"Morveuse" de Rebecca Rosen (L’employé du Moi) : un cerveau couché sur le papier

27 septembre 2019 0 commentaire
  • Julia, étudiante en arts, est un esprit marginal et à vif. Troublée par le décès de sa mère et sans repères, elle divague entre expression artistique, engagement au sein d'un collectif féministe et consommation de drogues. En résulte un maelström que la Rebecca Rosen magnifie par son traitement graphique. La jeune dessinatrice ose faire de la bande dessinée un art du sensible.

Julia est une jeune adulte à part. Ayant grandi dans l’ombre d’une mère dépressive et dépendante aux médicaments, elle semble peu désireuse de se plier aux codes sociaux, même pour se donner des chances d’obtenir son diplôme ou pour cohabiter sereinement dans un squat. Venue s’installer à Bruxelles pour suivre des études d’art, elle a conservé des liens ambivalents avec sa mère. Sa disparition l’affecte davantage qu’elle ne le pensait.

Sa propre santé mentale paraît fragile et vacillante. Instable et solitaire, elle peine à se lier avec autrui. Elle use et abuse de l’alcool et des drogues au point de se déconnecter parfois totalement de la réalité. Elle se met souvent à saigner du nez, sans savoir s’il s’agit de symptômes d’une maladie ou des conséquences d’une manie adoptée pendant l’enfance.

Le décès de sa mère qui lui versait un peu d’argent et son obstination à ne s’exprimer que par la linogravure remettent en cause ses études. Ne sachant pas si elle pourra les poursuivre, ni même si elle pourra rester dans sa colocation, elle rencontre au hasard d’un concert un collectif de femmes activistes dont les idées et le mode de vie la séduisent. Elle les rejoint, s’installe dans leur squat et participe à leurs actions. Ces changements ne la conduisent cependant pas à l’apaisement...

La dessinatrice Rebecca Rosen, d’origine canadienne quoiqu’installée en Belgique, raconte le destin de Julia avec beaucoup d’originalité, tant dans son traitement graphique que dans ses choix narratifs. Les deux se recouvrent d’ailleurs, nourrissant mutuellement une confusion et un éclatement reflétant la psyché de la protagoniste.

"Morveuse" de Rebecca Rosen (L'employé du Moi) : un cerveau couché sur le papier
Morveuse © Rebecca Rosen / L’employé du Moi 2019
Morveuse © Rebecca Rosen / L’employé du Moi 2019
Morveuse © Rebecca Rosen / L’employé du Moi 2019
Morveuse © Rebecca Rosen / L’employé du Moi 2019

Le lien entre l’esthétique choisie par Rebecca Rosen et les tourments de son personnage est ce qui apparaît de prime abord à la lecture de Morveuse. Les jeux sur les typographies, les compositions et surtout les couleurs renvoient aux kaléidoscopes visuels et sonores qui harcèlent Julia. Les variations rappellent ses sautes d’humeur. Les couleurs, souvent vives et éloignées de tout réalisme, expriment ses émotions et sentiments.

Le travail sur les couleurs, justement, est particulièrement élaboré. Procédant souvent par couches, comme dans le procédé de la sérigraphie qu’elle affectionne, Rebecca Rosen impose un filtre entre son histoire et le lecteur, de la même manière que Julia s’est mise à distance de la réalité qui l’entoure. La jeune femme, au fur et à mesure du déroulement sa propre histoire, en est de plus en plus spectatrice. Elle décide moins et même subit certaines de ses actions. Certaines pages peuvent même faire penser qu’elle est victime d’hallucinations.

Autre bonne idée : l’intégration de supposées reproductions de linogravures de Julia. En pleines pages et en noir et blanc, elles montrent toutes des scènes liées à son enfance. Si les passages en couleurs révèlent au lecteur les actions et la psychologie du personnage, les linogravures en présentent la conscience.

Chaque image nous en apprend un peu plus sur son passé et surtout sur la façon dont elle se le remémore, le perçoit et le reconstruit. En ce sens, ces inserts apportent un contrepoint indispensable au récit, nous permettant d’échafauder quelques hypothèses expliquant la fragilité de Julia. Quelques pages abstraites, reproduisant en négatif les déchets de ses gravures, viennent renforcer cet aspect en insistant à la fois sur la matérialité de son travail artistique et sur l’indicible de ses souffrances.

Le récit est lui-même construit de manière apparemment chaotique. Ce n’est évidemment qu’un leurre. La narration est maîtrisée par Rebecca Rosen qui, si elle ne suit pas une trame strictement linéaire, distille indices et retours en arrière permettant au lecteur de reconstituer l’histoire de Julia et de sa mère. Ce faisant, elle aborde divers thèmes aux enjeux très contemporains, tels la fin de vie assistée, la sororité et l’activisme, mais aussi des sujets universels comme les rapports mère-fille, l’hérédité, le rôle de l’art en politique et le féminisme.

Nous aurions aimé que Morveuse comporte quelques pages supplémentaires pour approfondir davantage le portrait psychologique de Julia, tout en la faisant glisser plus lentement et subtilement encore vers la perte de raison. La force de ce portrait fait de Rebecca Rosen, quoi qu’il en soit, l’une des révélations de la rentrée 2019.

Morveuse © Rebecca Rosen / L’employé du Moi 2019
Morveuse © Rebecca Rosen / L’employé du Moi 2019
Morveuse © Rebecca Rosen / L’employé du Moi 2019

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:
BDfugue FNAC Amazon

Morveuse - Par Rebecca Rosen - L’employé du Moi - édition originale : Flem, Conundrum Press, Canada, 2018 - traduction & relecture par Rebecca Rosen & Thomas Keukens - 19 x 26 cm - 80 pages couleurs - couverture cartonnée - parution le 11 septembre 2019.

Consulter le site de l’autrice & l’écouter dans l’émission d’Aude Lavigne Les Carnets de la création (France Culture).

  Un commentaire ?