Paquet célèbre les cent ans de la parution du premier roman d’Agatha Christie

21 septembre 2020 5 commentaires
  • Née il y a 130 ans, Agatha Christie publia également son premier roman il y a juste un siècle. Un double anniversaire célébré par les Éditions Paquet, avec deux nouveautés notables qui viennent s'ajouter à la collection au ton moderne créée spécialement par l'éditeur.

Surnommée la reine du crime, Agatha Christie est née le 15 septembre 1890, il y a 130 ans. Rien ne prédisposait pourtant cette jeune Anglaise à régner en maîtresse incontestée de l’énigme policière à travers le monde. Rien, sinon un pari passé avec sa sœur !

Cette aînée qui a épousé un riche écrivain lui avait fait découvrir les énigmes bien ficelées de Sherlock Holmes et d’Arsène Lupin et a mis au défi sa cadette « d’écrire un roman policier dans lequel le lecteur serait incapable de détecter le meurtrier, même en ayant tous les indices en main comme le détective de l’histoire ».

Paquet célèbre les cent ans de la parution du premier roman d'Agatha Christie

Influencée par Le Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux, Agatha Christie, alors infirmière auprès des soldats de la Grande Guerre et coutumière des poisons, écrit en 1917 un huis clos contemporain de son époque. Elle mêle un soldat blessé sur le front, Hastings dont elle fera son narrateur principal ; la bonne société victorienne dont elle est issue ; ainsi qu’un étrange petit détective belge très apprêté. Les piliers principaux de La Mystérieuse Affaire de styles, et qui deviendront les éléments d’une recette qui fera sa fortune.

Envoyé à plusieurs éditeurs, il lui faut pourtant attendre octobre 1920 pour que ce premier roman soit publié, soit il y a presque cent ans. Et 1932, avant qu’une traduction française ne paraisse. Mais pour Agatha Christie, le problème est tout autre : le manque de ressources financières de son mari la pousse à transformer son essai. Elle déroule le même concept jusqu’à ce que Le Meurtre de Roger Ackroyd lui apporte enfin un début de célébrité en 1926, consacrant en même temps son célèbre détective qui sait si bien faire fonctionner ses petites cellules grises. Le reste, avec deux milliards de livres vendus, appartient à l’Histoire de la littérature...

Agatha Christie en bande dessinée

Le phénomène mondial qu’est devenue Agatha Christie ne pouvait pas éviter la bande dessinée, que cela soit dans le personnage en elle-même et sa fameuse disparition lorsque son mari lui annonce son intention de divorcer en 1926, et surtout dans l’adaptation de ses romans. Pour cette seconde partie, c’est sous l’égide de Didier Pasamonik qu’Hachette BD lance les premières adaptations à la fin des années 1980 sous le label de la collection Le Masque.

Deux adaptations d’un même succès populaire : à droite, la version de Claude Lefrancq repris ensuite par Emmanuel Proust ; à gauche la nouvelle version de Paquet.

Au début des années 1990, le suivant à oser s’y frotter n’est autre que le plus fameux des scénaristes-écrivains de romans policiers expert en bande dessinée (nous y reviendrons). Vous l’aurez reconnu, André-Paul Duchâteau supervise l’adaptation des plus mythiques romans d’Agatha Christie auprès de l’éditeur Claude Lefrancq.

Lorsque ce dernier ferme boutique quelques années plus tard, les différents enquêteurs de la collection BDétectives sont éparpillés. Si Soleil récupère d’emblée les auteurs qui réalisent Sherlock Holmes et Rouletabille, il faut attendre quelques années avant que les accords concernant les œuvres d’Agatha Christie n’aboutissent. Finalement, c’est l’éditeur Emmanuel Proust qui remporte la mise, publiant 24 tomes de 2002 à 2013, à savoir les cinq rééditions de Claude Lefrancq et dix-neuf nouveautés.

Début 2014, la nouvelle tombe : les Éditions Paquet rachètent Emmanuel Proust éditeur. Et, concernant les adaptations d’Agatha Christie, Pierre Paquet prend le temps de la réflexion... C’est en 2017 qu’il relance la licence en choisissant d’abandonner la formule du 46 planches et d’une ligne vintage pour oser un format moderne de 62 planches, et un style associé. Pas moins de trois albums paraissent simultanément fin 2017 : bien sûr Hercule Poirot avec Le Crime de l’Orient-Express, mais aussi Miss Marple et d’autres héros d’Agatha Christie moins connus, Les Beresford.

Des effets de mise en page modernes apparaissent au gré des pages des Beresford

L’incontournable centenaire

Avec ces trois premiers opus au ton à la fois respectueux mais bénéficiant d’une mise en page et d’une graphisme moderne, Paquet a su démontrer un réel investissement et une volonté de dépoussiérer l’œuvre. Plusieurs titres ont suivi, dont le tout récent ABC contre Poirot paru en juin dernier.

Dans ce récit où un serial killer frappe au hasard de l’alphabet, Brémaud & Alberto Zanon ont une fois de plus démontré un réel talent en se réappropriant cette étrange et fascinante enquête d’Hercule Poirot : expressivité des personnages, jeu des architectures, variété des cadrages maintenant une grande lisibilité en dépit du nombre élevé de cases et de dialogues par page.

Une réussite qui se poursuit avec les deux albums qui célèbrent le centenaire de la première publication d’Agatha Christie en octobre 1920 : l’adaptation respective de ce premier livre La Mystérieuse Affaire de styles, et celle du roman le plus vendu au monde, à savoir Les Dix Petits Nègres. Scénariste de ce dernier, Pascal Davoz nous explique comment cette aventure a débuté : « J’avais déjà scénarisé plusieurs albums chez Paquet, et l’éditeur Pol Beauté m’a demandé si cela me plairait d’adapter l’un des romans d’Agatha Christie. J’ai directement accepté, ayant lu et apprécié ses livres étant jeune. L’éditeur m’a proposé de m’attaquer aux "Dix Petits Nègres", sauf qu’il me demandait de le réaliser en soixante-deux planches. Après avoir analysé le livre, je me suis rendu compte que je courais au massacre avec une telle pagination. À cause des nombreux dialogues, des personnages principaux qui doivent coexister, et du final incontournable qui nécessite plusieurs pages, il m’en fallait finalement 78 ! »

Les personnages d’Ils étaient dix par Pascal Davoz & Callixte

« J’ai alors proposé de le terminer en une forme de roman illustré, résumant la conclusion par un long texte avec des illustrations. En effet, le dessinateur Callixte n’avait pas le temps de réaliser les 80 planches dans les temps impartis, afin que la publication coïncide avec cette date anniversaire. Comme les dix dernières pages sont indépendantes du reste du roman, se déroulant des années plus tard, en dehors de l’île, dans une autre ambiance et avec d’autres personnages, nous avons décidé de demander à un autre dessinateur de s’en charger, et Georges Van Linthout a aimablement accepté. Comme Callixte a réalisé les couleurs de tout l’album, l’ensemble reste homogène ! »

Pascal Davoz
Phot : Charles-Louis Detournay.

« Au départ, j’étais hésitant, concède Georges Van Linthout. Il fallait que j’entre dans le style d’un autre dessinateur sans préparation et je n’avais que quelques semaines pour réaliser les onze planches. J’ai fini par accepter un essai sur une demi-planche, qui a convaincu, alors j’ai foncé pour relever le défi ! En effet, Callixte travaille en numérique, moi sur papier, il fallait accorder ces deux techniques. De plus, comme certains décors comme la villa étaient déjà réalisés, je devais me les approprier pour y animer mes personnages. J’ai heureusement eu assez de facilité à me couler dans un style proche de celui de Callixte qui est très clair. Une autre difficulté résidait dans les cases qui montraient la résolution d’un crime avant que l’autre dessinateur ne l’ait dessiné, et introduire des objets importants sans savoir comment il allait les présenter ! Finalement, ce jeu de piste m’a beaucoup amusé, puis ça fait partie du métier : il arrive fréquemment et depuis toujours que les dessinateurs se donnent des coups de main ! »

Georges Van Linthout
Photo : DR.

Si ce changement de dessinateur après 67 planches est effectivement une surprise à la lecture, il ne nuit nullement à la qualité de l’album : Pascal Davoz propose une adaptation rythmée, alternant les discussions et quelques moments d’actions qu’il souligne plus particulièrement, tandis que le trait clair de Callixte permet non seulement de différencier tous les personnages d’un clin d’œil, tout en proposant de très beaux paysages et décors anglais.

Un titre incommodant

Restait pourtant encore un autre défi qui allait surprendre les auteurs en plein travail, le changement de titre de l’album, qui avait une incidence sur la couverture et certaines cases. Comme nous le détaille le scénariste Pascal Davoz : « En cours de réalisation, l’éditeur m’a informé que le titre allait être modifié en "Ils étaient dix" et que nous devions bien entendu nous adapter. En réalité, le titre de la version américaine avait déjà été modifié du vivant d’Agatha Christie en 1940, ainsi que dans la version anglaise en 1985. Ici, son arrière-petit-fils qui gère maintenant ses droits, a souhaité étendre cette modification au titre français. »

Le premier roman d’Agatha Christie

Excellente démonstration de la diversité et de la qualité des différentes adaptations, le second album qui vient de paraître La Mystérieuse Affaire de styles change complètement d’univers, tout d’abord graphiquement avec l’étonnante ligne claire de Romuald Gleyse, puis dans le traitement du scénariste Jean-François Vivier, qui est lui parvenu à rester dans la norme des 62 planches.

« J’ai eu le même problème de la pagination trop restreinte sur la conclusion, explique Jean-François Vivier. Et j’ai imaginé une double page en fin de récit, présentant un jeu de l’oie avec 60 petites cases de bande dessinée. Ce qui avait l’air de correspondre à tout le monde, sauf qu’au moment où le dessinateur a attaqué la double page, il m’a indiqué que ce défi graphique était impossible à réaliser, et que cela allait lui prendre un mois de plus que prévu. Je me suis donc remis en urgence au travail pour synthétiser la résolution de l’enquête, et finalement, cela a coulé de source. Ce qui n’était pas facile car souvent le dernier chapitre des romans d’Agatha Christie demeure très dense, et il ne fallait pas générer de sentiment d’étouffement en bande dessinée. »

Jean-François Vivier
Photo : Charles-Louis Detournay.

Ne bénéficiant pas d’un huis-clos aussi spacieux que l’île du Nègre (pardon, l’île du Soldat), le scénariste propose des astuces graphiques qui présentent tantôt le plan de la maison, tantôt un rappel graphique des différents indices, afin de s’assurer de bien présenter tous les détails importants au lecteur pour qu’il puisse se prendre au jeu de la résolution, sans non plus les mettre trop en exergue afin de ne pas briser l’effet de surprise : « Ces éléments graphiques permettent de bousculer un peu le rythme très dialogué de l’album, nous explique le scénariste. De plus, il y a beaucoup d’éléments que je dois placer en permanence, ce qui me demande de travailler avec finesse et méthode pour tout mettre dans le récit, au juste niveau. À la lecture du roman, on peut passer sur des détails qui semblent anodins à première vue, et qui se révéleront plus importants plus tard. Avec la bande dessinée, comment dessiner ces éléments sans que le lecteur ne comprenne directement les ressorts du meurtre ? J’ai rencontré cette difficulté lorsqu’un personnage remarque un élément dans la chambre de la défunte. Dans le roman, le lecteur passe rapidement sur ce détail car il ne voit pas ce que regarde le personnage. Mais cela s’avère beaucoup plus compliqué en bande dessinée, car il faut montrer la scène, sans dévoiler le pot aux roses. Il faut donc distiller les éléments sans nuire à la construction du récit. »

La Mystérieuse Affaire de Styles par Jean-François Vivier & Romuald Gleyse

Un débutant inspiré

L’autre vraie découverte de cette Mystérieuse Affaire de styles réside dans le chef du dessinateur, particulièrement investi et rigoureux alors qu’il s’agit ici de son tout premier album !

« Nous avions proposé un projet chez Paquet qui se déroule dans les années 1930, nous explique Jean-François Vivier. L’éditeur avait accroché, tout en nous faisant remarquer que débuter par une série restait assez ambitieux.. Il nous a alors proposé d’intégrer la collection d’Agatha Christie : impossible de refuser ! D’ailleurs, le style de Romuald qui rappelle ceux de Floc’h, Chaland ou Swarte convenait bien à cette intrigue qui se déroule en 1917. En revanche, l’objectif étant de le sortir pour les cent ans de la première parution du roman, nous ne pouvions pas traîner en route. Et je dois avouer que pour un premier album, Romuald a tenu le rythme en réalisant globalement deux planches par semaine. »

La Mystérieuse Affaire de Styles par Jean-François Vivier & Romuald Gleyse

Ces différents albums génèrent ainsi un véritable esprit de collection, tout en disposant d’une vraie interprétation différente sur chaque album. Il n’est jamais question de facilité, l’investissement des auteurs se ressent du début jusqu’à la fin. Ce traitement varié permet d’ailleurs de se rendre compte que les récits d’Agatha Christie restent très modernes, comme l’expliquent les deux scénaristes interviewés, en guise de conclusion : « L’adaptation de "La Mystérieuse Affaire de Styles" s’est accompagnée pour ma part d’une vraie redécouverte d’Agatha Christie qui n’a rien perdu de son charme, malgré des intrigues qui ont cent ans, au contraire d’autres romanciers qui sont aujourd’hui plus compliqués à lire », explique J.-F. Vivier.

« En effet, Agatha débordait d’esprit et de subtilité renchérit Pascal Davod, Au point qu’elle est restée indémodable. Pour ma part, je remettrais bien le couvert, et si je devais choisir, j’opterai pour "La Mort d’Hercule Poirot". »

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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