Multiversity : une cartographie du Multivers DC

28 mai 2019 0 commentaire
  • Projet excessivement ambitieux de Grant Morrison, ce guide du multivers DC Comics se veut tout autant une aventure cosmique et métaphysique qu'un hommage aux différents âges de l'histoire du Comic Book. Une lecture exceptionnelle.

Publiée aux États-Unis entre 2014 et 2015 en neuf numéros, cette Limited serie s’inscrit dans la vaste histoire du multivers de l’éditeur, faisant suite, en reprenant quelques personnages et concepts, à Final Crisis, 52, Infinite Crisis et Crisis on Infinite Earths. Une longue suite d’événements et de restructurations que nous vous avions présentés il y a quelques temps, à l’occasion de l’arrivée en France de la ligne éditoriale DC Rebirth.

En dépit de l’énorme héritage et des innombrables références qui composent ce récit, à plusieurs niveaux de lecture, il n’est pas nécessaire de connaître les ouvrages précédents de cette famille pour lire et apprécier cet album. Il est en effet conçu comme une porte d’entrée du multivers sous la forme d’une vaste présentation.

Dans le détail [1], sur les neuf numéros de la Limited Serie, six s’avèrent des one-shots, c’est à dire des récits autonomes qui présentent une ou deux Terres Parallèles, via une aventure complète en quarante pages. Le numéro 6 est un guide de description des 52 Terres Parallèles, mais inclut aussi un épisode se rattachant au premier et au dernier numéro, qui consistent en une grande aventure rassemblant les innombrables héros du multivers. Ces derniers auront à combattre une mystérieuse force d’invasion désirant effacer leurs mondes.

Multiversity : une cartographie du Multivers DC
Nix Uotan, le dernier des Monitors
© DC Comics / Urban Comics

Le projet narratif de Grant Morrison sur Multiversity se révèle donc double : un ensemble de récits complets, rendant hommage à de grandes périodes du comic book, et une aventure cosmique aussi bien métaphysique que méta-contextuelle, comme souvent avec le scénariste écossais. Le tout en proposant un fameux dessinateur différent à chaque numéro, afin de leur conférer une ambiance unique et spécifique au sujet.

Les six histoires one-shots

The Society of Super-Heroes : Conquerors of the Counter-World nous entraîne dans l’histoire de deux mondes qui vibrent en harmonie : Terre-20 et Terre-40. La Terre-20 abrite une équipe de super-héros, variante de la Justice Society of America, tandis que la Terre-40 est un lieu où le mal domine avec une version de la JSA maléfique (même si nous y retrouvons surtout des reprises de vilains). C’est une histoire d’invasion dans un pur style Pulp, avec zombies et soldats de la Seconde Guerre mondiale, qui rend hommage aux années 1940.

The Just nous amène sur Terre-16. Un monde où la nouvelle génération a pris la place de ses illustres prédécesseurs. Ces derniers ayant réussi à éradiquer la mal ou presque, cette seconde génération ne sert à rien ou presque, et s’ennuie... à l’image des gosses de célébrités. Une sorte de Kingdom Come version people : un mélange détonnant de mordant.

Pax Americana se déroule sur Terre-4, celle des personnages de Charlton Comics (Captain Atom, Blue Beetle, Judomaster, Peacemaker, Nightshade et Question). Cependant Morrison, avec son comparse Frank Quitely rend en réalité hommage à Watchmen d’Alan Moore, avec une histoire de super-héros « réaliste » et très dense. Certainement l’épisode le plus complexe et le plus difficile d’accès de cette publication.

La Shazam Family dans ses oeuvres
© DC Comics / Urban Comics

C’est tout le contraire avec Thunderworld Adventures. Bienvenue sur Terre-5, monde des personnages de Fawcett Comics et plus particulièrement d’une version de l’Âge d’Or de Captain Marvel, ou plutôt de Shazam comme il se fait appeler de nos jours. Une histoire très fun qui rend un bel hommage aux années 1950, aux graphismes un peu cartoon de Cameron Stewart, à l’ambiance légère et colorée.

Mastermen, se déroulant sur Terre-10, débute par le crash de la capsule de Superman en Allemagne en 1939. Prenant le nom de Overman, il permet au IIIe Reich de conquérir le monde. Après cette introduction nous sommes projetés soixante ans plus tard, dans une société dirigée par un Overman qui y paraît immortel. Avec la Justice League, il dirige un monde unifié en tentant de se racheter des crimes commis par les Nazis. Une histoire rappelant évidemment le Red Son de Mark Millar, avec ici Jim Lee au dessin.

Enfin Ultra Comics nous invite sur Terre-Prime, autre nom de Terre-33, pour un meta-récit dans lequel le lecteur est directement interpellé par quelques personnages. Dans ce monde sans super-héros, des scientifiques créent Ultra Comics, issu de la pensée collective des habitants, dans le but de vaincre une force qui détruit leur monde. Une critique amusante de l’industrie du Comics, qui n’oublie pas la relation compliquée entre les histoires et les critiques des lecteurs.

Superman menant le IIIe Reich à la victoire finale
© DC Comics / Urban Comics

La menace de La Noblesse et de L’Oubli

Répartie sur trois épisodes, ouvrant et refermant l’album, mais aussi inclus dans le Guidebook, cette histoire débute avec Nix Uotan, le dernier des Monitors, dont le destin avait été présenté dans les dernières pages de Final Crisis (2009), de Grant Morrison. Il poursuit sa mission de protéger le multivers, avec Mr. Stubbs. Nous le suivons ainsi sur Terre-7, subissant l’attaque d’une entité extrêmement puissante qui le vainc. La House of Heroes, ultime rempart de défense du multivers, lance alors une alerte universelle pour convoquer des héros issus de différentes Terres pour affronter cette menace portant le vocable de « La Noblesse ».

Outre des batailles homériques, il s’agit surtout de la découverte d’un étonnant panel de personnages, dont certains déjà vus dans d’anciens travaux de Grant Morrison (comme Action Comics), avec plusieurs références à Crisis on Infinite Earths (comme la House of Heroes). Les personnages introduits dans le premier épisode se révèlent nombreux mais citons : un Superman noir et président des États-Unis, une Aquawoman bagarreuse, un flash geek et gay, Red Racer, ou encore le Captain Carrot, super-héros cartoon créé dans les années 1980.

Cette guerre de défense est également l’occasion de découvrir quelques autres Terres, souvent très bariolées, et pour Morrison de développer plusieurs concepts mythologiques plus ou moins faciles à comprendre. Cependant le plus important demeure simple, s’inscrivant dans une longue tradition de DC Comics, à savoir que les aventures des super-héros d’un monde donné sont de simples comics dans un autre.

Les héros des différentes Terres rassemblés à la House of Heroes
© DC Comics / Urban Comics

Ainsi dans Multiversity les aventures des super-héros d’une Terre Parallèle deviennent des histoires de comics dans une autre. Red Racer en tant que geek connaît pas mal de comics, et de ce fait de nombreuses Terres Parallèles. Morrison va au bout le concept avec l’apparition dans chacune des histoires d’un comics narrant celle d’un autre numéro. Par exemple dans Thunderworld Adventures, le docteur Sivana lit un numéro de The Society of Super-Heroes : Conquerors of the Counter-World et s’en inspire pour mettre au point son plan diabolique.

Enfin, impossible de ne pas évoquer la grande menace qui attaque le multivers : La Noblesse que nous retrouvons dans plusieurs numéros, à la forme un peu ridicule, qui sert en réalité un maître : la Machine de l’Oubli et la Main Vide. Ce dernier désire simplement effacer le multivers, comme il l’a fait pour d’autres. La référence méta-contextuelle de Morrison se révèle limpide dans les dialogues : les différents reboots éditoriaux de DC Comics qui supprime et remodèle ses personnages au gré de leurs stratégies commerciales.

Entre l’utilisation des comics pour communiquer entre les Terres, les critiques des grands principes du comics mainstream où personne n’est épargné, que ce soient les lecteurs, les auteurs ou les éditeurs, Morrison signe sans doute l’une de ses pièces maîtresses par le gigantisme de l’univers abordé. De plus, il met tout cela en œuvre à travers des histoires one-shots à la qualité remarquable, mais aussi via une ribambelle de variations des grandes figures DC Comics aussi amusantes que malines.

La vérité se trouve dans les comics !
© DC Comics / Urban Comics

La carte du Multivers

Le multivers : 52 Terres Parallèles réunies autour de concepts et d’idées aussi bien éditoriales que mythologiques. Si Grant Morrison s’attelle avec Multiversity a présenter une vue d’ensemble de ces mondes, sa cartographie ne s’arrête pas là et intègre l’ensemble des lieux et des notions métaphysiques du DC Comics, comme le montre la carte publiée avec la série, disponible en grand format dans l’album.

Ainsi les 52 Terres Parallèles se situent dans un espace nommé Planétaire, dont l’intérieur est constitué de La Plaie et sa membrane du Mur de la Force Véloce. Quatre points permet de pénétrer dans le Planétaire, comme par exemple le Monde Merveille vu dans les épisodes de Justice League écrit par Morrison à la fin des années 1990. Et en son centre : La House of Heroes et le Rocher d’Éternité.

Et à l’extérieur du Planétaire ? L’auteur écossais y place le Domaine des Dieux avec un ensemble de mondes bien connus comme Apokolips, Neo-Genesis, Le Paradis, L’Enfer, Le Rêve, L’Olympe, etc. Et au delà de ce domaine, délimité par les Limbes, nous trouvons la Sphère du Monitor, résidence de la race des gardiens du multivers. L’ultime frontière quant à elle prend la forme du Mur de la Source, concept ultime créé par Jack Kirby dans son Quatrième Monde. Grant Morrison rend donc hommage au Roi des Comics pour refermer le tout, et c’est bien naturel.

© DC Comics / Urban Comics

Le scénariste a donc fait les choses en grand. Difficile de faire ouvrage plus complet sur le sujet, car tout y est : des artistes talentueux de renom, réunis dans des histoires-hommages et un grand récit cosmique, aussi bien métaphysique que méta-contextuel, Le tout agrémenté de l’incontournable carte qui référence tous les grands concepts de ce fameux multivers. Un must.

(par Guillaume Boutet)

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Multiversity. Scénario : Grant Morrison. Dessin : Cameron Stewart, Ben Oliver, Joe Prado, Ivan Reis, Doug Mahnke, Scott Williams, Jim Lee, Karl Story & Chris Sprouse. Traduction Laurent Queyssi. Urban Comics, collection " DC Deluxe". Sortie le 16 novembre 2018. 480 pages. 35,00 euros.

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[1Les épisodes contenus dans Multiversity sont :
- The Multiversity #1 (août 2014)
- The Society of Super-Heroes : Conquerors of the Counter-World #1 (septembre 2014)
- The Just #1 (octobre 2014)
- Pax Americana #1 (novembre 2014)
- Thunderworld Adventures #1 (décembre 2014)
- Guidebook (janvier 2015)
- Mastermen #1 (février 2015)
- Ultra Comics #1 (mars 2015)
- The Multiversity #2 (avril 2015)

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