Nos coups de cœur de la rentrée 2018 : "Ted drôle de coco" d’Émilie Gleason (Atrabile)

3 septembre 2018 0 commentaire
  • Ted est obsédé par sa routine. Chaque jour, une somme de rituels rythme sa vie et lui apporte une forme de tranquillité. Mais le jour où sa ligne de métro est en travaux, tout bascule... Émilie Gleason s'inspire de son propre frère, atteint de trouble envahissant du développement, dans cette bande dessinée aussi colorée qu'émouvante.

Ted vit seul à Paris, où il travaille dans une bibliothèque. Sa vie est faite d’une routine apparemment traditionnelle : métro - boulot - dodo. Mais chacune de ces étapes masque en réalité une infinité d’autres rituels, du lever au coucher en passant par les repas et les déplacements. Chaque geste est le même, quotidiennement, immuablement.

Outre ces habitudes, que nous pouvons qualifier de troubles obsessionnels compulsifs, Ted possèdent quelques autres singularités qui ne facilitent pas ses rapports sociaux. Il maîtrise de façon parfaite le classement des ouvrages de la bibliothèque où il est employé. Il ne sait se déplacer sans courir et manger sans engloutir. Il ne comprend pas vraiment le second degré et n’exprime quasiment pas ses émotions et sentiments, si ce n’est par imitation.

L’ensemble de ces comportements, particularités voire fragilités laisse peu de place au doute : Ted est atteint du syndrome d’Asperger. Le lecteur ne l’apprend que tardivement dans la bande dessinée d’Émilie Gleason. Un choix délibéré, qui doit permettre de s’attacher d’abord au personnage. Ce « drôle de coco » est d’ailleurs inspiré du frère de l’autrice, même si son livre n’est en rien une bande dessinée pédagogique sur l’autisme ou un récit autobiographique.

Émilie Gleason a fait le choix de la fiction pour cette histoire qu’elle a commencée à dessiner pendant ses études mais qu’elle a mis longtemps à finaliser. En dehors de toute prétention didactique, elle souhaitait simplement exprimer son propre désarroi face à ce frère si difficile à comprendre, mais dont elle parvient pourtant, avec une grande sensibilité, à nous faire partager au moins en partie les peurs et les joies.

Nos coups de cœur de la rentrée 2018 : "Ted drôle de coco" d'Émilie Gleason (Atrabile)
Ted drôle de coco © Émilie Gleason / Atrabile 2018
Ted drôle de coco © Émilie Gleason / Atrabile 2018
Ted drôle de coco © Émilie Gleason / Atrabile 2018

En quelques chapitres allant de la description du quotidien à la chute finale, Émilie Gleason dessine l’évolution chaotique de Ted après un changement d’apparence anodine. Un matin, la ligne de métro qu’il a l’habitude d’emprunter est en travaux. C’est un bouleversement pour lui, qui après un moment de blocage et de panique entraîne une série d’événements, en cascade, qui obligent Ted à revenir chez ses parents. La dessinatrice évoque alors la difficile prise en charge par la famille, l’amour, la patience mais aussi les maladresses et l’incompréhension des parents, la colère mais aussi l’empathie de la sœur - et il y a alors un peu d’Émilie Gleason et de son expérience.

Le tout est raconté avec un étonnant dynamisme et une belle finesse. Rien de moralisant ni même de démonstratif dans Ted drôle de coco. Le récit prime. De tonalité globalement dramatique, il laisse pointer beaucoup d’humour et une profonde humanité. Ce pari est amplement réussi. Malgré un sujet dur et peu abordé en bande dessinée, Émilie Gleason parvient non seulement à emporter le lecteur dans un souffle mais aussi à donner à réfléchir sur la différence, bien au-delà de la problématique de l’autisme.

Slapinbag © Émilie Gleason / Le Berbolgru 2017

Les choix graphiques sont pour beaucoup dans cette réussite. Le trait est d’une extrême vivacité, comme élastique, à la fois précis et libre. Rappelant l’improvisation de Slapinbag, paru en 2017 chez Le Berbolgru et où Émilie Gleason dessinait ses rêves, la ligne est cependant plus nette dans l’ouvrage édité par Atrabile. La composition est d’une très grande variété. Des pleines pages, des actions découpées en une multitude d’instants ou au contraire ramassées en un seul dessin ponctuent des chapitres se terminant tous sur une note plus ou moins dramatique et ouvrant vers une ellipse que le lecteur comble avec une grande facilité.

Les couleurs, enfin, sont employées avec autant d’originalité que d’intelligence. Souvent acidulées, parfois plus sombres, elles apportent de la légèreté à une histoire finalement assez triste. Ces couleurs, des aplats créés en numériques, constituent à elles seules une sorte de code. Ainsi, les personnages croisés par Ted mais comme invisibles à ses yeux sont-ils dessinés simplement en contours, mais en traits colorés et non noirs.

Toutes ces qualités - une narration dynamique, un trait vif, une colorisation et une composition mouvantes et originales - contribuent à faire de Ted drôle de coco une lecture aussi agréable qu’enrichissante. Rarement une bande dessinée ne nous aura autant rapproché d’un personnage pourtant si complexe, car éloigné de nos manières de penser et ressentir, que Ted.

Ted drôle de coco © Émilie Gleason / Atrabile 2018
Ted drôle de coco © Émilie Gleason / Atrabile 2018

(par Frédéric HOJLO)

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