Nicolas Dandois : « Pour moi, l’humour est une excellente habitude, presque une manie. »

26 octobre 2010 0 commentaire
  • Napoléon raconté par Joséphine, sa femme. Une fresque historique au style dynamique et moderne, racontée avec beaucoup d'humour par Nicolas Dandois, un jeune auteur belge qui a grandi près de Waterloo.

Premier volume, format roman graphique, d’une série qui devrait en compter cinq, « Été 1815 » débute par le décès de Napoléon sur l’île de Sainte-Hélène et par son autopsie… Puis nous plongeons dans un flash back pour découvrir son histoire. Rencontre avec l’auteur, Nicolas Dandois.

L’épopée napoléonienne a souvent inspirée les dessinateurs de bande dessinée, de Caran d’Ache (et même des images d’Epinal avant lui) aux époux Funcken par exemple, en passant par Le Rallic, etc., jusqu’à vous-même aujourd’hui, tout jeune auteur belge… Même un manga a été réalisé sur Napoléon (lire la chronique sur ActuaBD). Qu’est-ce qui vous a incité à vous inscrire dans cette lignée éditoriale et en quoi vous démarquez-vous de ces productions selon vous ?

C’est sûr, l’histoire de Napoléon Bonaparte a inspiré beaucoup d’auteurs, pas seulement en bande dessinée d’ailleurs mais aussi au cinéma ou en littérature, ce n’est pas étonnant à mon sens puisqu’on peut y trouver beaucoup d’éléments qui peuvent donner facilement un bon récit : aventure, romance, grosses batailles, intrigues, espionnage... Ceci dit je n’ai pas eu l’impression de m’inscrire dans une ligne éditoriale dans le sens où mon récit est assez éloigné des codes habituels de la "BD historique classique" : mon dessin est stylisé, en noir et blanc et le ton de mon récit est finalement assez intimiste. Au fond, je n’ai même pas eu l’impression de réaliser une bande dessinée historique, je me suis emparé d’un sujet historique mais je pense en avoir fait un récit dont les thèmes centraux sont très actuels.

Nicolas Dandois : « Pour moi, l'humour est une excellente habitude, presque une manie. »Personnellement, ce qui a avant tout piqué ma curiosité autour de Napoléon, c’est la fascination pour le personnage qui persiste près de 200 ans après sa mort. J’ai grandi près de Waterloo où des dizaines de milliers de touristes venus des quatre coins du monde défilent chaque année, il y a quelques beaux musées, un paquet de monuments et régulièrement une reconstitution de la bataille mais au fond pas grand-chose qui justifie ce pèlerinage permanent, si ce n’est, je pense, que les gens viennent avant tout parce que c’est un lieu de mémoire : à Waterloo, il y a bientôt 200 ans, les deux premières puissances mondiales de l’époque, la France et l’Angleterre, colonialistes et impérialistes, se sont affrontées et pleins de gens sont morts !

Aussi le personnage de Napoléon fascine, pas seulement à Waterloo mais un peu partout en Europe, aussi dans des endroits où n’ont pas eu lieu de grandes batailles. On peut voir : là un lit dans lequel Bonaparte a passé une nuit, ici une baignoire où il a pris un bain, encore ailleurs un arbre à l’ombre duquel il a bivouaqué, sans parler des objets qui lui auraient appartenus et que convoitent de nombreux collectionneurs.

Un véritable engouement et pas mal de fétichisme donc autour du personnage et j’avais envie de comprendre pourquoi. Alors, je me documente un peu et j’ai vite envie d’en faire une bande dessinée. Là, j’ai beaucoup laissé mûrir le projet parce que je me suis rendu compte que, outre que le sujet est déjà pas mal exploité dans des récits de fiction, il y a une production énorme de livres historiques, beaucoup de déchet mais aussi de très bons ouvrages, des recherches très poussées, et que donc je ne peux pas me contenter de lire un ou deux livres et de faire une BD qui serait juste une longue liste de clichés autour de Napoléon.

(c) Nicolas Dandois / Des ronds dans l’O

Assez vite, je décide d’en faire un long récit en noir et blanc, pour pouvoir raconter beaucoup de choses, retourner le personnage sous toutes les coutures, le disséquer au sens figuré (d’où l’idée de le disséquer au sens propre et de raconter l’autopsie de Bonaparte en introduction du tome 1) mais aussi d’avoir l’espace narratif pour élargir le point de vue, m’attacher aux personnages secondaires, à l’envers du décor, à l’époque...

Assez vite aussi je m’attache au personnage de Joséphine, première épouse de Bonaparte qui deviendra impératrice, et je décide d’en faire la narratrice du récit ce qui me permet d’apporter un point de vue plus féminin, plus subtil donc, plus proche de l’intimité des personnages, un peu décalé et avec beaucoup de recul puisqu’elle s’exprime d’outre-tombe. Avec ces deux partis-pris et quelques autres je pense pouvoir proposer un récit original, pouvoir montrer autre chose que des batailles et des héros virils, pouvoir démonter un peu le mythe, confronter Bonaparte à sa propre propagande, ses propres mensonges, et baser mon récit avant tout sur une solide documentation sans en faire non plus quelque chose de trop scolaire, en restant léger et accessible.

Quels sont ces thèmes, toujours actuels, que vous abordez dans Napoléon ?

En dehors de thème assez universels : la mort, l’amour, le sexe... Dans ce premier tome, je tourne pas mal autour du thème de la politique : le pouvoir, la raison d’état, les luttes d’influence, les institutions et les hommes, puis le peuple dans tout ça et le crédit qu’il accordait à Napoléon qui était, il est vrai, assez doué pour les éblouir avec une propagande bien huilée (la com. comme on l’appelle maintenant) et un contrôle total des médias : le populisme en fait, ça c’est vachement actuel si on regarde ce qui se passe un peu partout en Europe aujourd’hui.

Votre récit est très documenté et sérieux mais également humoristique. On y voit par exemple Napoléon en train de prendre un bain (imaginaire) avec Wellington. Comment équilibrez-vous ce dosage entre sérieux et humour et quelle version historique du personnage de Napoléon avez-vous voulu donner ?

Pour moi, l’humour est une excellente habitude, presque une manie, pas seulement dans une bande dessinée d’ailleurs. Je ne rate jamais une occasion de me marrer et je pense qu’on peut être sérieux et drôle à la fois. Je pense que l’humour permet de rendre très digeste mon récit qui est assez dense. Je n’ai pas vraiment de recette pour équilibrer sérieux et humour, si ce n’est que je veille à ce que le récit reste fluide, ici aussi je me base avant tout sur une bonne documentation et je saisis l’occasion de mettre un peu d’humour dès qu’elle se présente.

Soit, simplement, je tombe sur une anecdote comique que je mets en image, bien que ce qui faisait rire fin XVIIIe - début XIXe demande souvent de situer le contexte pour rester drôle. Je tourne aussi beaucoup de choses en dérision (le sérieux, les manières de l’époque, ...), j’égratigne volontiers Napoléon, entre autre grâce à Joséphine. L’humour est aussi un bon moyen de faire fonctionner des personnages ensemble. Comme il y en a beaucoup, je les fais souvent fonctionner par groupe ou par paire, ce qui amène, je pense, plus de lisibilité à l’histoire mais aussi des possibilités de faire un peu de comique de situation.

Quant à la version de Napoléon que je veux donner, j’ai en fait essayé d’être assez objectif, encore une fois, une bonne documentation est essentielle : abondante mais surtout bien choisie. Bien sûr je ne voulais pas proposer un récit-cliché, une histoire mythique ou mythifiée à la gloire de Napoléon-le-héros mais je ne voulais pas non plus écrire un pamphlet réducteur. Il y a de la complexité dans le personnage de Bonaparte, des choses condamnables et impardonnables, sans doute de bonnes choses aussi, plusieurs facettes : un Napoléon personnage public et un Bonaparte plus intime. Puis aussi une évolution du personnage au cours de sa vie : un adolescent ambitieux et idéaliste devient un dictateur belliqueux. C’est un chemin complexe qui s’explique autant par le caractère du personnage que par les bouleversements de l’époque/ Cette complexité j’ai eu envie de la saisir, d’être proche du réel, de ne pas la caricaturer.

(c) Nicolas Dandois / Des ronds dans l’O

Même dans des passages comme celui où Bonaparte prend un bain avec Wellington, qui est bien sûr fantaisiste, j’essaie de mettre du vrai, je m’en sert comme d’une petite fable qui me permet de confronter ces deux personnages (ailleurs que sur un champs de bataille) et de développer quelques idées intéressantes, avec humour toujours. Personnellement je n’ai aucune sympathie pour les dictateurs, ni même pour les "hommes forts" ou les prétendus "hommes providentiels", je suis anti-impérialiste, pacifiste, ... Sans doute que ce point de vue transpire de mon récit, dans le choix des faits que je mets en avant par exemple, mais je pense avoir laissé l’espace pour que le lecteur puisse construire son point de vue personnel.

Parce qu’au fond, Napoléon, l’homme, ce n’est pas très important, il est mort et enterré depuis bientôt 200 ans, il est inoffensif, il ne se présentera pas à l’élection présidentielle de 2012 et il ne jettera plus d’armées dans des guerres meurtrières, par contre les mécanismes du pouvoir et d’autres thèmes restent à mon sens très actuels : propagande et contrôle de l’information, diversion médiatique, état de guerre quasi-permanent, contrôle de l’opinion publique qui est une chose assez récente à l’époque puisque le système féodal vient de s’effondrer et que les élections "libres" sont une nouveauté dont Napoléon use pour s’imposer, fondant sa légitimité pour partie dans le peuple, en ce sens c’est le premier populiste. C’est ce genre de choses, actuelles, que j’essaie de démonter, de comprendre et je continuerai à le faire dans les prochains albums. C’est un beau défi, ça va plus loin que d’animer des personnages bien que ça passe par les personnages pour capter l’intérêt du lecteur et garder une légèreté.

Vos recherches précises vous font même dessiner Napoléon avec un sexe minuscule… En effet, selon le chirurgien militaire Anglais W.Henry dans une note sur l’autopsie du 12 septembre 1823 à Hudson Lowe (Source : British Museum), “Le pénis et les testicules étaient très petits, et tout le système génital paraissait expliquer l’absence de désir sexuel et la chasteté qu’on disait avoir été particuliers au défunt. ” Mais les Anglais ayant eu intérêt à décrédibiliser Napoléon Bonaparte, ces informations ne sont-elles pas à prendre avec des pincettes ? Son pénis aurait finalement été vendu aux enchères en 1968 chez Christie’s…

En effet, c’est une petite digression dans mon récit mais c’est historique : Napoléon avait un petit pénis.

Je l’ai appris en me documentant pour raconter l’autopsie pratiquée sur le cadavre de Bonaparte après son décès. C’est inscrit dans le rapport d’autopsie co-signé par 5 ou 6 médecins anglais, à mon avis dignes de foi : "les parties génitales sont celles d’un enfant" (en latin, par pudeur je suppose).

Lorsqu’il est mort, Bonaparte était amaigri mais encore assez gros, ce qui pouvait accentuer l’impression qu’il avait un petit sexe, j’ai lu des commentaires sur ses pratiques sexuelles : effectivement personne ne prétend qu’il était monté comme un mulet mais on est loin aussi de l’absence de désir et de la chasteté. J’avoue ne pas connaitre la note sur l’autopsie de W. Henry mais, sur ce point je crois qu’il était mal renseigné. Au contraire Napoléon a toujours eu des maîtresses, deux épouses aussi (Joséphine puis Marie-Louise) des relations avec des prostituées, des domestiques... et encore à Sainte-Hélène, entre autre avec l’épouse d’un des officiers qui l’y a suivi, mais je ne voudrais pas dévoiler tous les potins de mes albums à venir...

Au delà de l’aspect historique, je trouvais intéressante l’idée que les hommes autoritaires ont quelques choses à compenser ; amusante l’idée que les dictateurs ont une petite bite et pertinent le lien entre sexualité et pouvoir. Je compte creuser un peu la question à l’occasion. Au fond certains thèmes de mon récit pourront progresser par accumulation de digressions.

Je n’étais pas au courant de la vente du pénis de Bonaparte. (rires) Je ne m’en porterai pas acquéreur s’il reparait sur le marché mais je serai curieux de savoir combien se négocie ce genre de relique.

Vos planches font l’objet d’une exposition intitulée « Coup de crayon à l’Empire », créée par le musée Wellington à Waterloo, visible actuellement jusqu’au 28 novembre à la Bibliothèque Fesch à Ajaccio. Pouvez-vous nous en toucher un mot ?

Bien sûr, avant tout pour préciser que ce n’est pas une expo qui tourne autour de moi, loin de là, bien que j’ai eu le plaisir de dessiner et mettre en page l’affiche. L’équipe du musée Wellington a réalisé un gros travail pour tenter d’abord de recenser tout ce qui avait été fait autour de Napoléon en bande dessinée, puis de réunir un maximum de matériel (planches originales, illustrations, reproductions, ...).

L’expo présente d’abord des images d’époque : images d’Épinal, gravures... qui ne sont pas de la bande dessinée stricto sensu mais qui permettent de saisir le côté d’emblée populaire des représentations de Napoléon. Ensuite, évidemment, beaucoup de planches dans le style des récits de l’Oncle Paul où Napoléon était un bon client, des planches toujours classiques mais plus contemporaines issues des séries de la collection "vécu" de Glénat par exemple. Puis le musée cherchait aussi à montrer autre chose, des récits différents, plus "jeunes", c’est ainsi qu’ils sont venus me chercher alors que mon bouquin était encore à l’état de projet. C’était une belle opportunité pour moi. L’expo au musée Wellington a été prolongée et est restée visible près d’un an.


Coup de crayon à l’empire

Mais un peu partout en Europe on trouve des villes qui ont été marquées par la passage de Napoléon, souvent pour une bataille : des "cités napoléoniennes" qui collaborent au sein d’une fédération, c’est ainsi que l’expo est appelée à voyager et se retrouve actuellement à Ajaccio où Napoleone Buonaparte est né. J ’aurai la chance de m’y rendre les 28 et 29 octobre prochain pour animer des ateliers d’initiation à la bande dessinée et bien sûr dédicacer mon album. N’hésitez pas à venir m’y rencontrer, je serai certainement de très bonne humeur, content d’échanger quelques jours la grisaille belge contre le soleil de la méditerranée (enfin j’espère). Content aussi d’en profiter pour repérer les lieux que je dois dessiner dans le deuxième tome qui racontera l’enfance et la jeunesse corse du petit Napoleone. Parce que les bouquins sur la Corse et "Google Earth" c’est bien, mais aller sur place c’est mieux !

Votre livre vient de paraître… Avez-vous déjà pu rencontrer et discuter avec votre public ?

Pour l’instant j’ai essentiellement des retours de la part de ma (grande) famille et des amis, nombreux aussi, qui ont été les premiers à lire le bouquin, aussi de gens qui me lisaient déjà dans la revue de bandes dessinées et nouvelles illustrées "in8" que j’ai co-fondée et co-auto-éditée. Les retours sont positifs, j’apprécie surtout qu’on me demande souvent la suite, et vite si possible, c’est motivant comme je suis occupé à la dessiner.

J’aurai très bientôt l’occasion de rencontrer d’autres lecteurs lors de plusieurs festivals BD en Belgique, à Ajaccio fin octobre, puis à Paris (Vincennes) début décembre et à Angoulême évidement. J’avoue être assez impatient.

(par François Boudet)

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