Nathalie Baillot : "En habitant à Rome, j’ai découvert les images de ces enfants du régime fasciste. "

  • Pour son premier album de bande dessinée, Nathalie Baillot nous offre un beau roman graphique, entièrement réalisé en couleur directe, sur l'embrigadement des enfants dans l'armée de Mussolini et sur la mort du dictateur italien ; le tout autour d'un étrange médecin légiste.

"Balilla, les enfants du Duce" est votre premier album de bande dessinée. Vous commencez fort avec un sujet sur l’embrigadement de la jeunesse sous le régime de Mussolini et un autre sur la mort du dictateur.

C’est un peu le hasard qui m’a fait partir d’un tel sujet. Je parle du mystère qui entoure la mort de Mussolini, puisqu’en venant vivre en Italie, j’ai eu l’occasion de connaitre ce médecin, personnage central de mon livre. Ce sont avant tout les circonstances de vie de cet homme, qui me semblaient être une situation tellement saugrenue, voire romanesque, qui m’ont donnée envie de raconter et réécrire son histoire.

C’était moins le fait historique en soi qui m’intéressait, que le côté décalé d’une situation.

Nathalie Baillot : "En habitant à Rome, j'ai découvert les images de ces enfants du régime fasciste. "Pour ce qui est du deuxième sujet de l’album, qui est celui de l’embrigadement d’une jeunesse dans les organisations fascistes, c’est un thème que j’avais vraiment envie de traiter, car en habitant donc à Rome, j’ai découvert les images de ces enfants, soit sur des photos que je voyais dans des brocantes, soit à travers des livres.

Les photos de ces très jeunes garçons, pour moi, avaient quelque chose de choquant, car l’uniforme qu’ils portent est beaucoup plus marqué qu’un simple habit de scout. D’ailleurs, à ce sujet, Mussolini fit interdire le scoutisme au grand mécontentement de l’Église, pour endoctriner totalement lui-même sa jeunesse.

Ne disait-il pas d’ailleurs "La force armée et le peuple ne font qu’un." ?
J’avais vu aussi ,bien sûr, par le passé, le film d’Ettore Scola "Une Journée Particulière" où l’on voit tous les enfants de cette femme, restée à la maison, partir tous en uniforme pour aller parader devant Hitler lors de sa visite à Mussolini en mai 1938. C’est un cours passage du film.

On sait que Hitler admirait Mussolini, qui l’a inspiré. Aujourd’hui, malheureusement, il y a encore des adeptes du fascisme et de Mussolini en Italie... Comment faire pour leur faire prendre conscience ?... Votre BD apporte-t-elle des réponses ?

C’est surprenant de voir encore aujourd’hui qu’en Italie beaucoup de jeunes sont attirés par des partis qui se réclament d’un passé fasciste.

Certains historiens italiens comme Marco Palla et Piero Ignazi considèrent que l’Italie n’aurait pas fait ou mal fait son travail de mémoire sur cette période mussolinienne, comme a pu le faire l’Allemagne.

Selon eux la responsabilité reviendrait à la déficience au niveau de l’école, qui n’apporterait pas un enseignement suffisant sur cette tranche de l’Histoire. Un ami italien, qui est un passionné d’histoire depuis sa tendre enfance, reconnait avoir eut peu de cours sur cette période qui arrivait toujours en fin de programme à l’école et que le professeur survolait donc.

L’ autre raison serait liée au fait même de cette propagande des années trente, qui fut si globale, puisque le propre d’un régime totalitaire est de s’étendre à tous les aspects de la vie publique et privée des citoyens. Nombreux en auraient gardé l’empreinte ou l’image d’un régime qui était convaincu d’être "civilisé".

Je ne pense pas que ma bande dessinée apporte des réponses, mais peut-être est-ce important de parler de cette période dans tous ses aspects.

© Des ronds dans l’O

L’histoire que vous racontez, de cet ancien médecin légiste qui remet en cause la version officielle sur la mort de Mussolini, a fait grand bruit à l’époque, en 1998, en Italie... Pourquoi avoir choisi d’en parler ? Craignez-vous à nouveau des réactions à ce sujet ?...

Le mystère qui entoure la mort de Mussolini est régulièrement traité en Italie,car de nouveaux éléments apparaissent sporadiquement.

L’historien Pierre Milza a écrit d’ailleurs un livre l’année passée à ce sujet, sur les derniers jours de la vie du dictateur italien. Livre que je n’ai pas encore lu.

Je fais démarrer mon histoire en 1998, mais les premières remises en question de cette affaire sont antérieures à cette date là. J’ai choisi de parler de ce sujet comme point de départ à mon récit mais il m’a servi avant tout à aborder le thème que je souhaitais raconter qui est celui de l’embrigadement des enfants.

© Des ronds dans l’O

À partir du fait que l’on remet en question une vérité historique officielle (ici la mort de Mussolini, tout comme il y a des versions non officielles sur l’assassinat de Kennedy, la mort Marilyn Monroe, etc.), peut-on parler de "révisionnisme" ? Certains journalistes ont utilisé ce terme pourtant assez délicat à employer...

Oui, un journaliste l’a évoqué, mais précisément pour dire que ce n’était pas la cas dans cet album.

Je savais que j’abordais là peut-être un thème délicat, mais mon intérêt, comme je le précisais précédemment, était avant tout celui d’un dessinateur face à une situation insolite et non celui d’un historien. C’est pourquoi d’ailleurs j’ai cherché de représenter le moins possible Mussolini dans mon album.

Le mot "révisionnisme" chez un historien n’a pas de connotation négative puisque le propre d’un historien est de réviser l’histoire en permanence aux vues des nouvelles découvertes. Mais quand cette révision a de mauvaises intentions ou bien qu’elle s’approche du négationnisme, alors là oui cela devient un problème.

Mon intérêt avant tout était celui d’un dessinateur, d’un raconteur d’histoires qui, face à une situation qu’il perçoit comme absurde, se l’approprie et en déforme les traits.

Quelles sont vos inspirations artistiques pour cet album, tout en couleur directe ?... Le cinéma, la peinture, la bande dessinée ?...

Il est parfois difficile d’analyser soi-même les influences qui marquent son propre travail.

Mes auteurs favoris en bande dessinée sont bien sûr Tardi, Pratt, Bilal, Munoz et j’aime beaucoup De Crécy pour son décalage, Baru pour la gestuelle, Pablo Auladell pour l’émotion, Carlos Nine pour le trait, Jorge Gonzales et Gipi pour les ambiances et Mattoti pour la couleur...

Même si j’ai travaillé un temps comme maquettiste au journal "Tintin Reporter"je n’ai pas reçu un enseignement spécifique en matière de Bande dessinée puisque ma formation est celle d’illustratrice-graphiste avec une année intermédiaire prise pour passer un CAP de menuiserie par amour du bois.

J’ai donc demandé à Stanislas, ami de longue date,dessinateur de bandes dessinées et co-fondateur de la maison d’édition "L’Association", s’il voulait bien lire les premières planches de Balilla. J’avais besoin de son regard.

Dans le cinéma italien j’aime beaucoup Tornatore, Ettore Scola, Fellini évidemment.

Mon gout pour la peinture va vers des peintres comme Vuillard, Bonnard, récemment Claire Basler... Des dessinateurs comme Martin Jarrie, Nathalie Novi, Lisbeth Zwerger...

Combien avez-vous mis de temps pour la réalisation de "Balilla" ? L’accueil est-il bon auprès du public ? On a pu vous voir en dédicace au festival d’Angoulême cette année.

L’idée de départ du scénario, je l’avais de longue date puisque dès mon arrivée en Italie dans les années 1990, j’ai fait la connaissance de ce médecin.

L’envie m’est aussitôt venue de partir des éléments de sa vie pour écrire un album. Je suis ensuite partie vivre en Haiti.

Par la suite, à partir du moment où mon scénario était construit et que j’avais l’accord de mon éditeur Des Ronds Dans L’O, j’ai mis un peu plus de deux ans pour dessiner l’ensemble des 129 pages. L’éditrice Marie Moinard m’a laissé totale carte blanche et a été patiente. J’aime l’engagement qu’elle a dans le choix de ses parutions.

Ma participation au Festival d’Angoulême cette année fut une belle expérience. Celle de rencontrer un public. Cela m’a permis de confronter des idées avec des lecteurs français mais aussi Italiens.

L’album semble être bien accueilli à travers les articles que je peux lire dans la presse . Probablement parce que c’est une réalité sur l’Italie qui reste peu connue des lecteurs français.

Avez-vous d’autres projets de bandes dessinées ?

J’ai déjà en tête deux idées de scénarios. Une dont j’ai déjà écrit les premières lignes et qui se situerait à Paris dans cette période d’entre-deux-guerres, centré sur la "petite reine" ; et une autre que j’ai très envie de faire se passer en Haiti, pays qui m’a laissé une empreinte assez forte.

Nathalie Baillot dédicaçant Balilla au 40ème festival international de la BD d’Angoulême
© François Boudet

Lire la chronique de l’album

(par François Boudet)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.