Olivier Ledroit : « Même quand il ne passe rien dans Requiem, le lecteur a l’impression que c’est violent. »

7 mars 2010 1 commentaire
  • Depuis presque dix ans qu'il a co-créé les éditions Nickel, le dessinateur originel des Chroniques de la Lune noire apparaît peu dans les médias. L'exposition qui se déroule à Bruxelles permet de faire le point sur cet auteur peu commun.

Olivier Ledroit : « Même quand il ne passe rien dans <i>Requiem</i>, le lecteur a l'impression que c'est violent. »Sans aucune originalité, je propose de brosser votre historique avant d’aborder la création des éditions Nickel et de Requiem. Fort de votre rencontre avec François Froideval, vous avez donc réalisé les cinq premiers tomes des Chroniques de la Lune Noire.

Les Chroniques étaient avant tout un grand défouloir. Mais François [Froideval] avait déjà complètement écrit la totalité du récit, et finalement, je me sentais fort à l’étroit dans l’espace qui me restait. Chaque bataille devait plus grande que la précédente et moins que la suivante. Cela commençait à me lasser. On a donc décidé de se séparer en toute amitié, mais pas avant qu’il ne me donne carte blanche pour le final du tome 5, dans lequel je me suis lâché car je savais que ce serait la dernière. J’avoue prendre toujours beaucoup de plaisir à dessiner les couvertures de la série, je viens ainsi de terminer récemment le tome 0 qui sortira prochainement.

Sortant des Chroniques, vous vous lancez dans un polar fantastique très graphique, Xocco, dont Vents d’Ouest vient d’ailleurs de ressortir les deux diptyques sous forme d’intégrale.

Un des grands plaisirs de Ledroit : les couvertures des Chroniques

J’ai réalisé Xocco sur un scénario de Thomas Mosdi qui m’a laissé beaucoup de liberté, graphique entre autres. Nous désirions réaliser un seul long récit, mais l’éditeur a préféré que cela se décline en deux épisodes. On a donc pu glisser quelques scènes en plus, mais vers la fin de cette réalisation, j’ai appris qu’ils voulaient continuer l’aventure, ce qui ne me plaisait pas trop. J’ai donc tué quelques protagonistes, puis enfermé le héros en hôpital psychiatrique, mais cela ne les a pas arrêtés ! Après, c’est Sha avec Pat Mills, une rencontre très importante pour moi, avant que cela ne foire avec Soleil.

Comment est arrivé cette idée de Chevalier Vampire ?

Après Sha, nous réfléchissions à une autre thématique, et Pat est arrivé avec cette idée des enfers, mais peuplée de types en costards, très Dark City. Comme je bouquinais un livre sur les vampires, je lui ai proposé cette idée, sur laquelle il a embrayé en évoquant alors tous les autres ‘monstres’ classiques en qui chaque mortel pouvait se réincarner selon ses actions passées. Requiem était né !

Il faut donc que vous puissiez vous impliquer directement dans les scénarios pour éviter de vous lasser ?

Sinon, ce serait trop frustrant pour moi ! Je travaille avec Pat car lorsque je lui envoie une idée, elle me revient transformée en mieux : plus synthétisée, et mieux intégrée dans notre univers. Bien entendu, j’ai aussi envie de travailler seul, mais chacune de nos collaborations a été productive car il a beaucoup de talent !

Comment sont nées les éditions Nickel qui publient entre autres Requiem ?

Jacques Collin avait tout d’abord créé les éditions Zenda en lançant Watchmen et les Chroniques de la Lune noire. Il sortait pas mal de séries très orientées anglo-saxonnes, mais en 1991, dans le creux de la vague, Zenda a été revendu à Glénat. Puis, nous nous sommes retrouvés avec Pat Mills au moment de Sha. Jacques Collin cherchait un nouveau fer de lance pour reprendre l’édition, et nous pensions tout d’abord lancer Nickel avec Sha, mais finalement nous l’avons signée chez Soleil qui misait beaucoup sur Pat Mills. Malheureusement, les ventes de Sha ne correspondaient pas à leurs attentes. Soleil a donc envisagé de remplacer Pat Mills par un scénariste français, ce qui ne me plaisait qu’à moitié, car je m’entendais fort bien avec Pat. Nous avions dès lors plus avancé dans la création de Nickel avec Jacques Collin, et, écourtant Sha en triptyque car les relations avec Soleil tournaient à l’aigre, on a commencé à plancher sur Requiem.

Une affinité avec un scénariste, cela ne commande pas. Pourtant, on sent qu’avec Pat Mills, vous êtes en totale confiance. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Le neuvième tome de Requiem vient de sortir

Je l’avais découvert avec la série très destroy Marshall Law que j’avais beaucoup appréciée ! C’est ainsi qu’on s’est lancé ensemble sur Sha, approfondissant notre relation, avant de créer ensemble la maison d’édition Nickel, qui bénéficie surtout du très bon succès de Requiem. Notre tandem fonctionne bien : il m’écrit des scénarios assez brefs sans trop de descriptions, car il sait que je vais de toutes façons rajouter beaucoup de choses, et qu’à la fin, il devra finalement couper dans ses dialogues. Pat est bien à l’écoute de mes envies, et surtout il me surprend constamment avec de nouvelles idées et j’adore cela. De plus, sur le marché francophone, il a plus de liberté que sur le marché anglais qui a un peu périclité, ou aux USA, où il avait du mal à réaliser des bandes plus alimentaires. Pour moi, la force de Pat réside dans le fait qu’il parvienne à intégrer dans chaque épisode de nouveaux personnages que j’imagine, comme ce samouraï dans le tome 9 de Requiem.

Pour vous, c’est donc plus évolutif comme manière de travailler. D’ailleurs, Requiem n’était-il initialement pas prévu en six tomes ?

Oui, mais la passion de notre chevalier vampire nous prenant, nous avions envie d’en réaliser douze, et maintenant peut-être plus ! Le fil rouge de l’intrigue de départ se dilue un peu dans les pérégrinations des nouveaux personnages, mais pour nous, tant qu’on s’amuse et que les objectifs seront atteints vers les tomes 11 ou 12, on est ravis de pouvoir profiter du potentiel de notre univers. À un moment, nous avons envisagé ne plus toucher à l’intrigue centrale pour dégager des spin-off avec d’autres dessinateurs. On a réalisé Claudia Chevalier Vampire avec Tacito et on va encore le faire prochainement mais, d’un autre côté, je regrette de ne pas pouvoir m’en emparer personnellement, car quitte à imaginer un personnage, autant le dessiner directement, cela enrichit la thématique. Nous continuerons donc à publier quelques spin-off, mais à avoir également une série-mère très fournie !

Nous allons tout de de même aborder votre travail de dessinateur et de coloriste !

Je travaille très classiquement, ayant abandonné les dessins séparés pour si possible travailler directement sur la planche, voire la double planche. Si l’aquarelle est dédiée au monde des fées, je travaille normalement avec l’acrylique qui m’apporte la densité de couleurs voulues. Je travaille toujours en direct sur ma planche, n’aimant pas trop les rustines car j’aime que mon travail puisse être exposé directement au mur. Après l’avoir scanné, je rajoute parfois quelques effets informatiques comme des pentacles et autres diagrammes ésotériques, ainsi que les bulles et bords des cases, mais je ne retouche jamais mes couleurs. Au mieux je joue très légèrement sur les lumières, mais j’ai abandonné la palette graphique, car je ne parviens à retrouver la texture naturelle.

Dans Requiem, vous jouez également sur les codes de couleurs comme pour les Chroniques ?

L’univers terrestre doit paraître froid et terne, à l’opposé au flamboyant aperçu des enfers. En considérant que la série allait prendre plus de tomes que prévu, j’ai développé alors des couleurs pour des séquences particulières, tout en maintenant les codes originels. Bien sûr, chaque nouveau personnage vient avec son ton de couleur, et aussi son ornementation, comme le bois pour les pirates.

L’univers que vous décrivez est tout de même très violent et sanguignolant, même si on retrouve des pointes d’humour noir. Est-ce une thématique qui vous plaît profondément ? N’êtes parfois pas lassé de ces bagarres sans fin, car il a une différence entre s’y plonger une heure en lisant un album et vivre continuellement dedans ?

Bien sûr, cela me plaît, et puis cela reste bien entendu une forme d’exutoire. La violence est bien plus présente que l’humour, mais par exemple dans le Requiem T1, il y a moins de morts que dans un James Bond ! La couleur, le découpage et les contrastes apportent cette impression de violence. Même quand il ne passe pas grand-chose, le lecteur la ressent quand même, et ce rendu m’intéresse très fort.

À côté de cela, vous avez effectivement beaucoup travaillé sur l’univers féérique. Une façon de vous reposer de cette violence ?

Maghen a édité deux très beaux livres d’illustrations sur le monde féerique

Non, pas vraiment, c’est un univers qui m’intéressait, et je voulais en faire un livre juste après les Chroniques, mais ce n’était pas à la mode et les éditeurs n’y ont pas cru. Quand j’ai vu que cela revenait au goût du jour, je l’ai finalement achevé. Actuellement, j’ai en fini avec cette univers et je me suis lancé dans un autre livre, Les Fées noires qui mettra en scène une jeune fille attirée par la magie noire, l’intrigue se déroulant entre Prague et Vienne. Je travaille à la peinture, puis je réalise des collages de dentelles, des morceaux de feuille d’or et d’autres agréments. Ce sera une collaboration avec Virginie Ropars, qui réalise des poupées d’art. Ce sera un mélange entre ses sculptures de personnages un peu inquiétant, que j’intégrerai en photographie dans mes décors. C’est Pat Mills qui s’occupe du scénario proprement dit, mais ce sera vraisemblablement plus un livre illustré qu’une bande dessinée. J’aime peindre sur ses plus grands formats, mais je n’abandonne pas la bande dessinée, car je continuerai à travailler en parallèle sur Requiem : je ne suis pas prêt de quitter cet univers !

Est-ce que Requiem se développe bien ?

Un superbe recueil reprend également les différents travaux qu’il a abordés

Nous avons lancé la série aux USA, en Angleterre et en Allemagne, et le retour public/critique est très positif. Nous continuons bien entendu Claudia Chevalier Vampire prévue en six tomes, et dessinée par Tacito. Pat Mills voudrait que l’action se déroule plus dans les milieux aristocratiques anglais en 1960-70, mais Frank rebute à dessiner des univers contemporains et préfère rester en enfer. On verra ce que cela donnera dans le prochain tome.

D’autres projets chez Nickel ?

Pour Nickel, nous avons écrit un one-shot mettant en scène un espion russe, dragueur et fêtard. Cela se déroulerait fin des années soixante, avec le mouvement Power Flower et Woodstock : on envisagerait la réaction du FBI face à des révolutionnaires derrière qui on retrouverait bien entendu des vampires. On a tiré cela du créateur de Star Trek qui pensait que les épisodes de la série lui étaient dictés par des entités de l’espace. Dans notre cas, les artistes seraient dirigés en sous-main par les enfers. Fabrice Angleraud qui reprend les Chroniques de la Lune noire avec François[Froideval] est fort intéressé par le concept.

Petits Papiers glorifie Ledroit jusqu’au 28 mars

Actuellement, grâce à Pat, nous sommes également en train de racheter les droits de pas mal de séries anglophones, dont une partie qu’il a scénarisées, afin de les publier pour le public français. Au printemps, on rééditera donc les premiers Slaine de Bisley, pour continuer par après sur des albums inconnus chez nous, mais qui sont très bien réalisés à la palette graphique.

(par Charles-Louis Detournay)

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L’exposition consacrée à Olivier Ledroit se déroule jusqu’au 27 mars à la galerie Petits Papiers, boulevard Lemonnier, 3 à Bruxelles (B).

 
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