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PASCAL AGGABI : Requiem pour Raoul

  • Raoul Cauvin vient de nous quitter ce jeudi 19 août ! Pas le temps, en ce moment, d'écrire quelque chose à ce sujet. Surtout, pas envie, trop bousculé, pressé, et surtout quelque peu chamboulé, maintenant. Mais comment ne pas le faire, impossible, pour qui aime profondément la BD et l'humour ? Arts subtils qui ont été bien servis par un tel créateur, vrai passeur de témoin - il était bien accompagné aux crayons et pinceaux, il faut le dire- rassembleur dans l'âme. BD et humour auxquels il a contribué à amener beaucoup de lecteurs, dont certains en herbe, soudain emportés par une passion très vive et prenante, initiés ou confirmés aux particularités de la si belle BD franco-belge. Le tout avec une vraie voix, une vraie personnalité, une créativité hors du commun. Un auteur, donc.

Avez-vous remarqué ? En marque de respect envers quelqu’un, un monsieur ou dame, on utilise alors le vouvoiement, en signe de déférence. Mais quand on admire, au point que la personne dont il est question en devient familière, proche, on utilise volontiers le tutoiement. Ici, dans le cas, exemplaire, dont il est question aujourd’hui, on utilise, en plus, le prénom : Raoul !

Tutoiement et prénom, c’est dire la considération portée à ce grand bonhomme de la BD, c’est rien de le dire, au niveau des plus grands, des meilleurs, qui n’a pas oublié, au passage, d’être aussi un monsieur. Un grand monsieur. Une leçon de générosité, de courage et de dignité jusqu’à la fin. Merci Raoul !

PASCAL AGGABI : Requiem pour Raoul
Le dessin préféré signé Marc Hardy son complice de la série Pierre Tombal, que Raoul lui avait demandé pour illustrer sa mort. Sans lui dire avant.
© Marc Hardy.

L’humour, celui déployé ces derniers jours, on savait déjà. Il l’a prouvé plus que jamais durant les derniers mois de sa vie où ce vilain crabe, qui l’avait saisi à la gorge, n’est pas parvenu à l’empêcher d’être lui-même : généreux, gouailleur, caustique, simple, attentif autres ; en plus d’aimer et respecter ses lecteurs plus qu’il ne s’aimait lui-même.

Une belle leçon on disait, à une époque où la BD a une certaine tendance à se prendre pour une autre, l’humour et la générosité en moins. Qualités cultivées par Raoul Cauvin qui transpirent dans son œuvre et qui sont peut-être la recette du succès, considérable dans son cas, juste retour, de la part de ce grand professionnel (tiens, les mangakas sont de grands professionnels aussi), alors que cette notion de professionnalisme, est pas mal en train de se perdre dans la BD. Et pas seulement du côté créatif.

Comme semble le prouver la tendance de tous ces albums, dans tous les genres, attention, de plus en plus mal foutus et vendus de plus en plus chers dans des lieux de plus en plus réservés, bien loin des vils supermarchés. Mais bon, comme chacun le sait puisque on le dit et répète assez en guise d’écran de fumée, le problème, le seul, le vrai, c’est la surproduction, qui étrangle tout. Ben tiens.

Quand on pense que pour certains beaux esprits, esthètes dans l’âme au point d’oublier que la BD est de la narration, bien spécifique et complexe, pas une sucette à galerie, de la simple littérature et encore moins un fanzine estudiantin : Raoul Cauvin était considéré, de fait, comme un étrangleur de première.

Par ceux qui n’aiment rien tant, ricaneurs qui on l’imagine en ce moment se gaussent, que tordre le nez devant tout ce qui a des accents populaires -surtout si ça se vend, sinon ça peut devenir culte, éventuellement, pour prouver un certain esprit d’ouverture, hé, ho ! - populaire qu’on ne dira pas, ici, "même de qualité" ; puisqu’on ne qualifie jamais de "bourgeois de qualité" quoi que ce soit. Révélateur. Comme est révélateur l’embarras de son éditeur que la présence et le succès du grand Raoul dans son catalogue semblait gêner. Bah.

Raoul le gêneur, cible des ricaneurs. Pas pour ses nombreux lecteurs, en tout cas, peut-être trop populaires. On devrait vite se rendre compte (yek, yek) qu’il laisse un grand vide.
© Capture d’écran.

Hérésie bien révélatrice, qu’avec sa créativité folle (Une biographie le décrit comme "l’homme aux cent mille gags") reconnue par des dizaines de millions d’ouvrages vendus par Raoul et ses complices puisqu’on l’appelait aussi parfois, à un moment, "l’homme aux trois millions d’albums par an", au grand bénéfice de ce bon monsieur Dupuis, son éditeur, qui avait, de ce fait, du mal à contenir les sauts de cabri de monsieur Boulier, le comptable-maison. Bah.

Tout ceci rappelle que dans les années 1980/1990, des membres, frais émoulus, du staff éditorial de Marvel Comics riaient du dessin et de la narration de Jack Kirby, le "King of Comics", révolutionnaire du genre qui a cocréé la plupart des personnages-phares maison. En 1996, Marvel faisait faillite. Pour avoir couru après un public, pas forcément lecteur de BD à la base.

Raoul Cauvin la pierre tombale et le fossoyeur du bon goût ? L’éternité, cousine de la postérité, ne semble pas lui en vouloir.
© Marc Hardy.

Mais bon, Raoul était surtout, par delà les chiffres et comptes qui tournent la tête, un immense artiste, qui avait parfaitement assimilé, l’air de rien, les rouages, bien particuliers et uniques, de la BD à la sauce franco-belge. La rythmique, la syntaxe, l’élan, la représentation, les situations (exceptionnelles quand soudain la folie monte), la chute, la dynamique. Exemplaire.

Assimilé certainement mieux que les autres, puisque d’autres ont essayé de faire du Cauvin comme une recette, cela avait l’air facile : pas du tout en fait et c’était moins bien ! Raoul Cauvin était un auteur, un vrai, avec une limpidité que les mêmes beaux esprits ricaneurs, qui décidément ramènent tout à leur condition, confondent avec le simplisme. Et quel sens du dialogue, savoureux, aux formulations bien à lui.

Bon, voilà, Raoul est parti. Fidèle à ses convictions, il avait tenu, sans ostentation, à en prévenir ses lecteurs de l’issue prochaine. Le vide se fait déjà sentir pour ses fans, bien au-delà (yek, yek), même, des prévisions. Comme quoi...

Raoul Cauvin, capable de rire de tout. La mort le sait bien.
© Marc Hardy.

Tu t’en vas, Raoul, toi souvent précurseur prompt à flairer l’air du temps, alors que cette époque semblait faite pour toi, ta causticité, astucieusement camouflée sous ta bonhommie et ta légèreté. Comme tu aurais su rire derrière ta célèbre moustache, de tous ces barbu.e.s 2.0, moralisateurs en tous genres toujours prêt.e.s à dégainer leur goût pour le contrôle des autres. Émancipé.e.s forcené.e.s, winner.e.s et victimes chroniques tout à la fois, qui ont appris la réalité confortablement, devant un écran, de fumée, et qui s’empressent de marcher au sifflet -attention que pas une tête ne dépasse- pour réciter le catéchisme -OK gobeur ! - imposé par les GAFAM, histoire de faire regarder ailleurs que là où ça dérange. Hilarant, non ? Oui, une époque vraiment faite pour toi, le supposé ringard ! Dommage.

Allez, Raoul, maintenant que tu es là-haut, parmi tes pairs, tes égaux, n’en déplaise ; toi qui semblait sans ego -sûrement ton côté populaire et old school- salue tout le monde, comme toi figures du Journal de Spirou. Dis à Jijé que personne ne l’oublie et que son coup de pinceau reste magique. Demande à Tillieux de lever le pied, et pas que sur l’accélérateur, il avait encore tant d’histoires à nous raconter. Rassure Franquin, confirme à Morris qu’il avait bien compris la BD mieux que les autres, dis à Macherot que ses compositions restent toujours une référence et à Peyo, que son dessin à capturé l’essence du style franco-belge version comique, tandis qu’à Roba, tu susurres que son trait est une pure merveille. À René Hausman, tu dis que sans son jeu de plume et ses couleurs, la réalité est bien plus banale...

Et tant qu’on y est, tu te rabiboches avec Malik, ce serait ballot qu’entre vous deux un ange passe. À Eddy Ryssack qui t’a mis le pied à l’étrier, peux-tu dire que l’auteur de ces lignes ne s’est jamais remis de son Brammetje Bram/Colin Colas ?

Raoul Cauvin, forçat du scénario.
© Dupuis, Luc Cromheecke.
© Marc Hardy.

Ensuite, Raoul, après une partie de billard où tu auras engueulé deux ou trois personnes qui jouent comme un manche, sers-toi une bière, rafraîchissante, avec une bonne part de tarte al djote (tiède, je crois). Puis tu t’allonges, en espérant que l’éternité, si elle existe, soit le meilleur divan que tu aies jamais connu. Là, tu nous imagine encore cent mille gags et comme personne n’est éternel, tu nous les racontera un jour. Ce qui donne alors l’occasion de citer ta formule de conclusion favorite... à+.

(par Pascal AGGABI)

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