Show : Francis Porcel, comment crée t’on un univers d’anticipation ?

Porcel : Jean-David m’envoie le scénario, et je réalise un story-board en m’appliquant plus particulièrement sur les recherches des décors. Il me laisse beaucoup de liberté dans la création de cet univers, et j’adore ça !

Vous avez également été l’assistant de Munuera pour Spirou ...

Porcel : C’est un bien grand mot ! Je l’ai un peu aidé sur certains décors des premières planches. C’était assez facile de se fondre dans son style, car c’est quelqu’un de très rigoureux. Je me contentais d’inventer des paysages et d’en faire un crayonné. José-Luis apportait sa touche personnelle -et surtout son style- lors de l’encrage. Mais il a une manière si particulière de raconter une histoire, qu’il lui est impossible de déléguer totalement la réalisation d’un aspect spécifique de son travail. En fait, je n’étais qu’un simple consultant.

Jean-David Morvan, comment vivez-vous ce statut d’auteur vedette ? On a l’impression que les éditeurs ne cessent de vous « flatter » pour que vos nouvelles séries rejoignent leurs catalogues ?

Morvan : Bien (Rires) ! Comme beaucoup d’auteurs, j’ai eu une sale période et personne ne voulait de mes scénarios. Ce qui m’arrive aujourd’hui est donc assez plaisant ! Mais cela m’impose aussi à une certaine prudence : j’ai envie de raconter tellement d’histoires. Et j’ai du mal à me freiner. J’essaie donc de les publier chez des éditeurs qui croient vraiment au projet que je leur présente. Je ne pourrais pas signer n’importe quelle histoire chez Dargaud par exemple. Mais certaines d’entre elles correspondent plus à ce que les autres éditeurs attendent. Je n’ai pas l’impression que l’on ne me dit « oui », que parce que je suis le scénariste de Sillage. Cela me rassure qu’un éditeur refuse un de mes projets. C’est la preuve qu’il ne le choisira que sur mes idées, et non pas sur mon nom. C’est positif !

Cela aussi m’oblige à gérer mes séries au mieux, en me recentrant sur certaines d’entre elles pour avoir l’esprit plus libre. Enfin, c’est ce que j’enviage de faire depuis depuis quelque temps, mais je ne sais pas comment y parvenir (rires).

Vous ne risquez pas d’être atteint du phénomène du « Burn Out », qu’on vous aie trop vu ?

Morvan : C’est un risque. Mais en même temps, la vie continue et l’actualité ne s’arrête pas. De nouvelles idées mûrissent peu à peu dans mon esprit. J’arrive à gérer mes différentes séries. A vrai dire, je ne pensais pas que cela marcherait aussi bien pour moi. Je suis heureux, et c’est un excellent stimulant !

Reality Show T3

Vouliez-vous être dessinateur en entrant à l’Ecolde BD de Saint-Luc ( NDLR : Morvan a fréquenté cette célèbre école de dessin, située à Bruxelles) ?

Morvan : Je m’étais inscrit dans cette école de dessin en ne sachant pas si je voulais être dessinateur ou scénariste. Je ne connaissais personne pour illustrer les univers que j’inventais. J’accomplissais donc cette tâche moi-même, mais je n’aimais pas tellement cela ! J’appréciais voir mes pages terminées. Maintenant, d’autres personnes beaucoup plus douées s’en chargent.

Vous aimeriez dessiner un album de BD ?

Morvan : Je ne sais pas ! C’est très excitant d’alterner les projets et les univers. Je ne pense pas que j’aurais autant de plaisir à illustrer une bande dessinée. Et puis, je dois vous avouer une chose : Je ne sais pas quoi m’écrire ! Lorsque je vois le dessin de Francis Porcel, j’ai une idée assez précise de l’histoire que je dois lui inventer. Mais lorsqu’il s’agit de moi, je bloque ! C’est pour cette raison que j’ai arrêté de dessiner.

J’ai d’excellents amis scénaristes. Mais je n’ose pas leur demander de m’écrire une histoire. J’ai un emploi du temps tellement chargé que je risque de mettre des années à la dessiner (rires).

Qu’est-ce qui vous séduit dans le style de Francis Porcel ?

Porcel : Enfin une question intéressante ! (rires)

Morvan : C’est un excellent designer ! Il donne beaucoup de vie à ses machines et ses robots. Il se dégage de son dessin une influence nipponne avec, en plus, beaucoup d’élégance. Les espagnols vivent dans un vase clos, préservé des influences venant de la BD franco-belge. Ils ont une tout autre perception des codes graphiques qui sont employés en France pour la Science-fiction...
Francis a également beaucoup de talent pour doser ses aplats noirs et pour faire ses couleurs, même si aujourd’hui ce n’est plus lui qui les réalise (rires).

Francis Porcel, vous avez signé un album en solo pour un éditeur espagnol....

Porcel : Il s’agissait d’une histoire intemporelle qui se déroulait au vingtième siècle : des gens trouvaient une machine capable de redonner vie à un mort.

Cela ne vous manque t’il pas d’être votre propre scénariste ?

Porcel : Le scénario est un art difficile qui demande beaucoup de travail. J’aime beaucoup mon histoire car c’est en quelque sorte mon premier enfant. J’ai envie d’utiliser mes personnages à nouveau.

Morvan : Le premier cycle de Reality Show ferra trois albums. Nous enchaînerons directement sur le quatrième, mais il est fort probable que Francis alternera ses projets personnels à notre série dans à l’avenir.

Reality Show
Des caméras qui suivent les héros dans l’action.

Jean-David Morvan, comment l’envisagez-vous, précisément, votre avenir ?

Morvan : La Bande Dessinée n’est pas un métier dans lequel on peut se permettre de stagner ! Si on ne progresse plus, on régresse ! Surtout si le scénariste emploie certains subterfuges qui lui permettent de diluer l’histoire, et donc d’écrire un récit vide de sens.
Pour le moment, j’écris dans l’urgence. J’aimerais avoir plus de temps pour écrire les colonnes vertébrales de mes récits. Aujourd’hui, je dois gérer des tonnes d’e-mails, de coups de téléphone de mes collaborateurs ou d’éditeurs. J’essaie de consacrer une journée par projet, car c’est extrêmement fatiguant de changer de « monde ».
L’écriture d’un « chemin de fer » (ndlr : synopsis reprenant le détail des scènes planche après planche) est primordiale pour la qualité du récit. Il permet au scénariste de pouvoir retravailler certaines scènes, et de permettre au récit d’interagir en fonction du développement. Pour l’instant, j’ai un peu trop tendance à oublier cela et de faire un peu trop confiance à ma technique de travail. Mes histoires seraient plus fortes si je m’appliquais plus dans mes « chemins de fer ».

C’est étonnant que vous disiez cela, alors que vous publiez sans cesse de nouvelles séries....

Morvan : Oui. Mais la bande dessinée est un média tellement passionnant ! J’apprends chaque jour de nouvelles choses... Comme je vous le disais, j’ai du mal à me freiner !

Oserais t’on encore vous demander si vous avez des projets ?

Morvan : Plus trop pour le moment ! Mais je développe une idée avec les auteurs de Kuklos (Gaultier & Ricard). Il s’agira d’une auto-fiction. Nous nous mettron en scènes, face à diverses situations et essaierons d’y répondre avec franchise ! Autrement dit, si je suis un salaud dans une circonstance particulière, je devrai l’écrire. Je compte sur mes amis co-auteurs pour y veiller !

Cela me fait penser au Saumon de Patrick Cothias et Pierre Wachs. Les deux premiers albums sont aujourd’hui d’autant plus émouvants que le scénariste semble passer par une période difficile...

Morvan : J’avais adoré cette bande dessinée. J’apprécie énormément le travail de Cothias car c’est un feuilletoniste extraordinaire. J’espère que nous lirons prochainement de nouveaux albums écrits par ses soins...

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photo des auteurs : (c) Nicolas Anspach.

Illustrations de Reality Show : (C) Morvan, Porcel & Dargaud.

Illustrations de Al’ Togo : (C) Morvan, Savoia & Dargaud.

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