Olivier Bron (éditeur des Éditions 2024) : « On m’a décrit la maison comme oscillant entre démocratie désordonnée et dictature molle » [INTERVIEW] (3/3)

Par Romain GARNIER 10 juillet 2024 
Avec Olivier Bron, nous concluons cette interview qui célèbre l'anniversaire des éditions 2024 et la "Grande Coïncidence". Le co-fondateur de la maison s'exprime longuement sur la nécessité de réinventer le modèle de l'édition et la question de la surproduction globale, évoque ses rapports avec des auteurs établis qui ont rejoint la maison, ainsi que la nouvelle génération, sans oublier l'avenir éditorial des éditions 2024.

Vous éditez très peu d’auteurs étrangers, à l’exception de Tom Gauld qui vous a très vite rejoint. Il est même un des seuls auteurs étrangers vivants que vous éditez. Est-ce un choix ou une contrainte ?

Olivier Bron : À partir du moment où nous ne sommes pas une maison d’édition d’achats de droits et de traductions, même si cela peut arriver que nous le fassions à la marge, ce n’est globalement pas ce qui nous amuse. Le plus intéressant dans notre travail d’éditeur est de bosser avec un auteur ou une autrice sur son projet. Et ces échanges là sont tout de même beaucoup plus simples à avoir en français (rires). Après…j’aimerais bien travailler avec Chris Ware. Passez ça… (rires)

Quand des auteurs et autrices comme Blutch, Jérémie Moreau, Anouk Ricard qui bénéficient d’un statut déjà solide dans le milieu de la bande dessinée, vous rejoignent, est-ce une fierté ? Cela vous conforte-t-il dans vos choix éditoriaux ?

OB : Vous avez répondu à la question (rires). Les deux. Il est très gratifiant pour l’ensemble de nos ouvrages édités jusque-là. Que Blutch, a un moment donné, se tourne vers notre catalogue est une joie immense. Jamais on ne se serait permis d’aller le voir pour lui demander de faire un livre avec nous. Un jour, nous le croisons en salon. Il nous dit que ce qui se passe dans notre catalogue lui fait envie et qu’il souhaiterait mener des projets avec nous. Cela signifie qu’on peut être content de ce qui est édité dans notre catalogue. D’autant que Blutch a un statut de figure tutélaire pour pas mal d’auteurs, comme Tom Gauld. Ce n’est pas anodin que Blutch se tourne vers notre catalogue. Il existe une parenté. Blutch a été marquant pour beaucoup de gens avec qui nous nous sommes construits.

Olivier Bron (éditeur des Éditions 2024) : « On m'a décrit la maison comme oscillant entre démocratie désordonnée et dictature molle » [INTERVIEW] (3/3)
© Éditions 2024 / Blutch

Quant à Jérémie [Moreau], nous nous étions faits la remarque, quand La Saga de Grimr est sortie, qu’il s’agissait d’une bande dessinée que nous aurions bien aimé faire. Ce qui est rare sur la production des grosses maisons d’édition. Nous pouvons lire des BD très chouettes, mais rarement des créations sur lesquelles nous aurions aimé travailler. Ce qui avait été le cas pour La Saga de Grimr. Puis, il a eu le Fauve d’or à Angoulême. Nous nous sommes alors dit qu’il était probablement parti pour d’autres sphères que les nôtres. Quelques années plus tard, nous nous sommes croisés à plusieurs reprises en festival. Alors, chacun a fait de son souhait de travailler avec l’autre. Ce qui est super avec Jérémie est qu’il a déjà un public. Il est installé. Ce n’est absolument pas la même façon de travailler que lorsqu’on lance un premier livre.

Par ailleurs, en mettant la structure en ordre de marche derrière ses BD, il n’a pas fait de chiffres différents de ceux réalisés chez Delcourt. Par conséquent, cela valide le fait que ce n’est pas un renoncement de sa part que d’intégrer les éditions 2024. Cela lui permet de travailler dans un environnement qui lui plaît. Il s’y sent libre. Tout va pour le mieux. Un auteur comme Jérémie Moreau entraîne tout le catalogue derrière lui. Quand nous parlions tout à l’heure de l’importance de ce que les libraires s’intéressent aux sorties 2024, voilà un auteur qui nous permet de les convaincre plus facilement.

Anouk Ricard, c’était encore un peu différent puisque nous étions en atelier ensemble quand la maison a été montée, à Strasbourg. Nous nous sommes toujours dits qu’à un moment ou un autre, nous ferions des livres ensemble. Il fallait seulement attendre un certain temps pour que le projet se fasse.

D’autres auteurs installés sont appelés à vous rejoindre ?

OB : En ce moment, nous travaillons sur un livre avec Philippe Dupuy qui sortira en 2025. Il se nomme Le Sarcophage.

© Éditions 2024 / Jérémie Moreau

Plusieurs auteurs et autrices ont émergé grâce aux éditions 2024. On citera Léa Murawiec (29 ans), Jérémie Perrodeau (36 ans), Donatien Mary (40 ans), Étienne Chaize (40 ans) ou Sophie Guerrive (40 ans). On peut également penser à Xavier Bouyssou, jeune trentenaire, qui s’ancre définitivement une place. Ce sont tous de jeunes auteurs et autrices. Une question quelque peu naïve. Vous aviez l’ambition, dès le départ, de faire des éditions de 2024 une rampe de lancement pour de jeunes auteurs ou sont-ce les joies des circonstances ?

OB : Au début, nous ne pouvions pas tellement être autre chose. Le premier livre, à moins d’être très copain avec Blutch, ne pouvait être qu’un presque premier livre d’un jeune auteur. Puis cela s’explique aussi par la ville dans laquelle nous avons créé la maison : Strasbourg. Il y existe un collectif d’autrices et d’auteurs qui sort de l’école et qui a envie de proposer quelque chose.

Léa [Murawiec] et Xavier [Bouyssou], ce sont des profils différents. Quand ils viennent nous rencontrer, nous existons déjà. Nous sommes leur éditeur. Nous ne sommes pas des copains avec lesquels ils font des livres. Cela change un peu le rapport. Puis nous vieillissons, ça se voit surement (rires). Nous changeons de statut. Nous le percevons dans l’œil de l’auteur.

Justement, vous parliez de votre souci de ne pas devenir ringard au début de l’interview. Trouver des jeunes auteurs et autrices, cela fait-il partie de votre démarche pour vous renouveler ?

OB : Ne pas devenir ringard et ne pas rester fermé. Ne pas se scléroser sur les goûts. Il est très facile de continuer à faire ce que nous aimons faire. Ce n’est pas simple d’être sans cesse dans le mouvement. Quand nous faisions le point sur la maison d’édition dans le cadre de notre anniversaire, nous évoquions la nécessité de rester mobile sur les goûts. Nous recevons déjà beaucoup de projets que nous ne comprenons absolument pas visuellement. Cependant, ils sont suffisamment nombreux pour être issus d’une même famille pour que nous nous disions qu’il s’agit de références sur une génération. Nous devons nous former visuellement à ce qui arrive parce que naturellement, la jeune génération n’est plus notre bain culturel. Or, nous avons envie de poursuivre notre travail d’éditeur.

Concernant Léa, il était facile d’être séduit. Elle a un dessin très enthousiasmant, avec une colonne vertébrale de références mangas qui n’est pas celle que nous avons en tant que lecteurs. Et elle parvient très bien à construire la synthèse entre tout cela et garder toute cette vie dans son dessin. Il existe une dynamique dans ses cadrages et une façon de raconter que nous apprécions grandement. Elle parvient à réaliser une synthèse entre une tradition franco-belge européenne et le style manga qui la rend facile d’accès en terme de dessin.

© Éditions 2024 / Léa Murawiec

Parfois c’est plus difficile, ça demande un effort de ne pas se figer dans ses goûts… par exemple, dans ce que nous recevons récemment, il existe une courant esthétique d’auteurs et autrices qui donnent l’impression de rechercher le mauvais goût. Un truc un peu "paquet de céréales". Honnêtement, quand on a découvert cette famille de dessins-là, il y a quelques années, on n’arrivait pas du tout à l’appréhender, c’était très loin de nos sensibilités. Et en même temps, il faut se convaincre qu’au regard du profil des gens qui arrivent à ce dessin-là, ce n’est pas un chemin emprunté par hasard. Ce sont des gens qui ont pris le temps de se construire artistiquement. Je ne peux pas juste me dire "c’est sacrément moche." : ils savent ce qu’ils font, c’est le fruit d’une réflexion. Donc il faut continuer de lire, s’intéresser à ce que c’est. Et petit à petit mon œil se forme aussi. Je me trouve être beaucoup moins réticent à certaines choses que je ne l’étais encore voilà quelques années.

Toujours est-il qu’à mesure que les éditions 2024 gagnent leurs lettres de noblesse en librairie, nous aurons aussi cette responsabilité-là vis-à-vis des libraires. De leur dire de regarder ce qui est publié maintenant et ce que nous trouvons bien là-dedans. On espère que les librairies seront capables de faire le chemin avec nous.

Les personnes avec qui nous travaillons sont très investies. Nous sommes sur une équivalence de 7 temps plein répartis sur dix personnes, avec beaucoup à mi-temps. Les personnes en mi-temps ont généralement une pratique d’illustration ou d’art contemporain à côté. De ce fait, nous sommes dans un univers de travail collectif où de nombreuses personnes ont un avis intéressant sur l’image. Cela apporte considérablement à la structure.

© Éditions 2024 / Simon Liberman

Où en sont vos propres projets d’auteur à vous et Simon Liberman ?

On est pas tout à fait dans la même situation. Simon est resté plus attaché que moi à son travail d’auteur. Dans ces grandes années COVID-19 où tout le monde s’est posé la question de savoir ce qu’il faisait de sa vie et pourquoi il le faisait, il s’est dit qu’il avait lui aussi besoin de se remettre à son travail d’atelier. Donc pour ne pas qu’il y ait de frustration, il s’est arrêté une année en 2021. Une année sabbatique afin de clore Le Talisman. Il a désormais repris mais à mi-temps, trois jours par semaine. Il a conservé son atelier et il continue d’avancer. En ce moment, il travaille sur un projet de BD jeunesse. Pour ma part, je m’épanouis assez bien pour le moment. Je fatigue un peu, parfois, mais je trouve tout cela hyper stimulant. Ce qui me manque est le temps de cerveau disponible pour penser un livre. Je fais parfois de petits fanzines, de 25-30 pages, pour m’entretenir un peu. Un jour, c’est peut-être moi qui prendrais une année sabbatique (rires).

Pensez-vous être encore éditeurs dans 14 ans avec Simon Liberman ? Ou pensez-vous relever d’autres défis ?

J’aimerais bien imaginer que le monde soit encore là, que les librairies seront ouvertes et qu’on aura pas vécu la Troisième Guerre mondiale…(rires). Je ne sais pas trop. 14 ans, c’est loin. En 2010, 2024 nous paraissait être le bout du monde. Là, 2038, il en est de même. Je ne me sens pas frustré et toujours très heureux d’aller au bureau le matin. Je suis content de travailler avec toutes les personnes qui animent la structure. Si cela pouvait rester comme c’est en ce moment, j’en serais heureux.

On est loin d’être au bout du chemin pour ce qui est d’installer la maison. Beaucoup de choses sont encore à faire. Je vois des livres qui arrivent, sur lesquels nous travaillons, qui constituent quelque peu des ouvertures de catalogue vers d’autres thèmes, d’autres sujets. Nos goûts évoluent, ce qui signifie que nous restons concernés par tout cela. Je suis sorti de l’école en 2007. J’ai alors surtout déprimé dans une chambre à jouer à la console tout en me posant la question de savoir ce que j’allais faire dans ma vie. J’ai repris un appétit pour le boulot en créant les éditions 2024. Je suis heureux de ce que cela me donne, cela fait moi de quelqu’un de très énergique. Voilà…à la retraite, je me mettrai à la peinture (rires).

© Éditions 2024 / Noboru Baba

Est-ce que cette gestion éditoriale à deux têtes n’a jamais posé problème ?

Non. Cela a toujours été très clair, en tout cas sur la ligne éditoriale. Quelqu’un m’a déjà décrit la maison comme oscillant entre démocratie désordonnée et dictature molle. Ce qui est assez juste (rires). Il est vrai, au final, qu’on a mis longtemps à comprendre qu’on étaient aussi employeurs, chefs d’entreprise. Ce qui a été un moment important vis-à-vis de ce que devons aux employés. Leur quotidien, de bosser pour tout ce qu’on leur demande de faire, le salaire. On comprend souvent un peu à retardement de ce que l’on doit faire (rires). C’est le principe quand on apprend sur le tas.

Vous publiez désormais une dizaine de titres par an. Pensez-vous continuer à augmenter le nombre de titres ou va-t-il être nécessaire d’instaurer une limite afin que l’aventure reste humaine ?

Notre planning idéal serait de 8 titres 2024 (dont un patrimoine), et 4/5 titres jeunesse. Dans les faits, cette année, nous en sommes à beaucoup plus que ça. Nous allons faire plus de 14 à 16 sorties en 2024. Ce qui est difficile à contrôler sont les projets des auteurs. Si vous ne souhaitez pas tomber dans la sclérose que nous évoquions tout à l’heure, il est important d’intégrer au moins une fois par an un nouvel auteur(e) au catalogue. Nous travaillons au renouvellement, tout en poursuivant notre travail avec des auteurs et autrices qui accompagnent la maison de longue date. De ce fait, nous avons de plus en plus de monde qui nous propose de plus en plus de projets. Même si nous ne disons pas oui à tous, mécaniquement, cela est compliqué, à moins de repousser considérablement la sortie des livres.

© Éditions 2024 / Simon Roussin

Actuellement, je pense que nous sommes sur des limites que nous ne devons plus dépasser. Dans le cas contraire, nous allons sur un autre projet. Pour une petite maison indépendante, nous avons une équipe importante. Cela est super car je pense que nous sommes une très bonne structure pour éditer un premier livre. Nous sommes structurés pour lancer des livres. En revanche, cela implique de vendre des bouquins et cela constitue une pression sur la masse salariale qui n’est pas négligeable. Il faut que nous fassions attention à cela. Nous sommes le bon endroit pour avoir l’énergie, l’attention et la concentration nécessaires à chaque projet, suffisamment pour être une maison qui n’est pas ignorée dans les rayons de librairie. En même temps, si nous nous mettons à éditer beaucoup plus d’ouvrages, les risques sont réels.

Comment fait-on pour gérer ce problème d’un trop grand nombre de projets ? Nous en parlons avec les auteurs. Nous parvenons à leur faire accepter un report de la sortie de leur livre. Vraiment, en ce moment, la question brûlante est celle-là. Comment fait-on, sans mettre un coup de frein qui casse une dynamique, pour réussir à trouver un équilibre ? Le jour où nous y parviendrons, nous pourrons envisager d’autres projets. Je ferais bien du jeu de société un jour. Des auteurs en parlent. Cela peut être un outil narratif rigolo. Mais la bande dessinée d’auteur, celle que nous faisons, a aussi une limite, à savoir la quantité que la librairie peut être en mesure d’absorber. Maintenant, peut-être qu’un jour nous serons véritablement la bande dessinée mainstream et les libraires consacreront toute leur énergie à les lire. Dans ce cas, il existera une place pour plus de livres, mais actuellement, si nous faisons plus, ce seront des livres qui ne seront pas lus.

Quel regard portez-vous sur cette surproduction globale ?

Le problème est que l’argent, dans le monde du livre, provient de la logistique. Il ne naît pas de l’intelligence que vous mettez dans un livre, mais du trajet que fait le livre entre l’entrepôt et le libraire, le libraire et l’entrepôt. L’activité de distribution est la plus rentable. Pour moi, le nœud du problème est là. Si nous parvenions à réorienter le modèle vers l’idée que c’est la qualité du livre qui rapporte de l’argent, alors vous forcerez les gens à travailler convenablement. Le problème, ce n’est pas qu’il y ait trop de bons livres. Le problème est qu’au milieu de bons livres, il en existe un paquet de mauvais. Et quand je dis un mauvais livre, ce n’est pas un livre qui est réussi ou raté, c’est un livre fait pour des mauvaises raisons.

© Éditions 2024 / Tom Gauld
Extrait de "Vous êtes tous jaloux de mon Jetpack" de Tom Gauld
© Éditions 2024 / Tom Gauld

Dans mon catalogue, il y a probablement des livres qui sont ratés, que vous n’aimerez pas. Vous avez le droit de le penser. Pour autant, je peux légitimement assumer le fait que nous les avons tous travaillés de la même manière, avec la même intention, et en même temps nous avons le droit de nous tromper. Par contre, vous avez aussi plein de gens qui font des livres pour de mauvaises raisons : pour faire un coup éditorial, parce que c’est un sujet qui sent bon, parce que ce mec a tant de followers sur Instagram. L’éditeur se dit : « Je trouve ça nul, mais je vais quand même faire le bouquin ». Éliminez tout cela, éliminez tous les bouquins de commande, et vous allez refaire de la place en librairie.

Une solution pourrait être de déconcentrer les acteurs. En réinstaurant un rapport concurrentiel entre l’éditeur et son diffuseur-distributeur, on pourrait imaginer rééquilibrer le secteur — ça serait une sacrée révolution, le modèle des mastodontes étant intrinsèquement lié à cette co-construction. Actuellement, parmi les groupes majoritaires en France, le plus gros est d’abord un groupe de distribution. Il fait aussi de l’édition, mais avant tout pour nourrir son outil de distribution. Ainsi, quel que soit le nombre de livres qu’il ait fait avec son outil d’édition, quel que soient les succès et les échecs, cela n’a qu’une importance limitée parce que ces échecs sont toujours compensés par l’argent qu’il génère sur la logistique. Cela signifie qu’on ne met plus aucun enjeu intellectuel dans l’acte d’éditer. On balance du flux, du flux, du flux. Un vrai problème.

Nous sommes mécaniquement emportés par ce système-là. Les grands groupes sont tellement puissants que la librairie est complètement adossée à leur système industriel. Or, à partir du moment où nous décidons de travailler avec la librairie parce que nous pensons que c’est là que cela se passe intellectuellement, que c’est là qu’on a envie d’être, qu’on a envie que les bouquins y soient défendus, cela a pour conséquence d’être obligé de passer par ce canal. Et ce canal nous emmène tous dans le mur.

Après, bouger tout ça demanderait des volontés politiques très solides, très fortes. Il s’agit de restructurer tout un modèle industriel. Tout cela est frustrant. Je fais partie d’un syndicat d’éditeurs (le SEA) et nous échangeons régulièrement avec le ministère. J’ai l’impression que les gens, dans les bureaux du livre au ministère, sont bien conscients des enjeux et problèmes, de notre situation. Toutefois, leur pouvoir est théorique. Quand bien même le plus haut degré administratif de l’État est conscient des problèmes et de solutions possibles, il lui faudrait convaincre son élu, son ministre de mettre en place les réformes espérées. Et quand bien même la ministre de la culture serait convaincue du bien-fondé d’une idée, d’une proposition de loi, elle n’a quasiment aucun poids dans le gouvernement ou les gouvernements successifs, si bien que l’on peut continuer à agiter les bras dans le vide.

© Éditions 2024

Donc tant que ça ne change pas en profondeur, il s’agit d’imaginer des mesures de compensation. La situation est d’autant plus problématique qu’elle finit toujours par écraser le maillon le plus faible de la chaine : l’auteur. Mais les auteurs ont aussi une véritable responsabilité et un vrai pouvoir — qu’ils sous-estiment parce qu’ils sont d’abord dans une grande précarité. Mais si l’auteur installé, celui qui a passé ce cap, choisit de rester chez son petit éditeur, y compris en renonçant parfois à des choses, lui, il a un pouvoir énorme. Le libraire aussi a un pouvoir énorme. Il a beau avoir plein de contraintes, c’est lui qui choisit quelle place il consacre à quoi et quel livre il met en avant. Et il gagne autant d’argent à vendre un vieux livre qu’un autre. Donc des choses sont possibles, mais ça reste des mesures de résistance par rapport à un modèle qui est mal foutu.

Quand on est extérieur au milieu de la BD, que l’on lit les médias - ne serait-ce que la publication polémique du journal Le Monde qui a publié un article sur un syndicat d’éditeur qui affirmait qu’"un éditeur ne gagnait pas plus qu’un auteur" - on n’imagine pas que la problématique soit celle-ci. On imagine qu’il s’agit davantage du partage de la valeur avec des éditeurs qui exploitent leurs auteurs. Ici, ce que vous abordez comme sujet relève prioritairement de la structure du circuit économique qui poserait problème - distribution et concentration des acteurs du secteur. Que pensez-vous de cette question de la répartition de la valeur qui est reliée à ce que vous dites ?

Actuellement, tout le système est construit autour de la masse. L’argent dans le livre provient de la quantité. Autant pour un auteur que pour un éditeur. Ce sera toujours dur pour une petite structure, quel que soit son échelon, que ce soit un auteur, un éditeur, un diffuseur-distributeur, un libraire. Si vous êtes petit et que vous générez peu de flux, vous gagnez peu d’argent. En revanche, quel que soit votre échelon, si vous vous mettez à vendre beaucoup de livres, vous gagnez beaucoup d’argent. Théoriquement, l’intérêt de la maison d’édition serait de reverser tout l’argent dans un même pot. Vous centralisez à la fois des projets qui font beaucoup de volumes et des projets qui en font peu. Théoriquement, une fois encore, vous avez un outil de redistribution. Vous utilisez l’argent que vous gagnez avec les auteurs qui marchent fort pour financer ceux qui ne marchent pas.

À partir du moment où vous décidez de vous financer vous-même plutôt que les auteurs qui ne marchent pas…c’est le capitalisme. Un auteur qui part construire sa propre structure, alors qu’il vend beaucoup, signifie probablement que l’éditeur n’a pas su être redistributif. Dès lors que l’auteur à succès a l’impression d’enrichir un type qui ne redistribue pas, il est d’autant plus enclin à partir que s’il pense travailler pour une structure qui redistribue correctement.

© Éditions 2024 / Donatien Mary & Bérengère Cournut

Nous, nous ne révolutionnons pas le système puisque nous continuons de passer par les librairies et non pas par des structures et moyens alternatifs, comme le financement participatif. Nous essayons de pousser un peu les murs pour offrir une place qui est moins dure pour l’auteur. Nous aurions pu faire le choix de Lisa Mandel et faire Exemplaire. Ce qu’elle a décidé consiste à contourner le modèle dominant. Mais cela veut dire que, de mon point de vue, on remplace la librairie comme lieu de transmission des idées par les GAFAM. Votre outil de prescription, c’est Instagram, c’est Facebook. Un modèle qui ne sert que ceux qui ont déjà un public. Éliminer la librairie du circuit pour continuer d’exister ne me paraît pas être la solution.

Est-ce que le point essentiel et politique n’est pas de dire que de nombreux auteurs ne veulent plus participer à ce système que vous décrivez et que finalement, ne parvenant pas à faire bouger le système, ils agissent en parallèle de celui-ci ?

Plus que ça. On constate aussi que des jeunes autrices et auteurs décident de s’extraire de ça ; ils partent habiter dans des coins isolés et ne même pas chercher à rentrer dans le monde du livre, même pas forcément parce qu’ils pensent ne pas parvenir à s’illustrer par leur travail, mais parce qu’il n’y voit plus l’intérêt ; ils n’y voient plus quelque chose de désirable. Des gens, dont nous trouvions le travail intéressant, et avec lesquels nous aurions été près à travailler sur des livres, nous ont répondu que ce n’était pas dans ce monde-là qu’ils avaient envie de travailler. Alors ils partent dans des systèmes de vie alternatifs. Plus la société se crispe, se polarise, devient violente, plus ils vont vouloir créer des modèles alternatifs.

Qu’est-il prévu pour les éditions 2024 au terme de l’année 2024 ? Quels défis éditoriaux souhaitez-vous relever ?

Honnêtement, je ne vois pas de révolution. Au contraire, ce qu’il faut nous souhaiter, c’est de ne pas nous perdre et de continuer à travailler comme nous travaillions jusque-là. Si le monde pouvait changer en mieux, que le type de bande dessinée que l’on fait pouvait continuer de s’imposer et qu’il s’impose comme le courant majoritaire, ce ne serait pas moi qui dirait que c’est un mal (rires). Le catalogue évolue un peu, de même que le positionnement des jeunes auteurs. Avec beaucoup de maturité. On observe souvent, de façon très directe, l’intention d’être en prise avec un sujet. Cela correspond, une fois encore, à un monde plus crispé et crispant. Globalement, il existe moins de légèreté.

© Éditions 2024 / Xavier Bouyssou

Dans le dossier de presse, nous avons lu qu’une bande dessinée à venir évoquait la violence du virilisme.

Oui. Un livre sur lequel nous ne nous serions pas sentis légitime voilà 7 ou 8 ans. Maintenant que le catalogue est bien implanté, ce sont des projets sur lesquels on peut s’investir. Parmi les sorties à venir en septembre, vous trouverez aussi des récits plus intimistes, des choses que nous faisons moins jusque-là. Nous continuons de nous laisser guider par ce qui nous fait envie comme projet de livre. Nous constatons que cela s’ouvre au regard des projets signés ces derniers mois, notamment avec des autrices.

Pour le coup, le fait est étonnant. Nous recevons, pour les projets intéressants que nous prenons le temps de lire, une proportion de projets d’autrices bien supérieure à celle des auteurs. Cela était parfaitement impensable quand nous avons démarré. Le succès de Léa Murawiec l’illustre bien. Cela illustre bien que tout cela bouge, même si cela ne va certainement pas assez vite. Pour le coup, la bande dessinée de Pénélope Bagieu n’est pas celle que je lis, globalement. Par contre, Léa cite beaucoup Pénélope, ou d’autres comme elles, ne serait-ce que pour ce qu’elles ont ouvert, déverrouillé : « Oui ! Tu peux aussi être une fille et avoir du succès en bande dessinée ». Évidemment que derrière, ça se nourrit. Un succès comme celui de Léa va, à son tour, inspirer des jeunes femmes en école d’art qui se disent, elles-aussi, qu’elles ont le droit.

Léa Murawiec a-t-elle un nouveau projet avec vous ?

Oui, pour fin 2025. Elle a été très prise, à la fois par la promotion en France, le livre ayant bien marché, et à l’étranger. Là, elle va aller en Corée, alors qu’elle revient du Brésil. En fait, cela fait deux ans qu’elle poursuit la promotion du livre dans le monde. Ce qui laisse peu de temps et d’énergie pour démarrer son prochain livre, et ce n’est jamais évident de digérer un tel succès. Elle est impressionnante de maturité et de solidité.

© Éditions 2024 / Sophie Guerrive

Les éditions 2024 vendent-elles ailleurs qu’en France ?

Pas véritablement. Nous travaillons sur un réseau francophone France-Belgique, un petit peu Suisse et nous essayons de développer le marché du Québec. Nous nous y rendons tous les ans depuis trois ans. Après, à l’étranger, nous fonctionnons en vente de droits. Cela est alors variable d’un livre à l’autre, la chose étant souvent liée au succès du livre en France et aux prix qu’il obtient dans les festivals. Nous vendons assez facilement les droits aux éditeurs étrangers pour les livres d’un certain prix.

Nous avons des auteurs comme Jérémie Perrodeau qui est bien défendu en Allemagne par un bon éditeur et qui, livre après livre, est en train de se construire une place en librairie. Cependant, il n’existe pas beaucoup de pays dans lequel nous pouvons trouver un marché de la librairie d’une taille comparable au nôtre. En France, nous sommes tellement gros que nous fonctionnons un peu en circuit fermé : auteurs français pour le marché français. Puis, vous trouvez une sorte de marché européen où, s’il existe de nombreux échanges entre les pays, vous avez des rayons beaucoup plus petits et qui sont souvent moins ouverts.

Les ventes de droits constituent cependant un élément structurant pour nos créations jeunesses. En effet, les échanges sont importants sur le marché jeunesse et la France n’a rien de particulier dans le domaine. En Corée, en Allemagne, au Royaume-Uni, il existe des gros marchés jeunesse.

Quand vous regardez le monde de l’édition et que vous vous retournez sur ces quatorze dernières années, vous dites-vous : « Tiens ! Il s’agit de quelque chose que nous faisions chez nous avant et que je commence à retrouver ailleurs ? ».

Il est difficile de savoir exactement si c’est lié à nous ou s’il s’agissait plus simplement d’accompagner un mouvement structurel et dans lequel nous nous sommes retrouvés. Le paysage de la BD d’auteur, hors-série à l’ancienne, a évolué vers des objets qui sont plus soignés, vers des principes de fabrication qu’on a volontiers utilisé assez tôt. L’idée qu’il faut prendre le temps de créer un objet, qu’il faut mettre en valeur le contenu, livre après livre, j’ai l’impression que ça, cela s’est imposé. Je ne dis pas que c’est nous qui l’avons inventé, mais il s’agit de principes que nous avions vu venir et qui se sont bien développés.

© Éditions 2024 / Raphaël Meltz, Louise Moaty & Simon Roussin

Pourriez-vous détailler les sorties à venir qui n’ont pas ou peu été évoquées lors de cet entretien ?

Pour le patrimoine, un recueil de planches de Benjamin Rabier, connu pour son travail avec Gédéon et en bande dessinée jeunesse, mais aussi beaucoup de bande dessinée pour adulte. Il y a une sorte d’âge d’or de la bande dessinée dans la presse entre 1880 et 1900 qui est assez peu travaillé par l’édition. Globalement des planches qui ont été à l’époque peu reprises en livre et qui ont donc presque disparu. Une centaine de planches choisies en partenariat avec la BNF. Cela sortira en novembre.

Nous aimerions bien continuer à travailler sur Frank King. Une deuxième partie de sa vie d’auteur que nous n’avons pas abordé dans son premier recueil. De nombreux projets sur le Japon et l’époque Edo. À la rentrée, Aude Bertrand, nouvelle autrice au catalogue, arrivera avec un livre plus intime sur le cinéma et le rapport à la fiction, intitulé Au travers du rayon. Nous publierons aussi un livre de Matthias Picard en 3D, ainsi qu’un projet de Jérémie Moreau en novembre. Beaucoup de projets aux enjeux importants donc.

(par Romain GARNIER)

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