Olivier Bron (éditeur des Éditions 2024) « Le lectorat s’intéresse de plus en plus au genre de BD de notre catalogue » [INTERVIEW] (1/3)

Par Romain GARNIER 8 juillet 2024 
Olivier Bron et Simon Liberman, les fondateurs des éditions 2024, rêvaient de proposer dans le monde éditorial une partition toute personnelle, aussi modeste soit-elle, lors de la création de la structure en 2010. Et ils y sont parvenus. Tous deux formés à l’école Estienne (Paris), puis aux Arts décoratifs de Strasbourg, ces fanzineux défendaient une noble et saine ambition, celle de « continuer à imprimer des livres, à soigner des objets ». Quatorze années plus tard, le parcours des éditions 2024 est remarquable de par les succès éditoriaux engrangés que personne n’aurait pu oser imaginer. Pour ActuaBD, Olivier Bron revient sur cette odyssée éditoriale, sa vision de la bande dessinée et cette année festive de la «Grande Coïncidence».

Pouvez-vous présenter votre parcours et les raisons pour lesquelles vous avez co-fondé, avec Simon Liberman, les éditions 2024 ?

Olivier Bron : Nous avons monté la maison en 2010. Simon et moi, nous nous sommes rencontrés à Paris, à l’école Estienne. Ensemble, nous avons fait de l’illustration, puis nous nous sommes retrouvés aux Arts déco de Strasbourg. Pendant nos études, nous fabriquions des fanzines dans un collectif du nom de « Collectif Troglodyte ». Les membres étaient Benjamin Adam, Matthias Picard, Donatien Mary ou encore Grégoire Carlé. Nous faisions de la microédition, des petits livres, des petits magazines, des petits tirages, un webzine aussi.

En sortant de l’école, la dynamique collective s’essouffle, naturellement. Certains membres du collectif sont partis à Paris, d’autres à Nantes. Il était difficile de maintenir un projet ralliant chacun d’entre nous. Puis, nous étions en train d’évoluer vers des projets plus professionnels. Simon et moi avions envie de poursuivre l’expérience, de fabriquer des objets. Nous nous étions pris à ce jeu-là. Dans ce cadre, nous avons monté les éditions 2024. Depuis un moment, nous discutions avec Le comptoir des indépendants, afin de diffuser le fanzine. L’étape d’après consistait à monter une structure éditoriale. Nous n’avions plus envie de gérer les dépôts. Honnêtement, nous n’avions pas mesuré ce que cela impliquerait, en terme de professionnalisation, de prendre un diffuseur.

Olivier Bron (éditeur des Éditions 2024) « Le lectorat s'intéresse de plus en plus au genre de BD de notre catalogue » [INTERVIEW] (1/3)
Éditions 2024 / Donatien Mary & Didier de Calan

Nous créons la structure en 2010, initialement avec l’idée que nous ferions un ou deux livres par an. Ces livres-là se paieraient les uns les autres. Nous aurions ainsi du temps de disponible pour faire nos ouvrages, ou autre chose. Il s’agissait de défendre une volonté, celle d’avoir un espace de liberté où nous pourrions réaliser des livres avec notre propre vision éditoriale, sans pression financière. Mais rapidement, le projet a évolué. Le premier livre publié est Les derniers dinosaures de Donatien Mary. Ensuite, nous éditons deux petits livres, des petits projets pop-up avec Sylvain Moizie et Jean-Pierre Vortex. Puis vient Lemon Jefferson et la grande aventure de Simon Roussin. À partir de là, Simon et moi sommes à plein temps. Beaucoup de mouvements ont lieu autour de ce bouquin. La presse s’intéresse. Tout d’un coup, nous étions sollicités.

Au départ, nous dépensions énormément d’énergie sans parvenir à réaliser grand-chose. Juste pour apprendre ce qu’était ce métier avec ses nombreuses facettes : fabrication, administratif, accompagnement de la vente. Nous étions en pleine découverte. Le constat est alors le suivant : si nous devons y passer toute notre vie, il nous faut parvenir à sortir un peu d’argent. À ce titre, la publication en 2012 de Jim Curious, de Matthias Picard, est un tournant. Le livre a plutôt bien marché en France et nous sommes parvenus à vendre les droits à l’étranger. Nous nous sommes alors dits que si nous parvenions à répéter ce succès, une à deux fois par an, il était possible d’en vivre. Cela allait devenir un métier.

© Éditions 2024 / Simon Roussin

Ce sont alors cinq à six années de construction, de tâtonnement, de galères. Nous ne nous sommes jamais pressés. Nous n’avons pas édité beaucoup de livres afin de toujours prendre le temps nécessaire. Nous continuions alors de vendre Les derniers dinosaures. Nous nourrissions cette grosse boule de neige qui, par accumulation, finit par constituer le socle financier de la maison. Moins vous sortez de livres, plus celui-ci est long à construire. Nous avons préféré être vigilant sur les livres que nous publiions, avec douceur, plutôt que de se précipiter et de vouloir s’imposer trop vite. Le statut de la maison change en 2020, pour les dix ans. Plusieurs de nos publications connaissent le succès. Nous avions alors suffisamment d’années d’existence pour devenir un acteur qui s’installe peu à peu dans le paysage de la BD indépendante.

Pour revenir aux origines, il existait plusieurs envies qui ont présidé à la création des éditions 2024. D’une part, les projets de notre promotion étudiante, à savoir Les derniers dinosaures de Donatien Mary et Didier de Calan, et Jim Curious de Matthias Piccard. Des livres qui nous faisaient envie, mais des projets pour lesquels nous ne parvenions pas à imaginer un éditeur dont ce serait la ligne. Matthias était alors sur un projet qui s’appelait Jeannine. Une bande dessinée très ancrée dans le réel, consacrée à des interviews avec sa voisine. Il me paraissait évident qu’il s’agissait d’un ouvrage pour l’Association, qui l’a d’ailleurs édité. Mais autrement, nous arpentions les rayons de librairies sans parvenir à découvrir un catalogue où il semblait évident qu’il puisse accueillir Jim Curious. Il en fut de même pour Les derniers dinosaures. Tout cela nous laissait penser qu’il existait un espace éditorial qui n’était pas encore couvert. Des bouquins que nous avions envie de voir en librairie, mais dont on ne savait pas qui allait pouvoir les publier.

© Éditions 2024 /Matthias Picard

L’autre envie était de poursuivre notre investissement dans la fabrication. Après plusieurs années à fabriquer des fanzines nous-même - photocopies, sérigraphie, gravure et autres – nous souhaitions nous adonner aux possibilités de fabrication de l’industrie, tels les dos toilés, les reliures cousues, collées, les tranches fines, mais aussi choisir les papiers. Tout d’un coup, se rendre dans une imprimerie offset revenait à nous offrir bien des possibles au regard de ce que nous parvenions à faire jusque-là en microédition. Puis, nous avions l’envie de travailler avec des auteurs. C’était incontestablement une chose qui nous plaisait. Nous-mêmes, nous nous projetions plutôt comme des auteurs, mais avec la dimension d’un travail collectif où l’on accompagne un auteur. Tout cela faisait partie de nos moteurs. Au départ, nous sommes partis sans faire de livre car il nous paraissait plus aisé de défendre des projets d’autres gens que les nôtres. Finalement, c’est devenu le cœur de nos vies.

Quand on se connecte sur le site des éditions 2024, il est inscrit que « 2024 édite bandes dessinées, des livres illustrés et construit des expositions ». Pourquoi ce triptyque ? Pourquoi ne pas vous concentrer sur la bande dessinée uniquement, au sens traditionnel du terme, ou s’agit-il d’un choix qui est le fait de ramifications que vous jugez naturelles ?

OB : Bandes dessinées, livres illustrés, nous ne réfléchissons pas de façon différente. Notre premier ouvrage n’est pas une bande dessinée. Il s’agit d’un livre illustré pour adultes, Les derniers dinosaures. Nous avions cette envie de raconter avec des images. Notre premier axe fut celui de la fiction. Nous nous sommes construits en tant que lecteurs lors de l’émergence de l’Association et la scène de la bédé indépendante. Lors de la vague Persépolis, j’étais au lycée. Nous l’avons prise et nous l’avons absorbée sans mesurer d’où celle-ci venait, de ce qui se jouait dans la librairie entre mainstream et indé. Toutes ces chapelles, nous en étions très loin. Je lisais alors Lanfeust de Troy et d’autres publications de chez Delcourt. J’ai découvert Persépolis et Comix2000 tout en lisant des bandes dessinées d’aventure. Ce n’est pas exclusif.

© Éditions 2024 / Étienne Chaize, Mathieu Lefèvre & Alexis Beauclair

Nous avions donc l’idée de nous ancrer dans la fiction. La bande dessinée indépendante s’était finalement construite en investissant des champs que le mainstream délaissait ou n’osait pas traiter : l’autobiographie, le reportage, le champ du réel. Or, nous avions l’envie d’accompagner des auteurs et autrices qui ont une intention d’auteur, sans renoncer à faire des livres de fiction, de la science-fiction et d’autres productions de genre. À partir de là, la forme importait assez peu, que ce soit de la bande dessinée où les ouvrages que nous éditons avec Étienne Chaize. Ils sont séquentiels. Une image suit l’autre. Le récit se construit par la succession des images. Formellement, qu’il existe des cases ou non, on s’en moque un peu. Ce n’est pas fondamental. En revanche, le destin porte le récit. Notre ancrage est là. Nous ne sommes pas dans le roman, pas davantage dans le texte illustré. Nous sommes dans une narration construite par le dessin. Voilà pour la séparation bande dessinée / livre illustré, même si elle n’existe pas dans notre manière de réfléchir aux projets.

Par ailleurs, au début, ce sur quoi nous avions le plus de réticences, ce sur quoi nous étions le plus anxieux que nous ne le sommes maintenant, il s’agit de la réception en librairie. Nous nous sommes aperçus que les librairies, autant que le lectorat, étaient assez prêts à accueillir un livre d’Étienne Chaize, même si ce n’est pas vraiment de la BD. Ce sont des ouvrages qui fonctionnent convenablement, et ils ne marcheraient pas mieux s’ils étaient formellement plus faciles à classifier.

Quant aux expositions, les choses sont venues assez vite, un peu par hasard. Le FIBD d’Angoulême nous avait proposé une exposition sur Les derniers dinosaures dans le cadre du Pavillon Jeunes Talents. Avec Simon, nous avions été sélectionnés à de nombreuses reprises. Nous connaissions un peu les membres de l’équipe, et quand ils ont appris que nous montions une maison, ils ont voulu nous donner un coup de pouce. Ils nous ont donné un espace pour exposer le bouquin, et nous, nous nous sommes assez bien pris au jeu. Il y avait aussi une envie de bricoler, de fabriquer des meubles. Nous avions reconstitué un appartement qui est censément celui du narrateur des derniers dinosaures. Nous avions installé du papier peint et beaucoup d’autres choses.

© Éditions 2024 / Étienne Chaize

La réflexion consistait à dire que l’acte de lecture se fait seul, chez soi, dans son canapé, et que mettre des planches au mur, cela ne rendrait absolument pas hommage à ce que c’est que la lecture d’un livre. Et de là, comment faire pour créer un espace qui permet au visiteur de comprendre ce qu’il doit retenir de la bande dessinée ? Il s’agissait donc de travailler afin de faire sortir l’univers du livre dans un espace. Au bout du compte, sur cette exposition, nous avions reçu de nombreuses demandes, à la fois pour la reprendre ailleurs et en recréer d’autres sur de prochains livres. Les retours étaient bons. L’engrenage s’est donc enclenché autour des expositions.

D’abord, financièrement, cela nous a permis d’asseoir un peu la structure. Le calendrier de l’exposition n’est pas celui de la librairie. Nous travaillons avec des festivals, des bibliothèques, des médiathèques, et effectuons des lectures publiques. Ce ne sont pas des lieux liés à la nouveauté, tout du moins peu contraints par ce diktat-là. Nous arrivions à travailler en général avec une bonne d’avance. 12 à 18 mois auparavant, on savait que l’on allait construire une exposition sur tel livre. D’une part, cela permettait de maintenir une vie sur une publication bien après avoir disparu des rayons de librairie et financièrement, cela avait le mérite de faire rentrer de l’argent.

Il ne s’agissait pas de sommes colossales, mais malgré tout, cela nous permettait d’avoir un petit matelas de sécurité pour dans six mois, un an, deux ans. Au début, nous nous sommes tenus assez scrupuleusement à construire une exposition par livre ou par auteur. Petit à petit, nous nous sommes aperçus que le fait d’avoir cette corde à notre arc était essentiel. Avoir des expositions qui voyagent toutes prêtes, clés en main, cela nous permet de dire aux festivals qu’il leur est simple de programmer un auteur 2024. Nous nous occupons de tout et à la fin, cela va être superbe ! (rires) Cela a incontestablement aidé à ce que nos auteurs soient programmés. Ce sont des choses dont nous avons pris conscience après coup. Nos auteurs ont été présents, tôt, dans les programmations, grâce à notre travail qui leur balisait le chemin.

© Éditions 2024 / Étienne Chaize & Anouk Ricard

Pensez-vous qu’il s’agisse d’un principe qui gagnerait à être appliqué par d’autres maisons d’édition ? Cela pourrait favoriser la vente de certains titres qui gagneraient à être bien davantage exposés.

OB : L’exposition est un incroyable outil de médiation. D’une part, vous travaillez dans un autre réseau, ce qui est très agréable. Vous ne touchez pas les mêmes personnes, dans la même temporalité. Jim Curious, cela fait dix ans l’exposition a été construite et elle voyage depuis dix ans, à un rythme approchant 6 mois sur 12. Cela change complètement la durée de vie d’un livre. Jim Curious est un bouquin qui s’est bien vendu sur le moyen et long terme, et je suis convaincu que cette vie d’exposition, autour de l’œuvre, le lui a permis. Ce n’est jamais un impact colossal.

Par exemple, une exposition a eu lieu dans la banlieue de Caen pendant un mois. Vous ne vendez pas 200 bandes dessinées à cet endroit-là. Cependant, il existe aussi les usagers qui fréquentent la médiathèque, il y a des enfants aussi. Petit à petit, nous contribuons à former leur regard. Vous ne savez jamais où et quand, comment cela va finir par rebondir. Néanmoins, cela nous maintient actif sur un livre. Nous sommes sûrs de ne pas l’oublier. Parfois, il existe des livres, même en tant qu’éditeur, vous savez que vous les avez faits, mais il ne sont plus en première ligne. Après, tout ceci, ce n’est pas le même métier que celui d’éditer.

Ce qui est assez compliqué pour nous, c’est de parvenir à équilibrer les deux. Globalement, cela nous demande beaucoup plus d’énergie que de faire un livre, pour un impact beaucoup moins tangible. Là, dans le cadre des festivités 2024, en 2024, nous avons organisé de très nombreux événements. Nous avons dit oui à tous les projets. On va vécu un printemps de l’enfer (rires). Autant, on parvient assez bien à circonscrire le temps de travail sur un bouquin, vous voyez venir la masse de traitement de fichiers. Tout cela s’anticipe et les étapes sont assez claires. On se laisse moins déborder par les ouvrages. En revanche, une exposition, cela finit toujours par déraper complètement. Vous finissez votre journée en soirée, vous travaillez le week-end, et cependant des semaines. C’est usant.

© Éditions 2024 / Matthias Picard

Que d’autres maisons d’éditions le fassent, mais il faut être motivé et manuel ! (rires) Les expositions, cela nécessite des compétences très différentes. Si nous avons réussi à construire des expositions à nos débuts, c’est parce que nous parvenions à les condenser en peu de personnes, avec toutes nos limites, évidemment. On parvenait à concevoir des choses par nous-mêmes qu’on était capable de replier et de faire rentrer dans le coffre de la voiture. Des contraintes de conception. La question que nous nous posions était : qu’avons-nous comme outils à l’atelier ? Car si nous devions faire un meuble par un menuisier, certes, il est bien mieux fait, mais vous ne vous en sortez pas financièrement. Il faut être un peu malin sur ce que vous construisez comme espace.

En 14 ans, vous avez remporté de nombreux prix, allant de Fauves d’Angoulême aux prix BolognaRagazzi (Foire du livre de jeunesse de Bologne), en passant par le prix Goscinny et le Eisner Award. Depuis 2014, vous êtes tous les ans dans la sélection officielle. Bien évidemment, ce sont les auteurs qui sont avant tout récompensés, mais ressentez-vous aussi de la fierté ? Prenez-vous aussi ces prix pour vous en vous disant que vous avez vu juste en choisissant de les éditer ? Après tout, le travail d’édition, les éditions 2024 proposant toujours de beaux objets, c’est votre travail.

OB : C’est une source de fierté. Notre travail est de faire en sorte que les livres touchent le plus grand nombre de personnes possible. On a un premier travail qui est celui de choisir le livre que nous faisons. Comment accompagne-t-on les auteurs et autrices ? Nous devons les aider à créer le meilleure livre possible. Nous essayons de ne pas être paresseux là-dessus. Nous échangeons beaucoup avec les auteurs sur la construction, selon leurs besoins. Puis après, si une bande dessinée a un prix, on se dit que nous avons bien travaillé. Tout cela se prépare.

Évidemment, il existe de nombreux livres qui mériteraient des prix, mais de nombreux facteurs interviennent. Si une bande dessinée arrive jusqu’en sélection, puis ensuite qu’elle est retenue par un jury, cela signifie que tout a été bien fait auparavant. Le terrain a été proprement préparé, le livre a été réussi, il n’a pas été abandonné, il a été soutenu. Toutefois, il y a toujours une grosse part de hasard. Parfois, cela se goupille bien. Cela a fonctionné par grappe pour les éditions 2024. Pendant très longtemps, nous étions très souvent en sélection, mais avec assez peu de prix. Là, en trois ans, tous nos ouvrages en avaient un. Après, il y a des périodes où c’est pour d’autres. Les éditions Çà et Là ont enchainé les prix (rires). Tout cela pour dire que bien évidemment que cela nous fait plaisir, cela valide tout le reste de notre travail.

Eisner Award de la Meilleure publication humoristique
© Éditions 2024 / Tom Gauld

Puis cela a grandement aidé notre maison d’édition. Au FIBD d’Angoulême, le jury de présélection a toujours été attentif à ce que nous publions. Près de la moitié du catalogue a été en sélection. J’ignore où nous en sommes maintenant. Ce succès fait partie des choses qui amènent la lumière, à la fois sur le livre sur le moment, mais aussi sur l’ensemble de notre catalogue. Nous, éditeurs, notre premier public, les personnes auprès desquelles nous devons travailler pour être connus, ce sont les libraires. Être en sélection tous les ans est une excellente façon de dire aux libraires : tenez-vous au courant de ce que nous faisons aux éditions 2024. Faites attention à ces livres, il faut les lire. Ces prix nous ont grandement aidés à trouver une place en librairie.

Après quatorze années en tant qu’éditeur, quel regard portez-vous sur la production de la bande dessinée ? A-t-elle évolué de manière significative depuis 2010 ?

OB : Je ne dirais pas qu’une révolution a eu lieu. Autant, il existe une véritable bascule quand les grands anciens, comme Cornélius et l’Association, forcent les portes de la librairie et imposent des formats, des sujets que personne n’attendait. Il leur a fallu beaucoup plus de ténacité que nous. Nous, nous sommes arrivés dans un paysage de librairie très différent, plutôt facile à pénétrer, mais avec un problème inverse, celui de la surproduction.

Le problème consiste davantage à bouger suffisamment les bras pour que l’on voie nos livres. Les libraires ne sont pas en mesure, techniquement, de lire tout ce qui arrive dans leurs cartons. Donc, notre premier enjeu est de parvenir à structurer une base de libraires dont on sait qu’ils vont lire nos livres. En y parvenant, nous faisons une part essentielle de notre travail. Ça a été long. Un travail de fourmi où vous essayez de les convaincre, un par un. Nous devons mériter leur attention et susciter leur curiosité.

Illustration extraite de "Prisonnier des glaces : Les ailes brisées"
© Éditions 2024 / Simon Roussin

Ce constat passé, il existe des évolutions, bien sûr. Les formats ont continué de se diversifier, le rayon est de plus en plus ouvert. Quand nous avons débuté, les gros succès de librairie étaient encore XIII et Largo winch. Maintenant, ce sont L’Arabe du futur et Le Monde sans fin. Cela signifie tout même que le centre de gravité du lectorat s’est déporté vers ce que nous portons, globalement.

Le lectorat ne s’est-il pas davantage diversifié que déporté ?

OB : C’est une bonne question. Je pense fondamentalement qu’il a changé, parce qu’il y a une part du lectorat traditionnel qui est mort, maintenant (rires). Ces gens-là ont été remplacés par un lectorat plus ouvert, qui vient aussi du lectorat de la littérature, qui est moins sensible à cette dimension de gardien du temple. Puis, la bande dessinée est devenue plus grand public. Maintenant, des auteurs de bande dessinée passent à La Grande Librairie. À une autre époque, il eût été impensable qu’un auteur ou une autrice de BD puisse faire Apostrophe. Je dirais donc que ce qui s’est déporté est la place de la BD dans le lectorat.

Quel regard portez-vous sur la place des éditions 2024 dans le monde de l’édition ? Vous considérez-vous comme une maison d’édition alternative ? Êtes-vous seulement une maison d’édition indépendante ou considérez-vous que vos choix éditoriaux vous donnent une place particulière ?

OB : Cela dépend ce sur quoi on place le curseur. Nous serions ravis qu’il y ait 100 ou 150 000 personnes qui lisent du Simon Roussin et que nous soyons considérés comme mainstream pour cela. Après, nous n’avons pas l’impression d’avoir fondamentalement changé la façon dont nous choisissons les livres, dont nous les accompagnons et dont nous les défendons. Les livres que nous faisons maintenant, nous les aurions assumés il y a quinze ans, et ceux que nous avons fait voilà quinze ans, nous les assumons toujours aujourd’hui.

© Éditions 2024 / Guillaume Chauchat

Après, nos goûts évoluent un peu. Nous nous ouvrons et nous ne sommes pas strictement les mêmes que quand nous avons démarré. Nous trouvons que le catalogue est resté assez cohérent. Nous voyons bien ce qui nous guide d’un livre à l’autre. Nous n’avons pas changé notre façon de réfléchir, le logiciel est toujours le même. Cependant, que notre place dans librairie évolue parce que le lectorat évolue, tant mieux (rires). Et tant mieux si à un moment nous ne sommes plus indé et à la marge. Que ce que nous portons comme bouquin devienne la majorité de ce que les gens ont envie de lire, j’en serais ravi (rires).

Finalement, la question est la suivante : devons-nous changer pour nous adapter au public ou constatons-nous que le mouvement vient vers ce que nous construisons ? Tant que cela se passe ainsi, nous n’avons aucun problème à être de plus en plus centraux dans un rayon de librairie. Ce que nous assumons assez bien, c’est notre façon de travailler qui n’a pas changé. Et tant mieux s’ils sont meilleurs qu’au début.

Vous revendiquez une bande dessinée de fiction. Que reprochez-vous à la bande dessinée du réel ?

OB : Rien ! De fait, nous y avons eu quelques incursions ces dernières années. Les livres de Simon Roussin, même s’il s’agit toujours de grandes aventures, sont très ancrés dans le réel. Il s’agit plutôt d’une façon d’occuper une place qui nous semblait libre dans l’indé. Des maisons d’édition étaient tout à fait compétentes pour éditer du reportage et de l’autobiographie. Nous ne parvenions pas à trouver ce que nous aurions pu apporter à la fois aux auteurs, en accompagnement, et aux lecteurs. Vous souhaitez faire un reportage sur votre voisine ? Faites-le à l’Association. Ils seront parfaits pour le faire et c’est très bien comme ça.

© Éditions 2024 / Jérémy Perrodeau

En revanche, pour publier Jim Curious, un bouquin étrange, un peu ludique, cela nous paraissait intéressant de monter une structure pour ça. Le refus du réel, il s’est construit en écho au creux, à l’espace dans lequel nous pouvions grandir. Puis, cela correspondait aussi à ce que nous étions comme lecteurs. Fondamentalement, je me régale davantage à lire une grande aventure qu’un reportage. Mes goûts vont vers ça, et Simon aussi. Le catalogue s’est toujours construit au croisement entre nos goûts respectifs. Nous choisissons les projets que s’ils nous enthousiasment tous les deux. Il arrive encore assez fréquemment que l’un soit plus enthousiasmé que l’autre sur un projet. Nous nous disons alors que celui-ci n’est pas tout à fait fait pour nous. Nous savons aussi ce que chacun apporte à la fois dans la lecture des projets et dans la maison d’édition. Nous ne lisons pas du tout la même chose, nous n’aimons pas exactement les mêmes facettes d’un projet, d’un livre. Nous sommes sûrs quand nous sommes sûrs tous les deux.

Pouvez-vous expliciter à nos lecteurs de quoi il retourne avec « La grande coïncidence » en cette année 2024 ?

OB : Quand nous avons monté la maison, 2024 nous paraissait véritablement loin. Nous ne savions même pas si nous faisions un nouveau projet de microédition ou une véritable maison d’édition. 2024, il s’agissait d’une sorte de futur abstrait. C’est devenu assez rapidement une blague. Nous nous disions que si nous parvenions à tenir jusque-là, ce serait déjà une réussite. Après, il existe un moment où l’on se rend bien compte que cela va arriver. Alors on se prépare.

Que va-t-il se passer ? En fait, nous allons être encore là l’année prochaine. La « Grande coïncidence », ce sont les éditions 2024 en 2024. Strasbourg aussi, notre ville d’implantation, qui a obtenu le label UNESCO, capitale mondiale du livre. Tout cela tombe en même temps. Ce n’est pas vraiment un anniversaire. Nous n’avions pas pu fêter nos dix ans parce qu’ils avaient lieu en plein COVID-19, en mars 2020. Il nous fallait donc trouver un prétexte. Nous ne pouvions pas laisser passer l’année sans dire que nous sommes chez nous (rires).

© Éditions 2024 / Anouk Ricard

En complément, je peux dire que pour fêter la grande coïncidence, il existe sur Strasbourg de nombreuses expositions, dont une importante qui se nomme la « Grande coïncidence » qui retrace le parcours de la maison d’édition, et qui va voyager à Chaumont le mois prochain. Nous en reprendrons des bouts et concepts avec le festival Formula Bula, à Paris, puis à Bordeaux, au Festival Gribouillis, et Colomiers. La garde rapprochée des festivals qui nous suit avec conviction depuis les premières années.

En librairie, aussi longtemps que les libraires souhaiteront le faire, il existe une mise en avant de 10 titres emblématiques de notre catalogue, ainsi qu’un set de cartes anniversaire qui reprend des anecdotes sur l’histoire de la maison d’édition, mais aussi des images inédites et les coulisses des éditions 2024.

(par Romain GARNIER)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782919242078

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