Natacha Leblanc : « Mon père Raymond Leblanc était un visionnaire qui prenait des risques parfois inconsidérés ! »

9 juin 2015 0 commentaire
  • Le Musée Hergé consacre une exposition aux cent ans de la naissance de Raymond Leblanc, le fondateur du "Journal Tintin". Qui mieux que sa propre fille aurait pu nous parler de cet homme visionnaire qui permit à Hergé de recommencer à travailler et qui contribua profondément à concrétiser la place qu'occupe encore la bande dessinée belge ?

Quel homme était votre père : un ardent convaincu de la bande dessinée pour les jeunes ou un entrepreneur qui voulait créer un journal de référence ?

Les deux ! C’était un homme passionné, ambitieux, intéressé par la littérature et fasciné par Hergé. Avant Le Journal Tintin, il était déjà éditeur aux Éditions Yes qui avaient publié, avec succès, Ciné-Sélection et la collection de romans populaires Cœur dès 1945. [1] Petit à petit, avec ses associés Debaty & Sinave, ils ont l’idée de lancer après guerre un hebdomadaire jeunesse en y associant Hergé, qui était alors interdit de publication. Grâce à son passé de résistant, mon père se faisait fort d’obtenir le certificat de civisme nécessaire à la réhabilitation d’Hergé. Les associés se sont mis d’accord : Sinave et Debaty devaient joindre l’auteur de Tintin, tandis que mon père trouverait les fonds nécessaires. Il a donc pris un gros risque d’entrepreneur en lançant le Journal Tintin le 26 septembre 1946, alors qu’Hergé n’a eu son certificat de civisme que le 4 octobre !

Natacha Leblanc : « Mon père Raymond Leblanc était un visionnaire qui prenait des risques parfois inconsidérés ! »
Natacha Leblanc tenait beaucoup à ce que cette photo fasse partie de l’exposition consacrée à son père.
Raymond Leblanc, en lumière à gauche, commande son régiment pendant la guerre. Pour sa fille, cela symbolise "son dynamisme et son charisme" Photo : DR.
L’exposition présente le premier numéro du journal, sous toutes ses coutures, et dans les deux langues !

Cela signifie que votre père lançait des projets et les accompagnait, sans être certain que cela marcherait ?

Tout-à-fait, c’était un visionnaire qui prenait des risques, parfois inconsidérés ! Par exemple, Belvision était son chouchou, et lorsqu’il a voulu réaliser le film Gulliver, il a hypothéqué sa maison qu’il habitait avec sa femme et ses trois enfants. Mais le producteur est décédé d’une crise cardiaque, ce qui l’a placé dans une situation catastrophique. Heureusement, la veuve a honoré les dettes de son mari, mais cela reflète bien l’esprit de mon père : "Dare and Care", on fonce d’abord, on se soucie par la suite de ce qui adviendra. Il pouvait être impulsif !

Il y a d’ailleurs réalisé des projets au-delà même de la bande dessinée !?

C’est effectivement moins connu, mais il a lancé une boucherie ainsi qu’un manège de chevaux, il a investi dans l’immobilier en Espagne et dans la restauration dans le sud de la France. N’oublions pas Publiart qui a malheureusement un peu décliné sur la fin, et bien entendu Belvision pour lequel il a engagé beaucoup d’argent sans toujours récupérer ce qu’il escomptait. Mais si sa carrière était une réussite, rien ne s’est fait en claquant des doigts ! Il a eu la chance d’avoir une réelle équipe qui l’accompagnait, et il avait le chic pour créer le dynamisme et l’engouement auprès de ses collaborateurs.

L’exposition revient sur l’évolution et les grands moments du journal. Ici, le premier magasin vendant les albums du Lombard (une véritable audace pour l’époque), et les rassemblement populaires.

Dans sa biographie, Jacques Pessis écrit que votre père travaillait quinze heures par jour et que cela ne lui laissait que peu de place pour sa famille...

Je suis née après cette période, alors qu’il avait soixante-deux ans. J’ai donc eu la chance d’avoir un père très présent, qui a obtenu ma garde. J’ai donc été au bureau toutes les semaines : j’allais dans la salle de projection de Belvision pour regarder les dessins animés avec Paulette Smets. Mon père et moi avions noué une réelle complicité. Peut-être a-t-il rattrapé avec moi ce qu’il n’a pas eu avec ses trois premiers enfants ?

Votre père a également été un visionnaire en éditant des albums dès 1950 ! Est-ce qu’il croyait sincèrement à ce mode de publication ?

Au départ, mon père croyait surtout dans le Journal Tintin, puis il a regroupé les invendus pour réaliser les recueils que l’on connait. Il a ensuite effectivement pensé aux albums, en commençant par ceux de Jacobs. Et il y a cru, ce qui a permis de fonder les éditions du Lombard !

Comment la rivalité "Tintin - Spirou" se traduisait-elle au quotidien ?

En réalité, il régnait une bonne entente au quotidien. Cette rivalité se traduisait par la différence d’esprit de chaque hebdomadaire : l’un était plus bon enfant, et un esprit ludique et créatif pour l’autre. Pour moi, les deux journaux n’étaient pas concurrents, mais complémentaires : ils n’attiraient pas le même public.

Est-ce que votre père lisait Spirou ?

Oui, pour s’informer !

Le point d’orgue dans la rivalité Tintin Vs Spirou fut sans doute lorsqu’André Franquin passa à la concurrence pour dessiner Modeste et Pompon
Nous aurons l’occasion de revenir sur cette bande historique, lors de la parution prochaine au Lombard de l’intégrale des gags dessinés par Franquin...

Et comment était la relation avec Hergé, un homme pour lequel votre père vouait une grande admiration ?

C’était même de la fascination !

Justement, s’il y a eu de grandes réussites, certaines périodes ont également été très tendues. Est-ce que votre père n’en a pas souffert ?

Dans toute relation, il y a des hauts et des bas. Mon père a effectivement vécu des moments difficiles, et il y a des époques où le Journal Tintin sortait sans Tintin. Alors que le journal paraissait le jeudi, mon père m’expliquait qu’il courait le mercredi pour obtenir les planches nécessaires, y compris pour celles d’Hergé ! Mais si on prend un peu de recul, leur collaboration a duré quarante ans sur base d’une très bonne entente, et avec un contrat qui a été renouvelé tous les cinq ans. Rappelons aussi qu’Hergé a laissé à mon père l’exclusivité de créer un dessin animé de Tintin qu’il n’avait pas écrit : Le Lac aux requins(1972). Comme dans toutes les collaborations, ils ont vécu des contradictions, mais le résultat global est bien présent !

Et en 1985, soit deux ans après la mort d’Hergé, le renouvellement du contrat n’est pas prolongé, ce qui signe la fin du Journal Tintin...

Oui, mon père était déçu et aurait certainement voulu prolonger le journal, mais sans cette complicité entre les deux hommes, c’était impossible. Quelques temps plus tard, mon père a d’ailleurs revendu ses parts à ce qui allait devenir Média Participations.

Au centre de l’exposition, le tandem de la réussite : Hergé et Raymond Leblanc
Photo : ©Robert Kayaert

Quel est votre sentiment en voyant que le Musée Hergé accueille donc une exposition dédiée à votre père ?

Je suis stupéfaite et émerveillée ! Paulette Smets m’avait poussé à réaliser un événement pour ce centenaire. Madame et Monsieur Rodwell ont accepté de la concevoir et l’héberger. J’ai cru que nous manquerions de temps et qu’ils allaient juste reconstituer le bureau de mon père, mais ils ont dépassé mes attentes en lui consacrant tout l’espace de l’exposition temporaire. Bravo et merci !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Jusqu’au 31 juillet 2015, l’exposition "Hommage à Raymond Leblanc, fondateur du Journal Tintin", au Musée Hergé, Rue du Labrador, 26 1348 Louvain-la-Neuve (Belgique)
T. + 32 10 48 84 21
www.museeherge.com

Commander :
- l’intégrale de Modeste & Pompon par Franquin chez Amazon ou à la FNAC
- la biographie de Raymond Leblanc (assisté par Jacques Pessis) « Le Magicien de notre Enfance », éditions de Fallois (2006) chez Amazon ou à la FNAC

Toutes les photos, sauf mention contraire, sont : C-L. Detournay

[1Les Éditions Yes, fondées par Albert Debaty et André Sinave, ont occupé un local situé au 55, rue du Lombard, juste derrière la Grande Place de Bruxelles. Talentueux dans les lettres mais plutôt ordinaires dans la gestion, Sinave et Debaty ont décidé de confier leurs comptes à un tiers : Raymond Leblanc. C’est André Sinave qui fut à l’origine de l’idée de reprendre la formule du Petit Vingtième tout en la modernisant. Quant à la fameuse première rencontre avec Hergé, les sources divergent, en indiquant d’un côté qu’André Sinave et Pierre Ugeux ont exposé en premier leur projet à l’auteur de Tintin, tandis que dans son livre co-écrit avec Jacques Pessis, Raymond Leblanc indique qu’il était bien présent.

  Un commentaire ?