Opus - Tome 2 - Par Satoshi Kon - IMHO

3 décembre 2013 0 commentaire
  • Il est l'heure d'accepter les conséquences de ses actes pour Chikara Nagai. En voulant sacrifier le personnage de Rin, il a déclenché sa colère. Mais sa révolte signe la remise en cause de tout l'univers dans lequel il évolue. Résonance va-t-elle disparaître?

Chikara Nagai a été absorbé par sa création, “Résonance”. Aux prises avec ses personnages, il doit collaborer avec Satoko, policière aux pouvoirs psychiques, pour défaire Le Masque, un gourou qui veut dominer son monde. Mais cet univers de papier disparaît petit à petit sous des coups de gommes invisibles. Le néant comme terme d’une aventure qui confronte un démiurge à sa création.

Dans ce récit qui conjugue avec aisance action et philosophie, Satoshi Kon entremêle et imbrique différentes réalités, un leitmotiv qu’on lui connait également dans ses films.

Le mangaka, confronté au refus du jeune Rin de se sacrifier pour détruire Le Masque, traverse une nouvelle dimension pour ne pas avoir à constater la disparition de son œuvre. Cette fois, c’est à la temporalité que s’attaque le génial réalisateur de Paprika. On plonge dans des chapitres antérieurs à ceux dans lesquelles la menace s’est érigée. Quinze ans auparavant, Chikara Nagai a sacrifié un jeune policier pour donner vie à Rin, sa réincarnation. C’est au moment de l’action décisive qui a lié les destinées que la confrontation pour la survie de l’univers de Résonance va avoir lieu.

Opus - Tome 2 - Par Satoshi Kon - IMHO
Opus - Tome 2
Satoshi Kon - IMHO ©


C’est avec un ensemble d’engrenages bien huilés qui érigent obstacles et solutions sans inertie que Satoshi Kon projette sa lecture de la création.

Poursuivant son questionnement sur la genèse et le processus qui mène à créer un univers fictionnel, il fracture les passerelles narratives en remettant en question les acquis du lecteur. Dans cette position d’inconfort, ce dernier se voit obliger de repenser ses attentes et ses présupposés.

L’épilogue aux crayonnés ouvre sur de nouvelles implications. Chikara Nagai ne serait pas un simple substitut de l’auteur dans son œuvre mais un autre instrument opérant une double mise en abyme. On le voit notamment avouer à Satoko qu’elle est la projection de sa femme idéale et ne peut pourtant que constater qu’il lui a fait subir les pires atrocités dans son enfance. Cette manipulation temporelle implique la remise en cause des affects et du pouvoir du créateur.

Satoko
Satoshi Kon - IMHO ©


Le dernier chapitre, qui eu droit à une pré-publication, nous révèle que Le Masque, incarnation du mal absolu, serait la projection du côté obscur de l’auteur. D’ailleurs, les personnages ne sont-ils pas contingents à sa personnalité ? Le chapitre d’esquisses et de crayonnés, non publié jusqu’ici, met Satoshi Kon en scène et fait apparaître Chikara dans un nouvel univers (le nôtre ?), lequel demande, dans une question sans réponse, si, à travers la simple dramaturgie du créateur, l’auteurn’a pas un devoir envers ses lecteurs ?

L’inachèvement dans la publication de ce manga et peut-être même dans le travail de l’auteur (trois chapitres manquent-ils réellement ?) crée un effet d’amplification. On pourra noter cette collusion avec l’angoisse de la page blanche qui semble travailler tous les créateurs du monde.

Pour déjouer leur destin, les membres de ce corps composite qu’est l’œuvre, luttent pour entrer en symbiose. Ils nous emmènent dans une réalité subjective dont l’auteur nous montre les ficelles. Comme face à un corps mis à vif, sentiment accentué par l’approche graphique ultra-réaliste, nous voyons tous ces canaux portant le liquide vital s’emmêler inextricablement. La détresse des personnages et leur facilité à traverser les frontières poreuses entre imaginaire et réalité démontent la toute-puissante de la force créatrice. Mettant en scène cette course fanatique contre le temps, il cherche à prévenir la chute dans l’abîme de l’immuable.

Le Masque.
Satoshi Kon - IMHO ©


Existe-t-il pour l’artiste un monde en dehors de son travail de création immédiat ? Telle peut être la dernière question posée par l’ouverture finale d’un manga remarquable et imposant qui a reçu le Prix Asie de l’ACBD et qui est sélectionné pour le Fauve d’or 2014 du meilleur album à Angoulême.

(par Vincent GAUTHIER)

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