TRIBUNE LIBRE À Pascal Aggabi : Hommage à Herb Trimpe, grand talent et "prophète de malheur" du comic book américain

18 avril 2015 7 commentaires
  • Nous apprenons le décès, le 13 avril 2015, à l'âge de 75 ans, du vétéran des comics Herb (Herbert) Trimpe, dessinateur, scénariste et encreur à la carrière prolifique, mais aussi une grande conscience du comic book US. Sa longue carrière dans les comics lui aura permis de croiser le chemin de quelques-uns des personnages les plus emblématiques de la BD américaine.

Né en 1939 à Peekskill dans l’État de New York où il a grandi, Herb Trimpe se découvre, jeune, une passion pour le dessin et surtout pour les comics, principalement le personnage original de Captain Marvel et celui de Plastic Man. Jeune adulte, il devient vite assistant pour l’encrage et les décors de comics, tout en continuant ses études d’art à la New York City’s School for Visual Arts, sous la houlette de Tom Gill.

C’est pour ce dernier qu’il fait l’assistant d’ailleurs, pour le seconder dans son travail pour les comics. Dans cette école, où il apprend les rudiments du comic book, considérés comme une création "bas de gamme" en comparaison des beaux-arts, la classe est reléguée au sous-sol dans un local humide lugubre. Ce souvenir faisait sourire Herb Trimpe qui constatait qu’actuellement la BD est appréciée et sert d’influences à de nombreux peintres et plasticiens qui s’en revendiquent.

TRIBUNE LIBRE À Pascal Aggabi : Hommage à Herb Trimpe, grand talent et "prophète de malheur" du comic book américain
Le crayon ou le pinceau de Herb Trimpe ont croisé du beau monde, comme ici Spider-man sur cette superbe planche. Il en est d’ailleurs tout retourné.
(c) Marvel Comics
Herb Trimpe au Viêt Nam. Il ne neige pas c’est la photo qui est fatiguée.
Photo : DR

Sorti diplômé de son école d’art, il propose ses services à l’éditeur Dell Comics qui le fait travailler sur diverses productions comme l’adaptation du film Voyage au centre de la Terre et, un certain nombre de westerns et de comics de guerre. Pendant la guerre du Vietnam, Trimpe s’engage dans l’US Air Force. Il y travaille au service météorologie, de 1962 à 1966. À son retour sur la terre de l’Oncle Sam, il reprend son crayon pour gagner sa vie.

Il se présente chez DC Comics, l’éditeur de Superman, qui trouve son encrage intéressant mais son dessin peu conforme au style maison. Tant pis. Un ami qui travaille au département de production de l’éditeur Marvel Comics lui conseille de montrer son carton à dessin là-bas. L’éditeur de la Maison des idées l’embauche pour encrer quelques westerns. Finalement, il reçoit un appel de Marvel, par l’intermédiaire de Sol Brodsky, artiste et bras droit de Stan Lee dans l’entreprise, mais également responsable du département de production, qui lui propose un emploi dans ce même département pour s’occuper de la machine de reprographie photostat, nouvellement acquise, avec la possibilité de faire un peu de dessin en pigiste à côté. Trimpe accepte volontiers cette aubaine qui se présente à point nommé.

Là, après une première période consacrée surtout à ce travail " technique", il fait valoir ses qualités de dessinateur et d’encreur indépendant, sur une flopée de titres, et reste fidèle à Marvel, dont il devient un pilier, de longues années durant.

Jusqu’en 1996 pour tout dire. Il dira alors en souvenir de ce temps-là : " Les dix premières années chez Marvel ont été comme mourir et aller au ciel. Les dix suivantes n’étaient pas confortables, parce que les temps changeaient et la compétition entre créateurs devenait exacerbée. Les dix dernières années ont été absolument misérables..."

La période bénie pour Trimpe qui encre ici Jack Kirby, remarquablement. Il garde toute la puissance du crayonné du King et en améliore encore l’impact, tout en apportant subtilement sa touche personnelle dans un duo gagnant.
(c) Marvel Comics.

Il faut dire qu’en cette année 1996, Marvel est au bord de la faillite pour avoir trop joué la carte de la spéculation sous la coupe de son big boss, l’investisseur Ron Perelman, qui avait racheté le groupe en 1989, et l’ambiance était délétère, avec une politique de starisation des artistes plus que des personnages, finalement contre-productive.

Après avoir quitté Marvel, à son grand soulagement, il reprend des cours à l’université et finit par se diriger lui-même vers l’enseignement de l’art. Mais, dans un article du New York Times daté du 7 janvier 2000 intitulé : "Les vieux super-héros ne meurent jamais, ils rejoignent le monde réel" qui reprend des extraits de son journal personnel, le son de cloche qu’offre Trimpe est plus contrasté et particulièrement révélateur d’une situation et d’une époque, pas si éloignée de celle que nous vivons aujourd’hui dans le domaine de la BD franco-belge, pour des raisons peut être semblables...

On l’écoute, alors qu’il a le moral en berne, et que les différences dans les propos tenus alors et ceux tenus récemment peuvent s’expliquer par le temps qui fait son œuvre, floute et apaise les mémoires : "En 1996, après 29 années comme artiste pour Marvel Comics, je me suis fait virer : à 56 ans, avec deux enfants encore à l’université, je me retrouve sans emploi.

Les choses avaient commencé à se fragiliser deux ans auparavant : l’industrie des comics américains subissait le résultat de l’évolution des goûts d’un marché dont l’offre s’adresse aux jeunes. Les garçons avaient, à l’adolescence, beaucoup d’autres nouvelles options pour se divertir, principalement électroniques, et Marvel n’arrivait plus à attirer le grand public, alors que les bandes dessinées au Japon se vendaient par millions pour un public de tous les âges

Marvel n’a pas non plus été aidé l’acquisition de sa société par Ronald Perelman et sa frénésie à rallonger la sauce. Avec lui, Marvel a inondé le marché de séries dérivées et de retours des séries au numéro 1, ce qui a fait perdre toute valeur aux collections des fans fidèles."

Fantastic Four unlimited : pour son dernier travail chez Marvel. Trimpe dont le style est un mélange des différents âges de l’histoire des comics, se croit contraint, pour garder du travail, de s’essayer au style de l’âge moderne en imitant celui de Rob Liefeld, gros vendeur et mega-star du moment. C’est le genre de choses, pour lui, de plus en plus insupportables, qui le font quitter Marvel sans regret. En tout cas, c’est ce qu’il dira bien après...
(c) Marvel Comics

Il revient sur les circonstances qui ont mené l’industrie à cette impasse :

" En 1995, une nouvelle vague d’artistes et scénaristes avait supplanté les pros plus âgés, et mon employeur me donnait de moins en moins de travail. J’avais rejoint Marvel en 1966, après quelques années au Viêt nam et trois ans comme étudiant à l’École des arts visuels à Manhattan. Stan Lee, l’éditeur en chef, m’a embauché comme assistant de production [1]. J’allais y dessiner des comics, y compris l’Incroyable Hulk et les Quatre Fantastiques, au cours des trois décennies suivantes, les deux dernières de mon home studio à Kerhonkson, à 120 miles de Manhattan, où je vivais avec ma femme, Linda Fite, une écrivaine ("Claws of the Cat") que j’ai rencontrée chez Marvel [2]. J’ai continué la rédaction de mon journal plus pour des raisons thérapeutiques que pour toute autre chose. Ces extraits racontent mon périple, de Hulk à professeur d’art de septième année."

Soudain, les choses se précipitent :

"15 mars 1995 : Fantastic Four a été raccourci. Fantastic Four Unlimited est le seul comics régulier que je dessine. Avec des pages en moins, mon travail est réduit d’autant. J’ai appelé Nel [un editor, qui sera viré lui aussi, comme 275 autres employés de la boîte. NDLA.], qui s’est excusé. Il avait essayé de m’obtenir plus de travail pour répondre à mon quota de quatre pages hebdomadaires, mais les choses ne vont pas bon train. Ça commence à canarder à vue.

1er avril : je commence à détester le dessin de comics. Il devient de plus en plus difficile de rivaliser avec les nouveaux créateurs-"stars". L’expérience ne semble plus avoir d’importance ..."

Sans tarder, le dessinateur s’engage dans une reconversion :

"27 mai : J’ai envoyé ma demande aujourd’hui à l’Université d’État de l’Empire State College de New York.Le Centre d’enseignement à distance offre des possibilités d’études indépendantes pour les gens comme moi, qui ne peuvent pas assister aux cours réguliers.

20 novembre : Fantastic Four Unlimited a été annulé cette semaine. Aucun avertissement. je suis allé à New York hier. Tous les éditeurs sont soit à des réunions, soit à un déjeuner. J’ai parlé à quelqu’un aux ressources humaines chez Marvel aujourd’hui. La dame semblait gênée. Elle a dit que peut-être je devrais envisager de prendre ma retraite. Je lui ai dit que je n’allais pas tenir le pistolet sur ma propre tête, qu’ ils auraient à tirer eux-mêmes, qu’avec une famille, j’avais besoin de revenus et d’une couverture santé.

Le très polyvalent dessinateur Trimpe à l’oeuvre...
(c) Marvel

15 décembre : Peu importe ce que je dis ou à qui je téléphone ou écris chez Marvel, je ne peux pas être affecté sur un autre titre. J’ai essayé de les convaincre sur le registre de la raison, de l’indignation, du scandale, de la culpabilité et la mendicité... Rien. Je n’ai pas pu grappiller assez de travail pour atteindre mon quota mensuel. L’endroit est un capharnaüm. Lorsque je les presse, ils admettent que les ventes sont en baisse, que des licenciements sont à venir."

Il tente parallèlement de développer une activité faite de travaux de commande :

"8 janvier : Je travaille sur mon propre comics, avec une équipe de ligue mineure de baseball. Je l’appelle "Chicken Scratch". Ça va très lentement. Je suppose que je ne suis pas très motivé. Que faire ? J’essaie d’être convaincu que le changement est bon, et que je serai guidé vers des fins positives. Le bouleversement est parfois trop grand, presque insupportable [...]"

Pendant sa période Marvel, Herb Trimpe, qui pouvait tout dessiner avec son style reconnaissable qui faisait la curieuse bascule entre les âges d’or, d’argent et de bronze des comics, aura travaillé sur Captain America, Spider-Man, Thor, Ka-Zar, Iron Man, Fantastic Four, The Defenders sur un grand nombre d’épisodes, les licences GI Joe, Indiana Jones, Godzilla, Transformers, le western du Silver Age The Rawhide Kid... Avec Chris Claremont, il co-crée pour la branche anglaise de Marvel (Marvel UK) Captain Britain et sa sœur Psylocke, futur personnage pilier des X-Men. Joli palmarès.

...Comme Godzilla, aucun obstacle ne lui faisait peur !
(c) Marvel Comics

Mais ce qui aura surtout fait de lui un artiste marquant des comics, c’est sa longue course sur le titre mettant en scène l’Incroyable Hulk. Il a dessiné cette série de 1968 à 1975, sur près de 100 numéros, une série qu’il a souvent co-scénarisée. D’abord encreur sur les crayonnés de Marie Severin, quelques mois à peine après son premier travail au département de production, il est vite devenu le dessinateur attitré du personnage ; il en fait un des cinq titres les plus vendus de l’éditeur. Il regrettait d’ailleurs en souriant qu’à l’époque, un système de royalties n’ait pas été mis en place, ce qui lui aurait certainement permis de vivre tranquillement sur une île des Bahamas.

Ces exploits créatifs ont fait de lui dans l’esprit de beaucoup de fans l’artiste ultime de Hulk, celui qui l’a vraiment défini.

Le géant vert -et pas que lui- dans la version iconique que Trimpe lui a donnée. Les autres artistes ont beau faire, c’est celle qui reste...

Axel Alonso, l’éditeur en chef de Marvel Comics a d’ailleurs déclaré : "Pour moi, aucun artiste est aussi synonyme du personnage de l’incroyable Hulk que Herb Trimpe. Il a donné au géant vert des sentiments et un pathos qui ont élevé à un niveau auquel tous les artistes qui l’ont suivi devaient se mesurer. Comme un punch de Hulk, l’art de Trimpe explose véritablement toute la page ! Les comics ont perdu un géant. "

Mais surtout, ce qui le fera entrer définitivement dans l ’histoire des comics et dans la légende, c’est le fameux numéro The Incredible Hulk # 180, celui qui a marqué les débuts du personnage star des comics Wolverine sur la scène super-héroïque !

En 2014, la (dernière) planche originale de ce comics, représentant la première brève apparition de Wolverine, s’est vendue aux enchères sur le site Heritage Auctions pour un record inégalé de US$ 657 250 ! Cette planche avait été offerte par le dessinateur à un fan venu chez lui faire signer quelques exemplaires de comics...

Cette vente est devenue le prix le plus élevé jamais payé publiquement pour une pièce originale de la bande dessinée américaine, elle égale la vente en 2012 de la couverture de Amazing Spider-Man # 328 par Todd McFarlane.

La couverture de The Incredible Hulk 181, l’histoire en deux parties où Wolverine apparaît pour la première fois en chair et en griffes.
(c) Marvel Comics

Trimpe est souvent considéré, abusivement, comme le cocréateur du mutant griffu, ce dont il s’est toujours défendu, affirmant à chaque fois qu’il avait juste utilisé le personnage déjà créé par Lein Wein et John Romita. Il n’empêche il est le premier à lui avoir donné vie...

Herb Trimpe est un excellent narrateur à la facture dynamique, ce qui compense parfois les quelques faiblesses graphiques de ses débuts. D’ailleurs, Stan Lee qui appréciait ses qualités de conteur lui répétait souvent en plaisantant :" - Quand apprendras-tu à dessiner, Trimpe ?"

Le dessinateur était resté très actif dans l’industrie des comics en dépit de son âge, notamment sur des projets spéciaux, comme sur le dessin d’une histoire pour BPRD, une série dérivée du Hellboy de Mike Mignola chez Dark Horse Comics (Delcourt en France). Mais aussi sur Dinosaurs Attack chez IDW Publishing ou sur une histoire courte dans le numéro 200 du Savage Dragon d’Erik Larsen.

On le voyait également régulièrement dans des conventions. Pour les fans, il faisait souvent des "commissions", ces commandes privées de dessins de personnages de comics, mais c’était surtout pour briser la monotonie de ses vieux jours. Sur la fin, Trimpe disait, toujours en riant, qu’il en avait assez de dessiner les histoires des autres : il voulait dessiner ses propres idées qui fourmillaient dans sa tête. Par contre, son plus grand regret était de n’avoir pas pu dessiner Superman...

Le Savage Dragon pendant la Seconde Guerre mondiale pour le numéro 200 sorti le 10 Décembre 2014.
(c) Image Comics

Pour son travail comme diacre après les attentats du 11 Septembre, Herb Trimpe avait remporté en 2002 le prix humanitaire Bob Clampett. Toujours souriant pour les autres, il avait demandé, via sa famille, qu’au lieu de fleurs pour ses obsèques, il soit fait des dons à l’organisation caritative Hero Initiative qui vient en aide aux artistes des comics nécessiteux. Une organisation qu’il avait toujours beaucoup soutenue, lui qui regrettait que les créateurs des comics, surtout les fondateurs, soient davantage considérés comme des fonctionnaires que comme de vrais artistes, en aucun cas respectés comme tels. Une affirmation un peu contradictoire avec ses remarques sur la starisation excessive de certains dessinateurs dans les années 1990, qui ont raflé, souvent au détriment des autres, gloire et fortune.

Herb Trimpe à une convention où il exécute une dédicace payante de Hulk pour un fan. Ces dessins faits pendant les congrès sont un moyen courant pour les artistes de comics d’arrondir leurs fins de mois. Surtout pour les vétérans...
Photo DR

Ce qui nous amène à revenir sur ses déclarations au site Comic Book Ressources quand il évoquait ses dernières années, douloureuses, chez Marvel. Herb Trimpe y faisait remarquer sans détour, pour qualifier les dérives d’alors qui ont conduit à une situation créative et économique catastrophique : "Quand j’ai commencé à y travailler [chez Marvel], nous faisions dix-sept ou dix-huit titres et plusieurs de ces titres étaient en noir et blanc. Quand je l’ai quitté au moment de leur faillite, ils en sortaient quatre-vingt, peut-être quatre-vingt dix. Beaucoup d’entre eux visaient les collectionneur, avec des couvertures variantes multiples et de tout le reste. Séries dérivées sur séries dérivées. Ron Perelman envoyait l’entreprise dans le mur. Vous ne vendez pas des comics comme du savon ou des céréales. Le savon reste toujours le même, et les céréales restent toujours les mêmes, c’est juste l’emballage qui change afin d’amener les gens à le regarder et à l’ acheter. Les comics sont différents. C’est un processus créatif. Chaque numéro est unique, d’un mois sur l’autre, comme chaque titre, lui aussi unique ; c’est un processus qui doit être vivant. Si cette vie est étouffée dans l’œuf, si ce processus n’est pas autorisé à se produire convenablement en raison de certaines philosophies modernes de marketing, alors vous allez produire de la merde et les gens ne vont pas l’acheter par centaines de milliers d’exemplaires en plus."

D’un parallèle à un raccourci, il y a un pas à ne pas franchir, mais quand même...

On peut considérer que ce sont les propos passablement aigris d’un homme évincé, rattrapé par le temps qui passe et le monde qui change trop vite à son goût. Mais, vingt ans après cette déclaration, on peut y voir quelques points communs avec ce qui se déroule actuellement dans le domaine de la BD franco-belge. Un genre de propos qu’il est toujours bon de méditer, puisqu’il est toujours souverain d’apprendre des erreurs des autres.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Herb Trimpe. Photo : DR

[1En fait, c’est Sol Brodsky NDLA

[2Trimpe divorcera et se remariera avec une certaine Patricia. NDLA.

 
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7 Messages :
  • On peut considérer que ce sont les propos passablement aigris d’un homme évincé,

    Ce n’est pas pour ça que ce n’est pas pertinent, je l’entends plus désabusé qu’aigri. C’est vrai que cette situation d’il y a 20 ans aux states résonne en 2015 dans le franco-belge, avec force reprises, spin-off, clones.

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  • Merci pour ce bel article qui nous apprend une triste nouvelle. Effectivement, le run de Trimpe sur Hulk dans les années soixante-dix reste mémorable, d’ailleurs il est probable que la série TV avec Lou Ferigno lui soit redevable. Très seventies, son trait musclé et efficace a semblé vieillot aux nouvelles générations qui vouaient un culte à MacFarlane, Jim Lee et Liefeld vers 1990, avant de partir fonder Image Comics. Le monde des comics est impitoyable...

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  • Ce n’est pas pour en rajouter une couche sur le parallèle,20 ans avant, avec la BD franco-belge aujourd’hui,surtout avec le dernier paragraphe de ce lien qui concerne les auteurs,mais...https://www.actualitte.com/univers-bd/a-toulon-guy-delcourt-annonce-un-plan-social-des-editions-soleil-56299.htm .
    Voici,pour compléter tout ça,quelques extraits supplémentaires du journal de Herb Trimpe repris dans l’article du New York Times.Ils sont évocateurs du ressenti des artistes(et autres)dans cette situation dure à vivre,tout autant qu’un témoignage précieux et poignant :"23 janvier:Je ressens tout ce qui concerne le domaine de l’emploi en particulier comme un point négatif, mais je suis généralement heureux et optimiste. Tom De Falco ,chez Marvel, m’appelé après le dîner pour savoir ce que je faisais. Quand il était l’éditeur-en-chef de Marvel, il me faisait travailler ,lorsque les nouveaux éditors embauchaient leurs artistes petits toutous. Nous avons eu une grande discussion. Il connaît certaines personnes à King Features Syndicate.

    26 janvier : rumeurs, rumeurs et encore rumeurs. Marie(Severin,une artiste employée dans les bureaux de Marvel) dit qu’elle a les mêmes problèmes que moi-elle a juste obtenu un travail de colorisation étrange, pas un travail important du tout...Ces échanges permettent de parler à quelqu’un dans le même bateau.

    3 février : Je sens que je deviens quelqu’un d’autre.

    7 février : Drôles de sensations bizarres,anxiété je pense.Je me sens étourdi et pris de panique.La "caméra"est tremblante et maussade tout le reste de la matinée.

    16 février : Marie a appelé. Ils ont "mis fin à son contrat." La lame se balance plus près de moi.

    18 février:J’ai de nouveau écrit à l’éditeur-en-chef de Marvel,offrant de prendre n’importe quel travail.Je n’arrive pas à trouver quelqu’un pour répondre à mes appels.

    5 mars : J’ai décidé d’aller passer un diplôme en art. C’est le chemin le plus court pour une équivalence. Je pense à l’enseignement.

    7 mars:Le printemps dans deux semaines.Je soumets une bande à cinq syndicates,avec lettre de motivation.

    2 avril : Où j’en suis avec Marvel ? Linda(sa femme d’alors) me dit d’appeler. Marie me dit non, pourquoi s’embêter ? Laisser les choses suivre leurs cours.

    29 avril : Un point lumineux.J’ai une lettre du syndicate Tribune Media Services. Un éditor aime la bande proposée et va transmettre.

    1 mai : Et voilà,j’ai reçu un appel de Marvel ! Un message pour un travail sur X-Factor-des découpages poussés.Rien pendant six mois, et maintenant cet emploi one-shot pour des dessins aux crayonnés succincts. L’appel est bouleversant.

    13 mai : Eh bien, l’attente est terminée. Aujourd’hui,c’est arrivé, par l’intermédiaire de Federal Express. Je me suis fait virer par la poste, à compter du 8 Juin:Aucun avertissement, aucun appel téléphonique. Bang ! Gotcha ! Ha ! Je l’ai attendu longtemps, et pourtant ils m’ont pris au dépourvu.

    17 mai : Avez-vous vu un document officiel de Marvel aujourd’hui ?Un tas de paperasses pour un accord de résiliation. Je suis censé signer des formulaires jurant que je ne vais pas dire du mal de Marvel,que je ne révélerai pas les identités secrètes des super-héros,que je ne dirai rien de négatif à propos Stan Lee,que je ne ferai pas tout un plat, et d’autres charabias juridiques . Si je ne signe pas, je ne recevrai pas "mes compensations de licenciement."

    25 mai:Proposition de bande rejetée par Tribune Media Services. Oh, eh bien, je garde l’espoir.Je pense que je vais retravailler la bande et la soumettre à nouveau dans un an. Le secteur des comics dans son ensemble est en difficulté. Mais je dois faire quelque chose.

    7 juin : La vengeance est toujours dans mon cœur.

    9 juin:Rejet de la bande hier par le LA Times Syndicate.Mon plan est d’aller m’inscrire au chômage demain.

    10 juin:Ce qui me frappe aujourd’hui,c’est que c’est mon premier jour de la semaine sans emploi officiel. C’est la première fois depuis mon engagement dans l’Air Force il y a 34 ans. Une sensation intéressante. Comme suspendue au bord d’une falaise. Mais peut-être que je peux voler.

    11 juin : Je suis allé à Kingston pour m’inscrire au chômage. Ce lieu est un véritable sac mélangé de toute l’humanité.Je suis maladroit, mais le personnel a été patient et serviable. L’idée d’aller aux entretiens d’embauche me déprime. Mais la pensée de ne jamais travailler à nouveau me déprime encore plus.

    23 juillet : je me sens plutôt positif dernièrement. J’aime l’école,ou juste l’idée d’aller à celle-ci. J’aime aussi l’écriture.

    28 juillet:J’ai envoyé des dossiers de candidatures à Extreme, Dark Horse, Malibu, Fantagraphics, Topps, DC et environ cinq autres sociétés de comics.

    1 août:J’ai passé quatre appels pour des emplois. Si je dois mettre la bande dessinée derrière moi, j’ai besoin de passer par cette étape. Je voulais un voyage dans l’inconnu, et je l’ai.

    11 août : je ne peux pas arrêter cette sensation lancinante de devoir aller au pôle emploi. Une des personnes là-bas voulait me couper mes droits. Il y a quelque chose à traiter avec les organismes gouvernementaux qui vous fait vous sentir comme un criminel. Que vais-je faire pour le travail ? Une proposition comme freelance à Bedford ressemble à une possibilité. Je me sens à plat sur tout,j’ai beaucoup de rêves inquiétants.

    3 octobre:J’ai ​​écris une lettre à l’DOL pour essayer d’obtenir de l’aide pour prendre des cours,à l’Empire State dans le Quark Express, sur Adobe Illustrator et Photoshop, expliquant que l’apprentissage de ces compétences va augmenter mes chances de trouver un travail à temps plein.

    5 octobre : ​​Linda est allé à New Paltz pour voir Mose Allison en concert. Je ne pouvais pas me résoudre à y aller aussi. Je n’avais pas envie d’être avec les gens.Pas envie de répondre à leur question « Comment ça va ?".

    7 octobre : ​​Les cours d’infographies vont assez bien. Les exercices Adobe Illustrator sont simples, mais l’aspect ordinateur de l’ensemble de l’activité est si froid. Les lignes sont froides, le ton est froid. Et il me semble tellement stupide de dessiner avec une souris et le logiciel quand je peux le faire mieux et plus vite à la main.

    15 décembre : je suis tellement grognon avec Linda,je la critique pour chaque petite chose. Elle me rend fou avec son calme implacable ,et c’est ce qui m’inquiète,ce comportement. Je pense qu’elle est dans le déni.

    28 décembre : Marvel est en faillite. Je me demande ce qu’en pense Stan(Lee). C’est une honte ce que Perelman a fait avec cette société.Je suis toujours avec le costume corporate de l’entreprise !Mais comme Flo dit toujours : « Herb, ils ne se soucient pas de nous,vous ne pouvez pas faire pareil ?".

    29 janvier 1997 : Parfois, je veux juste sortir de la maison et continuer. Je me sens comme un étranger. Malgré tous mes intérêts et enthousiasmes, je suppose que je vis toujours avec cette notion de l’homme soutien de famille. Je peux faire face intellectuellement au fait de ne pas contribuer aux revenus de la famille, mais émotionnellement c’est une autre affaire. Ça me ronge.

    11 mars : Ron Perelman et Carl Icahn sont à la gorge l’un de l’autre à propos de Marvel.

    21 mai : Il est cool d’avoir des copains de classe. Mes amis et professeurs enseignants m’ont encouragé à considérer favorablement l’éducation publique. Ils pensent que j’aurais quelque chose à offrir.

    13 juillet : Ha ! Un juge approuve un plan de réorganisation de Marvel Entertainment Group afin qu’il puisse sortir de son statut d’entreprise en faillite.

    19 janvier : Première journée d’école, au Moon School Truman à Middletown. Je suis étudiant pour l’enseignement de classe de maternelle et de première année. Greg, le professeur d’art régulier qui va me prendre sous son aile, a fait un cours aux enfants sur le cercle chromatique et comment il fonctionne. Ils sont extrêmement mignon. Greg gère ces enfants très bien, et ils se comportent avec respect. Il est important de fixer des lignes directrices et de respecter les règles. Je peux voir qu’ un certain visage doit être adopté.

    21 janvier : je peux me voir en train d’observer, une sorte de détachement pour les choses, et je me demande ce que je fais ici. Toutes ces années dans la position relativement isolée d’un artiste commercial, et maintenant, à 59 ans,je suis là.

    26 janvier : Greg utilise la période bleue de Picasso pour enseigner aux enfants les couleurs froides. J’adore quand un enfant dit : « Pablo Picasso !" J’ai eu une accolade à la fin de la journée d’un enfant qui a dit que j’ allais lui manquer jusqu’à la prochaine classe. Je n’ai toujours pas retenu les prénoms . Cinq classes par jour, 25 classes par semaine. C’est beaucoup d’enfants.

    8 février : Les enfants ne m’écoutent pas. Eh bien,quelques-uns le font quand même. Il y a beaucoup de restrictions en fait:contre le mur,les chapeaux pas sur la tête en classe,ne pas se lever, le minimum de bruit-un enseignant est un flic. Je n’aime pas vraiment ça....."

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    • Répondu par Laurent Colonnier le 21 avril 2015 à  22:38 :

      C’est tellement triste et tellement parlant.

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    • Répondu par MD le 23 avril 2015 à  00:27 :

      Merci pour ce complément d’informations que vous avez pris la peine de traduire. On sent le pauvre Herb Trimpe (dessinateur que je ne ne vénère pas, mais dont je reconnais la contribution au succès du Hulk et à sa maison-mère Marvel) s’enfoncer peu à peu et frôler les idées suicidaires. Merci aussi pour le lien vers les déboires actuels de Soleil, tout cela ne va guère améliorer notre optimisme vis à vis du genre.
      La BD et le comics sont des formes d’expression passionnantes, mais la survie de ses auteurs reste aléatoire, quel que soit leur talent.
      Il faut mieux avoir le support d’un éditeur riche, une connivence particulière avec le public, ou un peu de chance. Le talent, le travail et le mérite ne sont pas suffisants pour faire carrière, aux Etats-Unis comme en France. Mais cela peut rester un hobby sympa et bénévole pour les plus motivés. Et un gagne-pain pour les plus souples....

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      • Répondu par Pascal Aggabi le 25 avril 2015 à  18:45 :

        Merci à vous.Ce témoignage n’est pas là pour sabrer le moral des troupes,bien au contraire.Il n’y a pas de raisons de ne pas rester optimiste,surtout si on tire les justes leçons des erreurs commises dans le monde des comics.La plus grosse de ces erreurs a été de confiner la vente des comics dans les seuls comics-shop,avant tout pour court-circuiter le marché de l’occasion qui piochait allègrement dans les stocks de comics neuf chez les grossistes,sans contrôle possible.

        Alors que les comics étaient autrefois vendus exclusivement dans les kiosques et les drugstores:donc visibles et accessibles à tous,surtout le public populaire,public de base du médium ;mais ils étaient aussi peu chers,ce qui les rendaient"évidents"et pleins d’une connivence naturelles.Acheter des comics était simple et d’une certaine manière allait de soi.Le marché était florissant et la plupart des acteurs du 9ème art en vivaient de manière,au minimum,satisfaisante.

        En jouant la carte de la concentration,du confinement,d’une certaine forme d’élitisme-surtout économique-et en flattant(jusqu’à l’excès) le collectionneur,devenu spéculateur,les comics se sont coupés de leur public de base "naturel",qui n’est jamais revenu,malgré les tentatives successives des éditeurs pour les re-séduire par la suite.

        A y regarder de plus près,nous reproduisons dans le franco-belge les mêmes erreurs....Avec les mêmes conséquences !Sauf que dans les comics,on a joué la carte de l’élitisme -économique-pour le seul business pur,sans perspectives ni recul ;alors que chez nous cet élitisme-tout aussi économique en fait - est plutôt à chercher du côté de l’hégémonie culturelle,avec tout le côté excluant qui en découle naturellement,et paradoxalement la catastrophe économique.Le snobisme c’est bien,sauf quand à côté certains drames humains se font jour,de plus en plus nombreux.Le témoignage de Herb Trimpe n’en prend alors que plus de valeur .

        Mais rien n’est perdu,optimisme on a dit,il y a encore de notre côté pleins de cartes à jouer,il suffit d’un peu de volontarisme et, de moins de réflexes conditionnés réactionnaires.Après tout la bande dessinée appartient à tout le monde.

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  • Décès le 30 Juin de Leonard Starr, un géant du comic-strip. Plus connu pour son magnifique et palpitant soap-opera de papier "On Stage" il n’était toutefois pas totalement inconnu du public français puisqu’il créa dans les années 80 pour Pilote/Dargaud la série "Kelly Green" avec Stan Drake. C’est un des derniers représentants de l’Âge d’Or du comic-strip qui vient de disparaitre.

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