Paris 2119 : l’interpellant futur de Zep et Dominique Bertail

22 janvier 2019 1 commentaire
  • Après la réussite de son précédent album "The End", Zep revient avec un nouveau one-shot. Cette fois un album d'anticipation, un domaine qui l'attirait depuis longtemps. Magnifiquement dessiné par Dominique Bertail, "Paris 2119" pose des questions pertinentes, tout en maintenant un bon équilibre entre réflexion et divertissement.

Zep nous avait expliqué lors d’un précédent entretien pour The End, qu’il voulait s’essayer au récit d’anticipation : « Initialement, j’avais envie de parler de Paris dans cent ans, en suivant ce couple aux approches si différentes, et en imaginant un Paris aux rues vides, car les habitants ne sortent plus de chez eux. Nous n’en sommes pas loin d’ailleurs : nous pouvons déjà créer un petit monde à partir de chez nous via la révolution numérique et discuter avec nos amis sans devoir les voir.

Le genre que nous avons choisi, l’anticipation, nous donne l’occasion de pousser ce concept jusqu’au bout, avec les discussions en visio qui monopolisent les relations, aux dépens des rencontres physiques.

D’un autre côté, les déplacements en avion devraient drastiquement diminuer dans quelques années : si on applique les décisions de la COP 21, on ne pourra plus aller faire un city trip à Barcelone avec des billets low cost à 35 €. Seuls les riches devraient encore pouvoir voyager. Encore faut-il que les gouvernements des différentes nations parviennent à appliquer ces lois... En France, les Gilets jaunes font la révolution suite à la taxation du Diesel. En Suisse, cela fait cinq ans que la loi sur le CO2 doit être appliquée, mais personne ne s’y attèle, car personne n’a d’intérêt immédiat.

Je crois pourtant que ces principes seront appliqués tôt ou tard, ce qui aura donc un impact sur notre mobilité et devrait renforcer l’aspect virtuel. Comme l’on ne pourra plus voyager, on ira visiter virtuellement Dubaï tout en restant dans son studio, par exemple. Un nouveau boom virtuel est donc en préparation. »

Paris 2119 : l'interpellant futur de Zep et Dominique Bertail

En poussant ce raisonnement, Zep a imaginé un futur où la téléportation a non seulement été inventée, mais où cette révolution scientifique serait presque devenue l’unique moyen de se déplacer. Quasiment plus de voiture, plus d’avion... Certes, le métro existe encore, mais la plupart des personnes préfèrent se téléporter via la cabine « Transcore ». En cette année 2119, tout est ultra-numérique et donc connecté : chacun est systématiquement scanné et reconnu dans les espaces publics et privés. Les clones, les drones et les hologrammes sont monnaie courante.

En rupture avec ces Parisiens qui sortent peu de chez eux, Tristan rejette le plus possible la numérisation. Marginal, il continue à prendre le métro, à marcher dans les rues. À l’inverse, sa compagne Kloé est une adepte des déplacements intercontinentaux via le Transcore. Pourtant, au cours de ses déplacements à pied, Tristan commence à constater des comportements préoccupants, des situations anormales. Serait-ce lié à l’abus d’utilisation du Transcore, dont sa compagne est si accro ? Il se met en quête et tente de comprendre ce que camoufle réellement cette téléportation...

Un Paris angoissant et envoûtant

La première collaboration entre Zep et Dominique Bertail s’était concrétisée avec la série Infinity 8, dirigée par Trondheim. Dès lors, il semblait logique que ce soit Rue de Sèvres qui accueille ce nouveau one-shot, Zep continuant d’alterner les récits de jeunesse et les albums plus adultes.

L’auteur de Titeuf avait écrit, découpé et storyboardé l’album, avant de le confier aux bons soins de Dominique Bertail. D’emblée, l’on est happé par l’ambiance singulière de ce récit, dans lequel Paris s’impose directement comme le personnage principal. On profite d’une belle narration, car les éléments d’anticipation arrivent doucement, presque insidieusement, jusqu’à aboutir au concept de la téléportation, facilement compréhensible pour le lecteur (qui n’a pas rêvé de pouvoir changer de lieu en un claquement de doigt ?) jusqu’à parvenir à un envers du décor peu reluisant...

« J’ai volontairement réalisé un découpage aéré pour que Dominique puisse s’approprier le récit, nous explique Zep. Dans mon storyboard, je suis resté axé sur la mise en scène pour qu’il puisse décider des rues et des quartiers de Paris qu’il voulait dessiner. C’est d’ailleurs Dominique qui a choisi de placer une partie du récit dans la Tour Eiffel, et qui a imaginé ces zones préservées de la ville où il ne pleut pas. »

« Ce concept graphique me permet de composer les images de manière très franche, enchaîne le dessinateur, Tout en représentant l’univers de chacun des personnages : immaculé pour Kloé, l’Executive women, gris et terne pour Tristan le nostalgique... Ce concept allait de pair avec la téléportation, où l’on peut passer d’un endroit à l’autre en un instant, et donc d’un lieu où il pleut à un emplacement ensoleillé. Cela faisait écho à ma perception du Paris d’aujourd’hu, qui me semble de plus en plus dichotomique, à deux vitesses : le Paris de Belleville et d’autres quartiers comme le 13e arrondissement, avec de plus en plus de pauvreté, sale ; à l’opposé, le Paris touristique, de plus en plus entretenu et flamboyant. Et j’aime ces deux parties ! »

Écrit en même temps que le précédent The End, Paris 2119 transporte une nouvelle fois le lecteur dans un monde proche de nous et qui interpelle. On retrouve d’ailleurs des thématiques communes, comme celles de la puissance des arbres. Zep joue sur cette analogie en présentant deux saules jumeaux, l’un situé à Paris et que les Parisiens connaissent bien, et un second, fictif, implanté à Londres. Tels deux patriarches, ils semblent veiller sur le genre humain...

Paris 2119 distille un certain suspense, surtout intéressant pour les questions qu’il suscite dans la tête du lecteur. Les choix qui actuellement s’imposent à nous nous conduiront-ils vers une civilisation déshumanisée ? Les efforts à consentir pour contenir le plus possible le réchauffement climatique se fera-t-il aux dépends de notre liberté ? Faut-il alors faire confiance à la science pour compenser les limites que nous devons nous imposer ? Aveuglément ?

Ces questions entrent en résonance avec l’envoûtant Paris futuriste imaginé par Dominique Bertail. Les cassures nettes de protection climatique et les modifications apportées aux monuments publics sont un appel à redécouvrir une ville que l’on croyait connaître.

Se démarquant du graphisme léché qu’il utilise dans Ghost Money, Bertail s’autorise des hommages, notamment à Moebius pour mieux exprimer els sentiments de ses personnages. Un dessin qui apporte plus de réalisme aux environnements, cassant l’aspect artificiel que l’on peut ressentir lors de la création d’univers d’anticipation trop propres.

« J’ai lutté des années pour m’éloigner du graphisme de Moebius, nous confie Dominique Bertail, Cette influence était si forte qu’elle m’empêchait d’évoluer naturellement. Maintenant, je pense que j’ai réalisé assez d’ouvrages et travaillé suffisamment de pistes graphiques pour m’autoriser à le laisser remonter à la surface, sans forcer. Et c’est venu en lisant le storyboard, car je me suis dit que le récit débutait comme dans Le Garage hermétique. En hommage, j’ai d’ailleurs délibérément repris une case de cet album.

Au-delà de Moebius, le graphisme de cet album s’inspire aussi de ceux de Bilal, de Mézières et d’autres. Plus simplement, j’ai laissé remonter toutes les influences de la fin des années 1980, quand j’étais adolescent : que cela soit en bande dessinée, mais aussi dans la musique, l’art contemporain, les films, car j’avais besoin d’une cohérence esthétique sur l’ensemble de l’univers que je dessinais. J’ai donc été piocher dans une période particulière de ma mémoire.

Et pour créer un futur crédible, je devais lui inventer un passé, bien que ce soit le futur par rapport à nous. À mes yeux, Paris est composé de strates (Louis XIV, Napoléon, Haussmann, etc.), et si je ne créais qu’une strate futuriste complémentaire, cela serait trop artificiel. J’ai donc imaginé un courant d’art brutaliste qui a vieilli et rouillé. Ces piques métalliques rajoutent également un peu d’angoisse dans la ville, comme un néo-Buren envahissant et intrusif, qui prendrait de la place dans l’espace public, tout en détruisant de l’intérieur les monuments historiques, tel un virus. En même temps, tout n’est pas non plus raisonné : j’ai laissé de la place pour l’improvisation, comme une balade que l’on remplit à l’intuition, tel un haïku.

L’album n’est d’ailleurs pas un livre à thèse, c’est plus un livre à intuition, qui capte les angoisses et l’espoir du moment, pas du tout à l’échelle planétaire, mais au niveau de l’humain, de celui de ce jeune couple. »

Même si le propos du récit n’est pas écologiste, Zep saisit cependant l’occasion pour exprimer sa vision du futur : « Pour moi, l’avenir de l’Homme s’écrira dans la manière dont il fera alliance avec le monde qu’il habite. Nous ne devons pas croire que nous allons domestiquer la planète comme si nous en étions les maîtres. Selon les modèles, il nous reste entre deux et trente ans pour modifier radicalement notre façon de vivre pour éviter la fin de l’humanité. Quoiqu’il en soit, cela reste assez court. Et si on continue à anéantir ce qu’on utilise dans la lignée de ce que l’on consomme’aujourd’hui, la prochaine génération n’aura pas d’autres choix que de crever sur place. Comme personne n’aime le changement, on recule. On va donc attendre qu’il soit trop tard pour prendre des mesures, ce sera donc impactant pour l’humanité, ne nous voilons pas la face... »

Loin d’un récit militant, Paris 2119 suit les codes du récit d’anticipation, avec ses projections, ses questions sur notre monde d’aujourd’hui et ce qui va se passer demain, les dérives d’un potentiel progrès, un homme seul confronté à une menace qui le dépasse. Au-delà du thriller, la force du propos réside dans les interrogations qu’il suscite, notamment dans l’évolution contrainte que notre société va devoir subir.

Un bel album, très réussi dans son approche graphique, avec un prix de 17 € pour 80 planches envoûtantes. Les plus séduits pourront opter pour la version limitée qui propose les planches au lavis et un dossier de recherche complémentaire. Quant à nous, nous espérons retrouver ce nouveau tandem d’auteurs dans une prochaine réalisation.

Zep et Dominique Bertail
Photo : Charles-Louis Detournay.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Sur le même sujet et par le même auteur, lire La plus belle des fins du monde... signée Zep

 
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1 Message :
  • "Je crois pourtant que ces principes seront appliqués tôt ou tard, ce qui aura donc un impact sur notre mobilité et devrait renforcer l’aspect virtuel. Comme l’on ne pourra plus voyager, on ira visiter virtuellement Dubaï tout en restant dans son studio, par exemple. Un nouveau boom virtuel est donc en préparation."

    Sauf que l’informatique pollue énormément aussi. Il faut énormément d’énergie, d’eau et de ressources en matières premières fossiles pour produire des ordinateurs et refroidir les data centers. Il faut des guerres pour piller les pays qui possèdent des métaux rares L’électronique coûtera de plus en plus cher. Le pétrole ne coûtait pas grand chose il y a siècle. Dans un siècle, un giga octet de stockage coûtera beaucoup. Donc, voyager virtuellement sera aussi réservé aux riches. La seule solution pour que l’humanité survive plus longtemps, c’était le nomadisme. Mais c’est un peu tard, il fallait y penser il y a quelques milliers d’années.

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