Patrice Leconte : « Transposer une BD au cinéma peut être un piège. »

19 novembre 2011 3 commentaires
  • Lorsque nous l’avons rencontré, il n’avait pas encore vu le {Tintin} de {{Spielberg}}. Néanmoins, si quelqu’un a un avis pertinent sur ces transpositions de BD à l’écran qui se multiplient actuellement, c’est bien lui. En effet, avant d’être le cinéaste à succès que l’on sait ({Les Bronzés, Ridicule, Tandem, Le Mari de la coiffeuse}…), {{Patrice Leconte}} a dessiné dans {Pilote} pendant cinq ans, au début des années 1970.

Vous travaillez actuellement à votre premier film d’animation, Le Magasin des suicides, d’après le roman de Jean Teulé. Est-ce un travail très différent que celui qui consiste à réaliser un film avec des acteurs en chair et en os ?

C’est assez curieux : on peut se demander, vu de l’extérieur, ce que fait un réalisateur de films en prise de vue réelles dans l’animation. On m’interroge : « quel est ton travail ? Tu fais quoi, toi, sur ce film ? »

La réponse est que je fais la même chose ! J’ai écrit le scénario, j’ai écrit les dialogues, j’ai dirigé des comédiens, sauf que je ne les ai pas dirigés physiquement mais vocalement. On a décidé du casting en faisant des dessins des personnages, imaginant celui-ci comme ceci, celui-là comme cela, celle-là un peu plus rondelette, etc…

Ensuite, j’ai fait la mise en scène, décidant ici d’un gros plan, là d’un plan d’ensemble, ensuite d’un panoramique… Voilà ! Donc, c’est le même exercice, exécuté, si on veut, d’une manière différente.

Par rapport à la prise de vue réelle, l’animation présente des tas d’avantages. Par exemple, dans le dessin animé, on n’est pas soumis à la météo. En prise de vue réelle, quand le temps se couvre, qu’il se met à pleuvoir et qu’on ne peut pas terminer une séquence, on est vert ! Dans un dessin animé, la météo vous laisse peinard !

Le film d’animation permet également de ne pas avoir à affronter les éventuels caprices des acteurs ! Parce qu’on fait faire ce que l’on veut aux personnages, tranquillement ! Je dis ça alors que je n’ai jamais eu beaucoup à me friter avec des acteurs ou des actrices dans mon métier… Mais ce qui est formidable et unique au monde avec des personnages dessinés, c’est que vos acteurs deviennent des marionnettes ! Ceci dit, sincèrement, ça m’a manqué de ne pas bénéficier de l’invention des acteurs, de leur humanité, de leur apport. Mais il est vrai que de devoir et de pouvoir tout décider, c’est inouï, ça m’a botté ! Je travaille sur Le Magasin des suicides depuis quatre ans. C’est long, mais ça m’a plu !


Le magasin des suicides - Bande annonce [VF] par Mister3ZE

Envisageriez-vous d’adapter une bande dessinée en film ? Je crois me souvenir qu’à une époque vous étiez pressenti pour Blueberry. Cette idée vous tenterait-elle ?

Tout dépend de la bande dessinée. J’ai été frôlé, approché, plusieurs fois. Pour Blueberry, en effet, et même pour Tintin, figurez-vous ! Il y a eu aussi un projet Marque jaune d’après Jacobs ; ce n’est pas que j’étais sur le coup, mais on m’avait contacté.

Pour Tintin, j’ai dit non, parce que je trouvais l’œuvre d’Hergé inadaptable. Je tiens à préciser que je n’ai pas encore vu le film de Spielberg à l’heure où je vous parle.

La Marque jaune ne s’est jamais fait, et je trouvais bien que ça reste une bande dessinée. Point ! Je n’ai pas réalisé de film adapté de Blueberry pour d’autres raisons. J’ai une admiration sans borne pour Jean Giraud et pour l’imagination de Jean-Michel Charlier : ce sont deux maîtres absolus, des génies de la BD. Ce n’est donc pas leur œuvre que je mets en cause : c’est juste que je n’ai pas l’esprit western, voilà ! Et je n’aime pas beaucoup les chevaux ! Enfin, j’ai pensé que je ne saurais pas faire… J’ai peut-être eu tort !

En revanche, le seul projet qui a failli aboutir, même s’il ne s’est jamais fait, c’est une bande dessinée de Tronchet que j’adorais : Houppeland, une histoire complètement barrée d’un Noël obligatoire tous les jours. J’ai écrit l’adaptation et j’ai adoré faire ça. Le film était très avancé, le casting était en place, les premiers repérages en cours et puis tout a capoté, pour une histoire de financement qu’on n’a pas trouvé. Le producteur m’a dit : « je n’arrive pas à monter l’affaire, il vaut mieux tout arrêter ». Et ça ne reprendra jamais, parce que quand les projets passent, je n’y retourne jamais. Ce n’est pas gai, mais c’est comme ça ! Voilà : la seule adaptation d’une BD que j’aurais pu réaliser, c’était Houppeland

Patrice Leconte : « Transposer une BD au cinéma peut être un piège. »
"Le Magasin des suicides", en salle en 2012.

Vous n’êtes donc pas opposé au principe d’adapter une BD au cinéma.

Non, en soi, l’idée n’est pas sotte. Je sais bien pourquoi des bandes dessinées, aux États-Unis et en France, s’adaptent facilement : c’est parce que les producteurs ne sont pas tous de grands lecteurs. Or, quand ils lisent une BD (ce qui est quand même plus facile que de lire un roman), ils voient déjà un peu le film, ils voient à quoi celui-ci va ressembler et ils achètent les droits de la BD en question.

Mais je ne crois pas que toutes les bandes dessinées soient adaptables.
Il y a quelques années, par exemple, et sans le relire, je m’étais emballé à l’idée d’adapter Gil Jourdan. Parce que j’adorais cette série de Maurice Tillieux, ses dialogues, ses personnages… J’en ai parlé à un producteur qui m’a dit « moi aussi, j’adorais Gil Jourdan ». Et chacun dans notre coin, on a relu tous les Gil Jourdan, ou presque tous. Puis on s’est rappelé, et on s’est dit que non, on ne pouvait pas en faire des films. C’est merveilleux que ça existe en bande dessinée, mais ce n’est pas un bon service à rendre à cette BD que de la transposer à l’écran. La matière n’en est pas suffisante pour passer le cap. Les scénarios sont rigolos et plaisants, mais pas assez… Enfin, je ne sais pas… Ça peut être un piège, voilà ce que je voulais dire.

Parce qu’il manque le graphisme. Une BD, c’est un scénario et un dessin, mariés l’un à l’autre. À partir du moment où une BD devient un film, il n’en reste plus que le scénario. La partie graphique disparaît.

Oui. Ceci dit, il y a eu aux États-Unis de très bonnes expériences, de très bons films adaptés de bandes dessinées, d’après les Marvel comics notamment. Des réussites exemplaires, rendues possibles par les effets spéciaux actuels. Tous les Spider-Man sont géniaux…

Mais quand on voit ce que le génial Barbarella de Forest est devenu entre les mains de Roger Vadim, il ne nous reste plus que nos yeux pour pleurer ! Quant à ce que Paul Boujenah a fait de Gaston Lagaffe, c’est pitoyable ! La magie, l’humour, le graphisme : tout fout le camp, tout est perdu ! Tout le charme, tout le plaisir qu’on a eu à lire la bande dessinée est perdu ! À part les comics Marvel adaptés par les Américains, je ne sais pas quelles seraient les éventuelles BD très joliment adaptées au cinéma… Je ne sais pas, je cherche…

"Le Magasin des suicides"

Auriez-vous envie de refaire de la bande dessinée comme scénariste ?

C’est une idée qui ne m’a jamais effleuré. Je ne sais pas si je saurais refaire ça aujourd’hui. Mon imagination est sans fin, mais pas sans fond. Je ne sais pas si j’aurais du temps ou l’esprit disponible. En tout cas, je sais que je ne pourrais pas refaire de la BD comme dessinateur. Je ne saurais pas : je n’ai pas dessiné pendant trente ans… Mais écrire des scénarios pour la BD ? Cela m’est difficile de dire non et cela m’est difficile de dire oui.

Et si un dessinateur que vous aimez bien, dont vous aimez le style, vous proposait d’adapter un de vos romans en BD ? C’est ce qui est arrivé à Jean Teulé, avec Le Montespan ou Je, François Villon

Alors ça, pour le coup…, autant je n’aimerais pas adapter un de mes romans au cinéma -parce que je ne sais pas très bien ce que je pourrais lui apporter de plus- autant je pourrais être tenté par une adaptation intelligente, maligne et sensible par un dessinateur que j’estimerais passionnément, évidemment (sinon ce n’est pas drôle !). Je n’avais jamais envisagé cette possibilité, mais j’aurais du mal à dire non !

(par Marc Dacier)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.


Lire une autre interview de Patrice Leconte par Didier Pasamonik (mai 2007)

Photo de P. Leconte (c) DR.
Images : (c) Leconte, Teulé, Diabolo Films / Régis Vidal & Florian Thouret.

 
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3 Messages :
  • Si certaines bd ne sont pas intéressantes à adapter, c’est que les films existent déja, soit que l’auteur de la bd se soit inspiré (comme Jacobs dans La Marque Jaune, reprenant en particulier M le Maudit, Hergé pour l’île noire reprenant beaucoup des 39 Marches d’Alfred Hitchcock ou quelques Blueberry reprenant l’argumentaire de certains westerns) ou l’inverse, comme le Gil Jourdan La voiture immergé qui fut pompé dans Maléfices d’Henri Decoin d’après Boileau-Narcejac (roman comme film datant d’après la publication de l’album), ou le Tif et Tondu "la matière verte" (plagiée dans Flubber) ou le Grand combat (Freddy les griffes de la nuit).

    Certaines adaptations sont formidables, comme le film Les Petits ruisseaux de Pascal Rabaté d’après sa BD, les acteurs amenant une humanité plus difficile à percevoir en dessin.

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  • Sages paroles, Monsieur Leconte. Il semble qu’en France, de nombreux cinéastes/adaptateurs cherchent à cartonner sur la popularité de personnages connus en BD, mais le résultat est en général assez médiocre, tant au niveau du film (généralement bancal) que du respect à l’esprit de l’oeuvre adaptée.

    Oui, les Michel Vaillant (qui fait bailler !), Blueberry, Iznogoud (un film qui avoue son défaut !°), et les films consacrés aux Dalton ou à Lucky Luke ne resteront pas gravés dans l’esprit des cinéphiles, comme certains Asterix (je mets à part celui de Chabat avec Cléopatre !!). Même si certains ont obtenues d’importants succès en sallles !!

    Au fait, qui se souvient du film "Les WC étaient fermés de l’intérieur", adaptation des Bougret et Charolles de Gotlib réalisée vers 1975 par un certain Monsieur Leconte ? Hûm hûm...

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    • Répondu le 19 novembre 2011 à  21:36 :

      qui se souvient du film "Les WC étaient fermés de l’intérieur"

      Même Mr Leconte préfère ne pas s’en souvenir (ça a failli lui couter sa relation avec Jean Rochefort).

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