Mourad Boudjellal : "C’est au travers des médias que je me suis rendu compte de ce qu’était devenu Soleil "

26 février 2007 2 commentaires
  • Créant, avec Soleil, un label leader auprès des adolescents et des jeunes adultes, Mourad Boudjellal a fait une alliance remarquée avec Gallimard dans l'exploitation de Futuropolis, une maison qui possède à son catalogue quelques-unes des plus belles signatures de la création contemporaine. Il a surpris encore en prenant le contrôle en 2006 d'un... club de rugby! Bilan et perspectives avec une personnalité hors normes.

Entre vos diverses occupations, trouvez-vous encore le temps d’être éditeur et d’accompagner quelques auteurs dans leur processus créatif au quotidien ?

Je n’ai jamais arrêté de le faire, même si la direction de Soleil me prend du temps. Les contacts avec mes auteurs me sont plus importants que ceux avec mes banquiers. Je n’éprouve pas de plaisir à régler mes factures, par contre j’en ai beaucoup en découvrant des auteurs talentueux. Je structure actuellement ma maison d’édition. Je veux trouver du temps pour revenir à ce métier-là. Cela m’attriste de ne pas être aussi actif que je le souhaiterais dans l’accompagnement des auteurs. J’ai démontré par le passé que j’avais, par moments, plus de nez que d’autres dans le choix des projets. J’ai envie d’utiliser à nouveau mes points forts…

Mourad Boudjellal : "C'est au travers des médias que je me suis rendu compte de ce qu'était devenu Soleil "Quelles relations avez-vous avec vos éditeurs ?

Je les vois souvent, et je tiens à avoir un regard sur tous les projets. Je les écoute beaucoup. J’ai la qualité de pouvoir changer d’avis facilement, surtout s’ils ont un discours argumenté. Je ne contredirai jamais la parole de l’un de mes éditeurs. Si l’un d’eux a promis quelque chose à un auteur, je ne lui demanderai jamais de renier sa parole ou qu’il négocie pour arriver à une autre solution.

Vous restez le décisionnaire, vous gardez le dernier mot.

Effectivement.

Y compris pour Futuropolis ?

Non. Je suis consulté, mais j’ai promis à Sébastien Gnaedig, le directeur éditorial de Futuropolis, de lui laisser beaucoup de liberté. Je tiens donc parole. En revanche, il me demande souvent mon avis.

Vous avez fait l’actualité en 2006 en vous implantant dans le manga avec vos prises de participation dans [SEEBD [1] et DAIPEN [2]->3304], après avoir reçu un excellent accueil pour les livres de Futuropolis. Et puis, il y a votre investissement dans le Rugby Club Toulonnais. On est loin de la BD, là...

Un manga édité par AkikoJe suis heureux, grâce à ma participation dans le Rugby Club Toulonnais (RCT), d’avoir pu parler de la bande dessinée. Ces six derniers mois, j’ai été interviewé par la plupart des médias de France à propos de ce club, mais également au sujet de mon parcours social. Grâce à cela, j’ai pu parler de Soleil et de la bande dessinée. La plupart des maisons d’édition de bande dessinée concurrentes n’ont jamais eu une aussi grande couverture médiatique, même si on cumule les années !
L’année 2006 a été une excellente année pour Soleil. Les ventes de fond continuent à progresser, alors que ce n’est pas le cas chez d’autres. Nous avons bien profité des opportunités du marché. Mais il y a quand même eu quelques déceptions, comme par exemple, l’échec de la Collection 32 de Futuropolis.

Pourquoi, selon vous ?

Cette collection me plaisait. Je suis convaincu que c’était une bonne idée. Mais peut-être l’avons-nous eue un peu trop tôt ?

Vous incarnez un nouveau type d’éditeur qui semble rechercher une certaine médiatisation personnelle.

Ces derniers mois, beaucoup de gens ont cru que le RTC me prenait tout mon temps. Ce n’était pas le cas. Ce sont les différentes interviews et tournées presse qui m’accaparaient. Mais je suis heureux de l’avoir fait ! Lorsque j’ai commencé dans l’édition, on disait qu’il était impossible de gagner de l’argent avec la bande dessinée. Sans parler des gens qui disaient que la BD était le parent pauvre du livre ; ou alors que l’argent, "c’était sale". Or, les grands éditeurs historiques étaient loin d’être pauvres … Charles Dupuis et Georges Dargaud n’ont pas fini RMIstes que je sache !
J’ai toujours préféré mettre en avant une image de la BD qui soit plus dynamique, pleine de panache, quitte à mélanger champagne, strass et paillettes. J’ai pu présenter la bande dessinée sur toutes les chaînes de télévision françaises comme un média riche et diversifié, pas comme le parent pauvre du livre. Il faut des gens qui oeuvrent dans ce sens : ce n’est pas normal qu’aujourd’hui encore, la bande dessinée ne soit pas incluse dans tous les hit-parades de vente du livre.

Vous qui avez été élevé par des parents au revenu plus que modeste, votre réussite personnelle ne vous met pas mal à l’aise avec certains de vos auteurs. La majorité d’entre eux a du mal à joindre les deux bouts…

Non. L’argent n’est pas une valeur. C’est seulement quelque chose qui permet d’attendre la mort de manière plus amusante … Je fais sincèrement mon métier et je veux que mes auteurs aient les meilleures conditions possibles, tout en tenant compte des contraintes du marché.
C’est amusant parce que c’est au travers des médias que je me suis rendu compte de ce qu’était devenu Soleil. Auparavant, je ne me posais pas cette question…

Au fil des ans, vous figurez dans le peloton de tête des gros éditeurs…

Oui. Mais je me disais – et je le pense toujours – que ce n’était pas possible ! Quand on m’a dit dernièrement que nous avions un point de part de marché d’avance par rapport à Casterman et Fluide Glacial, je ne l’ai pas cru ! Cela me paraissait incroyable … En entendant cela, je me suis dit : « les libraires doivent planquer les livres Soleil dans leurs caves et attendre de nous les renvoyer » (Rires).

Votre prise de participation dans SEEBD et DAIPEN laisse-t-il supposer que vous privilégiez aujourd’hui le manga …

Pas du tout ! On était absent de ce marché, et on a voulu y être. Nous sommes totalement indépendants du manga. Si la vague du manga s’écroule, cela n’aura que très peu d’impact sur notre chiffre d’affaires. L’incidence économique sera faible pour nous. Ce qui n’est pas le cas de tous les éditeurs. Le grand mérite de Soleil est d’avoir grandi sans les mangas.

Que représente le manga dans votre chiffre d’affaires ?

C’est anecdotique !

Il me semble avoir lu le chiffre de 10 % ...

Peut-être même moins. Le manga représente en tout cas moins de 10% de notre marge !

La majorité de votre chiffre est-il constitué par les albums d’Arleston ?

Non. Le catalogue Soleil s’est beaucoup diversifié ces dernières années, et d’autres auteurs ont signé des best-sellers. Mais il est certain que Le Monde de Troy et les autres séries de Christophe Arleston font une grande partie du chiffre. C’est un des auteurs majeurs de Soleil.

Est-ce dû au fait que vous vous êtes fort diversifié que vous vous sentez aussi bien ?

Soleil est un éditeur générationnel. Aujourd’hui nous récoltons les fruits de notre travail, notamment auprès des jeunes. Il y a quelques années Soleil était considéré comme une maison peu solide, et Dargaud comme étant LA maison d’édition. Aujourd’hui, il me semble que Dargaud est plutôt un éditeur de vieux ! Mais bon, je suis conscient que nous aurons nous-mêmes cette image dans quelques années (Rires).

Les Petits Ruisseaux (Futuropolis)Justement, la joint-venture avec Gallimard dans Futuropolis était-elle une manière d’améliorer votre image ?

Non. Je faisais partie du lectorat du Futuropolis [3]. J’ai fugué à quatorze ans, pour monter à Paris et visiter la librairie qui porte ce nom. J’ai de nombreux albums des collections Copyright, Baraka et X de Futuropolis. J’ai voulu montrer que je pouvais également réaliser de la BD d’auteur, en y consacrant également les outils que seule une grande maison de BD traditionnelle pouvait apporter. Notamment une très bonne diffusion. On a réussi à transformer certains livres difficiles en succès. Un accueil qu’aucun éditeur indépendant n’aurait réussi à avoir pour de telles œuvres…

Futuropolis est il rentable ?

Aujourd’hui, non. Mais ce n’est pas l’objectif premier…

Tout éditeur souhaite que l’ensemble de son catalogue soit bénéficiaire, du moins en équilibre…

Il y a une règle d’or dans le métier d’éditeur : se donner le temps. Le catalogue Futuropolis deviendra rentable un jour ou l’autre. Mais aujourd’hui, nous souhaitons avant tout fédérer les auteurs autour de cette maison d’édition. Et surtout qu’ils réalisent des livres marquants. Nous avons réussi à transformer certaines bandes dessinées d’auteur en grand succès.
Lorsque nous avons relancé Futuropolis, certains professionnels m’ont assassiné et criaient au scandale ! On s’imaginait que nous allions y publier des « histoires de chevaliers accompagnés de blondes à forte poitrine » (Rires). Je pense notamment à Jean-Christophe Menu. Il a été virulent… C’est normal : il avait peur de Futuropolis. Il avait raison : il doit continuer à nous craindre…

Finalement, le grand gagnant de la crise qui a eu lieu aux éditions Dupuis au printemps dernier, c’est peut-être vous. Vous avez récupéré deux éditeurs et quelques auteurs [4].

Vous savez, le plus facile, c’est de récupérer des auteurs. Le plus difficile, c’est de les garder. C’est un peu comme les filles (Rires). Si on réussit à garder tous ces auteurs, cela voudra dire que nous avons fait convenablement notre travail à tous les niveaux : éditorial, diffusion, marketing, etc.

Votre grande force est-elle de vous entourer de personnes compétentes ?

J’accorde beaucoup d’importance au facteur humain. Ma grande force est ma sincérité. Dès que je rencontre des auteurs qui étaient intégristes à mon égard, ils se rendent rapidement compte que je suis différent de l’image qui circule.

Lanfeust des Etoiles T6Il se dit que vous seriez acheteur de l’Echo des Savanes et d’Albin Michel BD. Qu’en est-il ?

Nous avons fait partie des personnes qui ont fait une offre. Nous ne sommes pas les seuls à l’avoir faite. Nous espérons que la nôtre sera retenue. A priori, nous devrions connaître le nom de l’acquéreur d’ici la fin de la semaine, début mars au plus tard. Tout le monde nous a mis dans une position de favori. Mais généralement, ce n’est pas le favori qui gagne…
Ceci dit, j’aimerais bien devenir l’éditeur de Reiser ! J’ai eu la chance de le connaître, et cette rencontre m’a marqué. Il est totalement atypique par rapport à notre production. Nous ne sommes pas présents dans ce registre.

Avec votre structure de diffusion, Delsol, vous pensez le remettre au goût du jour ?

Effectivement. Albin Michel BD ne semble pas être très bien diffusé. Les auteurs de ce catalogue auraient tout à gagner à être diffusés par notre structure.

Certains s’accordent à dire que l’on va vers une crise de la BD… 2007 sera-t-elle une bonne année ?

Nous sommes une fois de plus en hausse pour les deux premiers mois de cette année. Hausse des réassorts et baisse des retours !

Il y a de plus en plus d’écart dans les tirages. Des best-sellers au tirage pharaonique et des albums qui ne se vendent qu’à cinq mille exemplaires …

Il faut que Média-Participations apprenne que ce qui leur arrive n’est pas forcément le miroir du marché. Ce groupe est en aucun cas le baromètre de la bande dessinée ! Ce n’est pas parce que le fond ne se vend plus chez eux que tous les éditeurs sont confrontés à cette problématique ! Le fond de Soleil se vend encore très bien ! Et pour cause : il n’est pas vieillissant …
Je suis certain que les managers de Média-Participations, Claude de Saint-Vincent et Vincent Montagne, auraient du mal à dénicher le dessinateur talentueux parmi un groupe de dix auteurs en herbe qui viendraient les trouver avec un carton à dessin. Moi, si ! Je ne fais pas de la bande dessinée pour vendre un produit. La bande dessinée est ma vie. Depuis que je suis né, je ne pense qu’à la BD ! J’ai la chance d’avoir le talent d’être un bon chef d’entreprise et d’avoir pu développer ma passion. Ce n’est pas le haut ou le bas de bilan qui m’intéresse chez Soleil, mais avant tout les bouquins que nous éditons et les projets que nous montons.

En 2007, le manga aura-t-il toujours autant d’importance ?

Je ne sais pas. Mais quoi qu’il en soit : il n’y aura pas d’happy end ! Soit le manga s’écroulera, soit il se développera. Dans ce dernier cas, les éditeurs japonais débarqueront pour monter leurs propres structures sur notre marché. Ils se sont mis en configuration pour avoir la possibilité d’éditer eux-mêmes leurs productions, ou du moins leurs best-sellers. Ils ont centralisé les gros titres, imposé un sens de lecture, etc. Ils ont localisé notre marché et ont toutes les cartes en main pour avoir la possibilité de se développer chez nous. Est-ce qu’il le feront ? Je le pense…
De toute manière, dans les deux cas, l’issue ne sera pas favorable pour les éditeurs français…

Les éditeurs japonais deviennent de plus en plus exigeants. On n’achète plus des licences auprès d’eux aussi facilement qu’avant…

Effectivement ! De toute manière, je suis avant tout éditeur. Pas traducteur ! Ce n’est le même métier. Beaucoup de sociétés se disent éditrices alors qu’ils travaillent sans auteurs. Ils n’ont pas envie de gérer les états d’âme des auteurs ou des délais. Leurs catalogues contiennent quarante bouquins d’avance, à traduire. Ces éditeurs me disent souvent : « Oh, tu sais c’est plus facile comme cela. Je n’ai pas envie qu’un auteur vienne m’emmerder ». Et bien, moi, j’aime quand un auteur m’emmerde. Mon métier, c’est d’avoir une relation privilégiée avec les auteurs …
Si les Japonais débarquent, ils seront les premiers à souffrir de cela ! Moi, cela ne me touchera pas du tout car l’essentiel du chiffre d’affaires de Soleil est réalisé avec de la bande dessinée traditionnelle.

(par Nicolas Anspach)

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[1Editeur des labels Akiko, Kabuto, Saphira et Tokebi.

[2Editeur du label Asuka.

[3Maison d’édition crée par Etienne Robial.

[4Midam, Lepage, Pellerin, etc…

 
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