"My Broken Mariko" : une bouleversante entrée en manga pour Waka Hikaro

5 février 2021 0
  • "Oneshot" d'une rare puissance émotionnelle, "My Broken Mariko" nous emporte dans la course éperdue d'une jeune femme qui fait le deuil de sa meilleure amie, suicidée mais surtout victime de violences de la part de son père. Déjà l'un des jalons de l'année en manga.
"My Broken Mariko" : une bouleversante entrée en manga pour Waka Hikaro
Une mort apprise à la télévision
My Broken Mariko © Waka Hirako 2020 / Kadokawa Corporation

C’est en regardant les informations que Tomoyo apprend la nouvelle : Mariko, son amie d’enfance, sa meilleure amie, s’est suicidée. Pas d’annonce ou d’éléments qui auraient permis à Tomoyo d’anticiper mais un terreau bien connu qui laissait depuis longtemps augurer une fin tragique : une mère ayant abandonné son enfant et lui ayant fait porter la responsabilité de son départ du foyer, un père violent qui la battait depuis l’enfance et la viola durant l’adolescence.

Alors que faire pour rendre hommage à la disparue, pour rendre un semblant de dignité à celle que la vie s’est échinée à broyer depuis tant d’années ? Tomoyo ne tergiverse guère, s’en va récupérer l’urne funéraire de son amie chez le père honni et démarre un voyage - sorte de road trip d’acceptation de l’inacceptable - vers l’une des destinations dont elles avaient toutes deux rêvé enfants sans pouvoir la découvrir ensemble adultes.

La première chose qui frappe dans My Broken Mariko réside dans le mouvement qui s’y déploie, à tous les niveaux. Une fois le récit lancé, une fois l’héroïne déterminée, le mouvement qui s’amorce, d’abord lourd du fait de l’inertie et de la sidération initiale, s’accélère peu à peu jusqu’à sembler frénétique lors de l’élan final en compagnie de l’urne. Et comme Tomoyo qui ne peut plus s’arrêter, ni revenir en arrière à l’image de l’irréversible de la mort de son amie, le lecteur ne pourra pas décrocher du volume avant de l’avoir refermé. Rarement posée, bondissant de case en case, de planche en planche, Tomoyo comprend qu’il faut aller de l’avant, qu’il n’y a pas d’autre choix, sinon celui des modalités de cet en-avant, farouche et volontaire dans le cas de notre héroïne. Ce deuil devient son combat et elle entend bien triompher.

Un récit jalonné de souvenirs douloureux
My Broken Mariko © Waka Hirako 2020 / Kadokawa Corporation
Confrontation au père
My Broken Mariko © Waka Hirako 2020 / Kadokawa Corporation

Sur cette base, Waka Hirako, jeune autrice dont il faut déjà retenir le nom, construit un récit tout à la fois puissant et subtil. Ses deux personnages féminins sont peints avec force, justesse et délicatesse, l’une et l’autre d’une part, dans leur relation d’autre part. En quelques pages, en quelques regards et échanges, Tomoyo se donne à voir, au présent, dans sa geste de mémoire dédiée à Mariko, tandis que cette dernière se trouve dépeinte par petite touches successives dans toute la complexité des individus littéralement fracassés par les violences subies durant l’enfance. Deux portraits de femmes passionnants et dont l’intérêt se voit rehaussé et approfondi par l’incertitude de leur relation, amicale d’abord, potentiellement amoureuse peut-être, fantasmatiquement filiale sans doute aussi.

D’un point de vue thématique, ce sont bien à deux enjeux dramatiques graves et complexes que s’attaque la mangaka : le deuil d’une part, les violences et l’inceste d’autre part. Des sujets lourds pour lesquels il faut beaucoup de sensibilité et de talent pour trouver un mode d’expression juste, à même de susciter l’émotion, sans sombrer dans le pathos, ceci afin de respecter la part de colère nécessaire à l’évocation de telles situations. De talent, Waka Hirako n’en manque manifestement pas : My Broken Mariko constitue une réussite exceptionnelle, très largement à la hauteur des enjeux abordés.

Pulsion : récupérer l’urne funéraire
My Broken Mariko © Waka Hirako 2020 / Kadokawa Corporation

Et alors que de récentes révélations libèrent la parole des victimes d’incestes en France, un tel récit trouve en plus un écho saisissant avec notre actualité - tout en nous rappelant que ces drames, s’ils se donnent à entendre aujourd’hui, s’avèrent malheureusement un bruit de fond que notre société cherche le plus souvent à ne pas entendre voire à faire taire.

Le volume est complété par une courte nouvelle et par une interview de la mangaka donnant à apercevoir ses influences et son parcours de création. Les réfractaires par principe au manga iront peut-être quand même jeter un œil si on leur dit que Waka Hirako cite, comme auteurs et œuvres dont elle apprécie le travail, Frederik Peeters, Gipi ou encore Une Sœur de Bastien Vivès. Pour ceux qui s’intéressent au manga, notons qu’elle se situe dans une filiation avec Yumiko Oshima (membre du groupe de l’an 24 dont l’œuvre demeure inédite en France) ou Moto Hagio (Le Cœur de Thomas ou encore que Vagabond de Takahiko Inoue a longtemps constitué une référence pour elle. Un univers éclectique donc qui laisse entrevoir la richesse évidente d’une œuvre dont on attend déjà avec impatience la prochaine étape.

Voir en ligne : Découvrir les premières pages du volume sur le site de Ki-oon

(par Aurélien Pigeat)

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My Broken Mariko. Par Waka Hirako. Traduction Alex Ponthaut. Ki-oon, collection "Seinen". Sortie le 28 janvier 2021. 198 pages. 9,95 euros

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