"Muertos" : Lutte des classes, Mexique et zombies

26 février 2020 0 commentaire
  • Bien plus qu’une BD gore classique, "Muertos" se révèle être un album aux nombreux symbolismes ! Un livre passionnant et talentueux aux dessins somptueux... Découvrez-le dans cette chronique où l'on peut aussi écouter l'interview de l'auteur, Pierre Place !

Dans le Mexique du début du siècle passé, le système social rappelle les pires moments du monde féodal. Tout est entre les mains des « maîtres », riches propriétaires dont les haciendas sont signes de puissance et de pouvoirs pluriels.

Et c’est dans une de ces haciendas qu’au début du livre nous faisons la connaissance de cette réalité sociale en découvrant les maîtres et leur quotidien, les contremaîtres, les ouvriers, les ouvrières... En quelques pages, l’auteur, Pierre Place, nous dessine ainsi le portrait d’une société, d’un monde en changement puisque même des riches commencent à avoir des convictions socialistes, le portrait des fondements mêmes d’une lutte des classes qui approche à grands pas.

"Muertos" : Lutte des classes, Mexique et zombies

Il s’agit évidemment du portrait d’une époque dont on reconnaît les similitudes avec la nôtre !

Et c’est dans cet univers qui ronronne dans un bien-être béat que la mort va faire son entrée. La Révolution ? Oui, puisqu’on parle de Zapata. Mais ce n’est pas la révolution des sans-grades que cette hacienda va devoir affronter, c’est un soulèvement mené par des morts-vivants.

À partir de ce moment-là, le récit va devenir le portrait d’un groupe humain qui n’a plus qu’un seul but : survivre. Et c’est dans le récit de cette aventure de plusieurs personnages que tout le talent de l’auteur va se révéler !

Nous parlions de symbolisme et le premier, incontestablement, c’est celui de la mort, omniprésente dans les cultures latino-américaines, au quotidien comme dans les folies de leurs carnavals ou de leurs fêtes des morts.

Mais il y en a d’autres. Comme cette lancinante course dont on comprend très vite qu’elle n’est là que pour nous dire que la mort rattrape toujours ceux qu’elle poursuit. Comme celui de cette vieille femme aveugle qui ne voit aucune des horreurs qui se multiplient autour d’elle et qui ne les craint donc pas.

Cette obsession de la mort dans les cultures latino-américaines résulte sans doute d’une nécessité pour l’individu d’être en paix avec l’idée-même du trépas, une idée que Pierre Place s’est donc amusé à transformer, à laquelle il donne (littéralement)... vie !

On pourrait parler d’une influence cinématographique dans la façon dont il construit ses pages, dans la manière dont il utilise ses découpages pour créer une narration sans temps mort. D’aucuns évoquent Romero, parce que c’est de morts-vivants qu’il s’agit, mais c’est bien plus du côté de Rodriguez ou de Tarantino qu’il faut regarder.

Cela dit, la vraie filiation, ou plutôt les vraies références graphiques de Pierre Place, sont à trouver dans les comics américains et dans tous les auteurs, Corben en tête, qui ont fait les beaux jours de Creepy ou de Eerie, et même, sans doute, dans les démesures d’un Liberatore.

Il faut aussi souligner que, au-delà de l’horreur montrée, ce livre reste sans cesse proche des gens qu’il met en scène. Et ceci est notamment dû à la maîtrise par Pierre Place du noir et blanc, une technique qui lui évite toute surenchère malvenue.

Avec ses expressions outrancières qui passent du symbolisme réaliste à une sorte d’expressionnisme presque caricatural et avec une accentuation des plongées et des contre-plongées qui donnent un rythme à chacune de ses planches, Pierre Place s’inscrit pleinement dans une mouvance de la bande dessinée inspirée de ce qu’elle est outre-Atlantique.

Mais en même temps, il reste ancré dans la BD belgo-française en faisant quelques clins d’œil à Cuvelier ou à Hergé, lesquels prennent la forme de dessins somptueux en pleine page qui ajoutent à son livre une narration en chapitres putôt bienvenue.

À partir d’un récit qui aurait pu n’être que trash et qui, tranquillisez-vous, l’est aussi, Pierre Place réussit à nous raconter une histoire d’horreur, certes, mais d’une horreur qui n’est, tout compte fait, qu’un agrandissement métaphorique de celle qui se vit au jour le jour un peu partout dans le monde d’aujourd’hui !

(par Jacques Schraûwen)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Muertos - par Pierre Place - Glénat - 152 pages - Sortie janvier 2020

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