Nicolas Vadot : "Je n’étais pas d’accord avec Charlie Hebdo mais ils avaient parfaitement le droit de s’exprimer."

  • Nicolas Vadot est un dessinateur de presse et auteur de BD d'origine franco-britannico-australienne. Il réside en Belgique et publie régulièrement pour la presse belge dans le quotidien économique {L'Écho} et l'hebdomadaire {Le Vif/L'Express}. Enfin, il fait aussi partie de Cartooning for Peace, une organisation créée par Plantu et Koffi Annan en 2006, à la suite de l'affaire des caricatures de Mahomet, et dont le but est de promouvoir la paix à travers les échanges entre différents dessinateurs de presse du monde entier.
    Vadot s'était associé à l'hommage rendu à Charlie Hebdo le 8 janvier dernier, dans la galerie The Cartoonist dans le centre de Bruxelles, par les dessinateurs de presse et les journalistes belges.
Nicolas Vadot : "Je n'étais pas d'accord avec Charlie Hebdo mais ils avaient parfaitement le droit de s'exprimer."
Dessin : Kim
Crédit photo : Christian Missia Dio

Nicolas Vadot, quelle est votre sentiment par rapport à l’attentat contre Charlie Hebdo ?

Nicolas Vadot : Je n’ai pas encore bien réalisé. Je suis un peu abasourdi car j’ai encore du mal à réaliser ce qui s’est passé. Il y aura un avant et un après mais pour l’instant, il y a un pendant. J’ai perdu des idoles, j’ai perdu des collègues, j’ai perdu un copain et je pense que cela a eu un effet inverse. Cela va nous inciter encore plus à dessiner encore plus et à titiller là où ça fait mal parce que c’est cela notre métier de dessinateur de presse.

Cet attentat terroriste est à mettre en perspective avec la décision de Charlie Hebdo de s’engager dans la publication des caricatures du Prophète Mahomet depuis 2006. Cette affaire avait suscité pas mal de débats et un procès. Il s’ensuivit l’incendie criminel de la rédaction du journal satirique en 2011. Que pensez-vous de leur démarche ? Était-ce une initiative irresponsable ou au contraire un devoir de publier ces dessins ?

C’était un devoir de le faire mais à titre personnel, je n’étais pas d’accord avec la ligne de Charlie Hebdo parce qu’ils avaient une ligne limite laïcarde. Je suis complètement athée mais je trouve qu’ils devenaient eux-même des “ayatollahs laïcards” et je n’étais pas d’accord avec ça. Je suis athée mais je n’ai pas pour autant envie de bouter les religions hors de France comme eux voulaient le faire. Je n’étais pas d’accord avec leur point de vue et leur côté “jusqu’au-boutiste” mais ils avaient tout à fait le droit de l’exprimer. C’est cela la démocratie. C’est un droit inaliénable. Certains dessins jetaient, selon moi, inutilement de l’huile sur le feu mais ils avaient le droit de le faire, c’est à chacun de savoir où il met son curseur. J’ai toujours voulu faire des dessins et je le fais pour essayer de faire réfléchir, pour éventuellement marquer les esprits mais je ne veux pas offenser pour offenser parce que cela ne sert à rien et on ne fait que, dans ce cas, donner des munitions à ces connards qui commettent des attentats. Il faut mettre le curseur de manière très délicate.

Pensez-vous que la société belge est aussi fragmentée que la société française, que la Belgique risque encore de connaitre des attentats, comme ce fut le cas il y a quelques mois au Musée Juif de Belgique ?

Il y a deux questions en une dans ce que vous me dites. Si je dis que la société belge n’est pas menacée et que demain il y a un attentat, j’aurais vraiment l’air malin. Donc, qui peut savoir...

Un attentat peut arriver n’importe quand. Des drames de ce type, il y en a malheureusement partout dans le monde [1]. C’est arrivé en France, cela pourrait nous arriver à nous mais, en effet, la société française est actuellement dans une crise existentielle beaucoup plus profonde que celle de la société belge.

Le journaliste et spécialiste de la BD Daniel Couvreur (Le Soir) et Nicolas Vadot
Crédit photo : Christian Missia Dio

La Belgique est un pays de compromis, donc on doit toujours penser à l’autre communauté dans nos décisions. La société belge est aussi plus tolérante et plus solidaire. Vous voyez, lorsque Éric Zemmour est arrivé cette semaine à Bruxelles, il était presque choqué que personne n’ait fait de remous à cause du mariage homosexuel [2] et le droit de vote des étrangers. Il ne comprenait pas qu’il y ait une telle tolérance et il a conclu que la Belgique allait encore plus mal que la France. Ce qui prouve bien qu’il n’a encore rien compris ! Je pense que nous avons cette chance d’avoir cet art du compromis en Belgique. Bien sûr, ce n’est pas parfait. Certains diront même que c’est un peu mou mais ça fait une société plus solidaire et nous n’avons pas de problèmes de banlieues, chose qui est spécifiquement française, et où les gens sont parqués dans des quartiers où il y a de gros problèmes de sécurité. En Belgique, nous avons aussi des quartiers difficiles, mais ils sont à l’intérieur des villes. Ce n’est pas les banlieues contre les villes. J’espère qu’en Belgique, on est un peu plus immunisé mais on ne peut jamais savoir.

Malgré la pluie, de nombreux journalistes s’étaient rendu à la galerie The Cartoonist pour l’hommage rendu aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo.
Crédit photo : Nicolas Anspach

Pensez-vous que l’on vient de vivre le 11 septembre de la presse et de la caricature ?

Cela dépasse de très loin le monde de la presse et de la caricature. Ce n’est pas une attaque contre la presse, c’est une attaque contre la démocratie et la liberté. De là à dire que l’on a vécu notre 11 septembre, peut être un peu mais quand j’ai entendu qu’il s’agissait du 11 septembre européen, j’ai quand même repensé aux deux cent morts de la gare d’Atocha à Madrid en 2004 et aux soixante-cinq morts des attentats de Londres en 2005. Donc des 11 septembre européens, il y en a déjà eu quelques-uns. Ce qu’il y a, c’est que le symbole est très fort. Il n’y a "que" 12 morts [3] par rapport aux trois mille morts de New York et de Washington mais le symbole est extrêmement fort et les livres d’histoire retiendront malheureusement le 7 janvier 2015 comme ils ont retenu le 11 septembre 2001. De là à dire que c’est un 11 septembre, je n’irais pas jusque-là, mais c’est un fait gravissime qui met, pas en péril mais en question notre société toute entière.

C’est le 11 septembre de la démocratie et de la liberté de pensée...

(Nicolas Vadot coupe.) Non parce que le 11 septembre 2001 était aussi une attaque contre la démocratie. Il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes mais c’est effectivement un événement très important.

Cet entretien a été réalisé conjointement par Christian Missia Dio et Nicolas Anspach. La rédaction et la mise en forme de cet article est de Christian Missia Dio.

Crédit photo : Christian Missia Dio
Documents

Voir en ligne : The Cartoonist

(par Christian MISSIA DIO)

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