Nicolas Juncker (Seules à Berlin) : "Ce récit montre l’affrontement entre deux totalitarismes"

20 juillet 2020 1 commentaire
  • À l'occasion de l'expo "Seules à Berlin" qui se tient tout l'été jusqu'au 13 septembre 2020 au CBBD, nous avions rencontré Nicolas Juncker, l'auteur de ce roman graphique, afin d'évoquer avec lui la genèse de cet album.
Nicolas Juncker (Seules à Berlin) : "Ce récit montre l'affrontement entre deux totalitarismes"
Seules à Berlin
Nicolas Juncker © Casterman

Comment est né le récit de Seules à Berlin ?

Nicolas Juncker : J’ai eu l’idée en lisant deux livres. Le premier s’intitule Une Femme à Berlin (éd. Gallimard), il s’agit du récit d’une autrice anonyme, une Allemande qui a vécu la fin du Troisième Reich et qui raconte son quotidien à Berlin. Et le second livre s’intitule Carnets de l’interprète de guerre (Christian Bourgois Éditeur) d’Elena Rjevskaïa une Russe interprète de profession, engagée volontaire et membre du SMERSH (unité de contre-espionnage de l’armée soviétique durant la Seconde Guerre mondiale, NDLR), qui raconte comment elle a vécu la guerre de 1941 à 1945. Elle a notamment participé à l’enquête dédiée à la recherche du cadavre d’Hitler. L’idée était donc de faire se rencontrer ces deux femmes, ce qui apparaissait comme une évidence pour moi car la Russe logeait souvent chez des personnes différentes durant cette période. Je me suis donc dit que j’allais la faire vivre chez l’Allemande, ce qui permettrait de confronter leurs personnalités, leurs vécus, leurs positions de femmes dominées dans une société d’hommes que ce soit en Allemagne ou en URSS.

Vous abordez notamment des thématiques telles que le viol ou la notion de consentement mais du point de vue des femmes dans ce récit.

Oui et du coup, on ne voit pas tant que ça la guerre finalement, hormis deux ou trois combats. J’aborde surtout la thématique de l’après-guerre, lorsque deux peuples sont obligés de cohabiter. Il faut dire que les circonstances étaient particulièrement difficiles car il y a eu des viols massifs perpétrés en bonne partie par les soldats soviétiques, bien qu’ils n’étaient pas les seuls à violer. Donc, il y a quelque chose de très dur et de très cru. Je me suis demandé comment j’allais traiter ça. Mais la BD permet une approche créative dans le traitement des émotions et du vécu des personnages.

Quelques extraits de l’expo "Seules à Berlin"
Photos © Christian Missia Dio

Dans votre récit, d’un côté on a les Nazis et de l’autre nous avons l’armée soviétique qui commettent chacun des crimes de guerre... Auriez-vous pu dépeindre de la même façon une armée alliée -bien que les Soviétiques étaient aussi des alliés durant ce conflit- ou même l’armée française avec la même objectivité ?

J’espère bien que oui ! En tant qu’auteur, cela ne m’aurait posé aucun problème de dénoncer les dégueulasseries de l’armée française ou de la France en général, je suis plutôt preneur. D’ailleurs, l’armée française a aussi violé durant ce conflit, pas de manière aussi massive que l’armée soviétique mais il y a eu des cas de viols commis par les soldats français, il suffit de lire les écrits de Roger Nimier par exemple. Ce que je trouvais intéressant dans mon récit c’était de montrer l’affrontement entre deux totalitarismes, l’un qui était sur sa fin et l’autre qui était à son apogée. La confrontation des deux est très forte, je trouve.

Pourriez-vous nous parler de votre technique graphique pour cet album ?

J’ai utilisé un mélange de lavis et de fusain car je voulais obtenir un certain niveau de gris. Le fusain m’apporte un côté charbonneux et terreux. L’équilibre n’a pas été facile à obtenir car soit on va dans un truc très beau mais avec de la matière, ce qui posait des problèmes de lisibilité et de narration, soit on va dans un truc qui est très propre et qui permet une bonne lisibilité mais cela se fait au détriment d’une vraie qualité plastique. Je voulais que le lecteur ait une impression visuelle en lisant ce roman graphique. Et j’ai ajouté quelques touches de couleur à la palette graphique afin d’apporter de l’émotion.

Vous êtes-vous personnellement impliqué dans l’organisation de cette expo consacrée à Seules à Berlin au CBBD ?

Oui, je me suis impliqué dans la création de l’expo avec le CBBD car nous avons beaucoup échangé pour nous mettre d’accord sur ce que l’on voulait montrer. Après, il y a des choses évidentes telles que des vues de Berlin ou des scènes en double-planches avec Evgeniya et Ingrid. Il y a aussi des scènes de nuit et des scènes en couleur qui sont dans le bouquin. Mais également des scènes qui sont en noir et blanc telles que l’attaque du Reichstag.

Quels sont vos prochains projets ?

J’ai une autre actu, une BD intitulée Octofight qui vient de sortir chez Glénat. C’est une série au format manga en trois tomes de cent-vingt pages noir et blanc à chaque fois, dessinée par Chico Pacheco (Un jour sans Jésus). Il s’agit d’une farce satirique dans laquelle nous avons des octogénaires adeptes de la baston. L’histoire se déroule en 2050 et la France est gouvernée par l’extrême-droite. Le président s’appelle Mohamed-Maréchal Le Pen et il se revendique du néo-gaullisme. Son gouvernement applique une loi qui consiste à l’euthanasie obligatoire pour les plus de 80 ans en fin de droit pour des raisons économiques. Et donc des vieux vont se rebeller et se battre pour leur survie.

C’est fou comme votre nouvelle série fait étrangement écho à l’actualité, surtout à certaines théories du complot...

Ben, je ne l’ai pas fait exprès car j’ai écrit cette histoire il y a trois ans (rires) ! Sinon, j’ai un projet avec François Boucq et une autre BD qui traitera de la guerre d’Algérie mais à notre époque en 2020. Dans ce récit, une historienne, un maire et un artiste-plasticien doivent ériger un mémorial... La thématique de la guerre d’Algérie m’intéresse beaucoup parce que c’est un sujet clivant, la blessure est encore à vif. C’est la dernière guerre que la France a mené et qu’elle a perdue lamentablement. En plus, on se retrouve avec nos ennemis d’hier, les Algériens, qui se sont installés chez nous, ce que certains Français nostalgiques de l’Algérie française ne digèrent pas (rires) ! Ce sujet pose plein de questions sur l’immigration, la colonisation et le vivre-ensemble. Ce qui est intéressant c’est que l’on se rend compte que ce sujet est beaucoup moins inflammable côté algérien ou des Français d’origine algérienne que du côté des descendants des Pieds-noirs ou de certains autres Français.

Quelques extraits de l’expo "Seules à Berlin"
Photos © Christian Missia Dio

Voir en ligne : Découvrez cet album sur le site des éditions Casterman

(par Christian MISSIA DIO)

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En médaillon : Nicolas Juncker
Toutes les photos sont de © Christian Missia Dio

Agenda :

Expo “Nicolas Juncker - Seules à Berlin” au CBBD
Du 24 juin au 13 septembre 2020

Centre Belge de la Bande Dessinée - Musée Bruxelles
Rue des Sables n° 20
1000 Bruxelles, Belgique
Tél. : + 32 (0)2 219 19 80
Fax : + 32 (0)2 219 23 76
visit@cbbd.be

Nicolas Juncker dédicacera son album “Seules à Berlin” au cours des événements suivants :

  • le samedi 29 août au Comptoir de la BD, situé au 103 Boulevard Jean Jaurès - 92100 Boulogne-Billancourt
  • du vendredi 16 au dimanche 18 octobre à la Fête du Livre de Saint-Etienne qui aura lieu à la Maison des associations, 4, rue André Malraux - 42000 Saint-Etienne
  • du vendredi 20 au dimanche 22 novembre au Festival BD BOUM à Blois, qui se déroulera à la Halle aux Grains, au Chapiteau, à la Bibliothèque Abbé Grégoire, à la Maison de la BD et au Cinéma les Lobis - 41000 Blois.

À lire sur ActuaBD.com :

Seules à Berlin - Par Nicolas Juncker - éditions Casterman. Album paru le 11 mars 2020. 200 pages, 25 euros.

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