Patrick Abry : « Le mobile permettra d’expérimenter, de promouvoir et de travailler le fond de catalogue. »

12 avril 2009 3 commentaires
  • L’éditeur Xiao Pan, le spécialiste du manhua, se lance courant avril dans l’aventure du téléphone mobile, nouvel eldorado des éditeurs de BD. Patrick Abry, fondateur et directeur de Xiao Pan, explique sa philosophie sur le sujet.

Entre tous les acteurs qui sont apparus récemment, pourquoi avoir choisi Extra Live et son portail Choyooz pour diffuser vos BD sur les mobiles ?

D’abord, ils ont été les premiers à me présenter un projet qui tenait la route, et puis, c’est très important dans les affaires, il y a l’aspect relationnel qui est entré en jeu. Nous étions relativement sur la même longueur d’onde, donc pourquoi pas ? Aujourd’hui, tout le monde se cherche dans ce domaine là, que ça soit les opérateurs ou les pourvoyeurs comme eux. Je démarre avec eux, mais je ne leur ai pas cédé tout mon catalogue. Il y a une exclusivité sur un certain nombre de titres. On verra comment ça se passe au fil du temps.

Patrick Abry : « Le mobile permettra d'expérimenter, de promouvoir et de travailler le fond de catalogue. »
Chroniques de Pékin
Ed. Xiao Pan

Quel a été le critère de choix des albums ?

Je ne voulais pas mettre d’un seul coup sur mobile un album de 46 pages. J’ai donc axé mon choix sur les albums qui ont des chapitres, à l’instar des mangas. Pour la série My Way, les chapitres peuvent même être lus indépendamment les uns des autres. C’est encore plus intéressant pour nous. Les gens ne sont pas obligés de tout télécharger pour comprendre. C’est important pour le coût. On fait beaucoup d’albums couleur, et chez nous c’est au moins 12,50 €. Un lecteur manga a l’habitude de payer ses albums noir et blanc 4 ou 5 €, ce qui est déjà une dépense non négligeable. On peut envisager sur certains albums un découpage qui permet de télécharger par morceaux et de pouvoir entrer dans le catalogue avec un coût très inférieur.

Le communiqué de presse indique une diffusion sur les téléphones mobiles européens. Il y a des projets de traduction ?

Dans les négociations que Choyooz mène avec les opérateurs, il y a des portes ouvertes vers les partenaires d’Orange ou SFR dans les autres pays. C’est à voir. Pour l’instant, rien n’est pas signé, mais c’est envisagé.

Et en France, vous serez diffusé par qui ?

Pour l’instant, Bouygues, iPhone, avec qui nous négocions directement, et un certain nombre de petits opérateurs.

My Way (t3)
Ed. Xiao Pan

Vos albums sont très graphiques. Vous ne craignez pas qu’il y ait une perte dans la représentation de ces images superbes sur mobile parce qu’elles sont découpées ?

C’est le risque. On a essayé de choisir des albums où les cases n’étaient pas trop entrelacées pour éviter ce genre de problèmes. Mais dans Butterfly par exemple, il y a des images qui ne sont pas toujours découpées en cases. De toutes façons, les mangas ont le même problème. Il y a beaucoup de pleines pages, de cases imbriquées. Et puis il y a une chose qui va manquer, c’est le sens de lecture, l’agencement des cases dans la page. Je ne sais pas comment les lecteurs vont réagir.

Et pour l’instant, vous n’avez pas idée de demander à des auteurs de créer spécifiquement pour le téléphone mobile ?

Si, bien sûr. Effectivement, c’est un média qu’il faut utiliser en tant que tel. Avec le mobile, on peut revenir aux concepts du grand strip ou des histoires courtes. Mais pour le moment, il n’y a personne qui va s’amuser à amener des projets comme ça. Tant qu’on n’a pas un peu testé le marché. Et tant que tous les opérateurs ne sont pas entrés dans la danse, ce n’est pas la peine de venir avec des produits créés spécialement. Orange n’y est pas encore, SFR y va timidement. Il faut aussi attendre que tout le monde y soit parce que ça va créer une émulation entre les concurrents. Et je pense que si Orange attend, c’est pour voir ce que font les autres.

Et en Chine, il y a des perspectives ?

On en a déjà parlé avec certains de nos auteurs de créer spécialement des BD pour téléphone mobile pour le marché chinois. C’est dans un coin de nos têtes. J’ai un ou deux dessinateurs qui m’en ont parlé. Je vais les lancer dessus tranquillement. La diffusion sur mobile démarre aussi en Chine, mais tout ce qui touche aux produits culturels est très compliqué là bas. C’est encadré par l’Etat qui veut contrôler tout ce qui passe. C’est beaucoup plus difficile. Mais il y a des séries sur lesquelles on doit pouvoir travailler.

Butterfly (t2)
Ed. Xiao Pan

Pour en revenir à la France, est-ce qu’on a une estimation du chiffre de vente potentiel ?

C’est le brouillard complet. Personne n’est capable de le dire. Beaucoup de gens pensent que, si ça fait comme au Japon, ça va vite représenter des sommes non négligeables. Je ne suis pas sûr que ça fasse des gros chiffres d’affaire. Mon objectif est de faire de la diffusion et de la communication. De ne pas vendre trop cher des morceaux de BD et des BD entières si les gens accrochent. Avoir une large diffusion à bas coût. Mais je me trompe peut-être complètement.

Finalement, la version mobile est plutôt pour vous un outil de communication.

Complètement. C’est ce qu’on vise. Augmenter l’accès à notre catalogue de façon peu onéreuse. En tant qu’éditeur, le gros avantage que je trouve à ce media, c’est qu’il demande peu d’investissements. Un des coûts les plus lourds aujourd’hui en ce qui me concerne, c’est de financer les impressions, avec le risque que ça ne se vende pas. Là, vous pouvez monter le bouquin et faire une maquette, et ça, ce n’est pas ce qui coûte le plus cher. Et puis derrière, vous pouvez éventuellement faire des tests sur des séries. J’ai l’intention de m’en servir comme plateforme. Pour pouvoir tester les albums que je sais ultra-risqués, graphiquement très performant mais un peu en dehors du marché. On a une certaine partie du catalogue qui est comme ça. On peut faire un pré-test avant de l’envoyer chez les libraires. C’est facile à contrôler, il y a le nombre de gens qui cliquent.

Rassurez-nous, l’ambition n’est donc pas d’abandonner le papier.

Pas du tout. Pour moi, le mobile permettra d’expérimenter, de promouvoir, et pourquoi pas, de travailler le fond de catalogue. Des albums qui ne se vendent pas ou plus, qu’on a abandonnés, mais qu’on remet à disposition. Je pense qu’il y a des BD qu’on a sorties à une époque où le public n’était pas réceptif à ce qu’on faisait, on se faisait un peu tuer par le manga. Si je remets certains albums par ce biais là, je pense qu’ils peuvent avoir une seconde vie. C’est ce que je vais essayer de faire en tout cas. En revanche, pour tout ce qui marche bien, les stars de Xiao Pan, il n’est pas question de faire de la concurrence aux libraires. Il faut donner à ces derniers la priorité.

(par Thierry Lemaire)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon, la couverture de certains albums Xiao Pan disponibles sur Choyooz.

Le site de Xiao Pan

Le site de Choyooz

 
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3 Messages :
  • Cela ne fait que 8 ans que des opérateurs de produits pour téléphonie mobile ont tenté d’approcher les éditeurs pour “porter” les bd en téléphone portable.
    En fait, la première grande avancée dans ce domaine, ça a été l’arrivée Européenne de l’i-Mode en 2002, chez Bouygues Telecom.
    - Les téléphones avaient tous un écran couleur, d’une taille respectable (pour l’époque)
    - La navigation était simplifiée et standardisée
    - Le système de gestion de paiement était unifié, et d’une simplicité de mise en œuvre biblique
    - La mise en place d’abonnement par trois paliers simples (de 1 à 3 euro par mois)
    - Au lieu de se sucrer sur 50% du CA généré, les opérateurs ne prenaient que 15%, ce qui donnait une réelle visibilité pour les opérateurs en mobilité

    Gros problème : ce “standard” sous licence n’était concédé qu’à un seul opérateur par marché. Or, on remarque qu’Apple a manqué de tomber dans exactement le même écueil : un écosystème technique, de marché (via leur store) et de croissance (une bonne partie des gens refuseront de changer leur opérateur, malgré les promesses de portabilité. l’i-Mode est resté coïncé à cause des 15% de PDM de Bouygues). Mais Apple a un autre inconvénient ; une position monopolistique qui leur permet de refuser ou retirer un programme pour un oui ou un non.

    La grande claque, cela a été quand la Corée du Sud a été invitée au FIBD avec un énoooooooorme catalogue de BD pour mobiles. De tout ce que j’ai vu, avec le recul, c’est pas mal de réutilisation de vignettes.

    Bon, je ne veux pas revenir sur mes différentes tentatives d’approches d’éditeurs FB ou Américains. Quand on me demandait 1,5€ de revenus pour un strip de 4 cases par lecteur, c’est qu’on ne voulait vraiment pas se diversifier. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts.

    Pour que la BD sur mobile décolle, il faut :
    - un écran confortable (ayé, c’est fait)
    - des systèmes de paiement simples (ayé)
    - des ayant-droits qui acceptent de s’ouvrir sur le marché et ne bloquent pas sur des revenus d’un autre âge (ayé)
    - des opérateurs moins gourmands sur les reversements (ça peut se négocier si on fait un chiffre conséquent)
    - du contenu original exclusivement pour mobiles (eeeuuuuh)
    - du produit dérivé croisé pour lancer un buzz (ah ?)
    - un portal agnostique, indépendant de la marque de téléphone et de l’opérateur (eh ben, euh, ouhla, vous avez déjà fait du dev en J2ME ? ah ok, vous avez déjà soupé vous n’en voulez plus)

    Personnellement, je ne pense pas que ce marché soit énorme. Tout ne passera soit par des strips reformatés, soit par des séries spécialement conçues pour ce média. Or, capacités aidant, la BD entrera de plus en plus vite en concurrence avec l’animation pour mobiles.
    Mais le plus gros écueil reste la gloutonnerie des opérateurs mobiles Français. 50% sur les SMS+ et Gallery (WAP), franchement, vous y voyez une rentabilité ?

    Je souhaite une bonne chance à Patrick Abry qui non seulement a la position d’ayant-droits, mais est sans doute moins frileux que d’autres.

    Disclaimer : Pour financer mon loisir de chroniqueur BD, j’ai été pendant 7 ans créatif pour le n°1 Européen des logos et sonneries.

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    • Répondu par Lothar et son slip léopard le 13 avril 2009 à  22:32 :

      des ayant-droits qui acceptent de s’ouvrir sur le marché et ne bloquent pas sur des revenus d’un autre âge (ayé)

      Ca y est, on en revient à un classique : "ça ne vous rapporte pas grand-chose, mais ça vous fait de la pub, voyez ça comme ça".

      Non monsieur, il n’y a pas de "revenus d’un autre âge", il y a des créateurs qui ont le droit de vivre de leur travail, faire de la bande dessinée est un métier, pas un hobby.

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      • Répondu par Xavier Mouton-Dubosc le 14 avril 2009 à  09:31 :

        Je m’excuse de mon imprécision : je parlais de revenus d’un autre âge, celui où les logos et sonneries de portables rapportaient des millions d’euros, et que les éditeurs en questions attendaient en revenu minimum garanti. Quand on porte la barre aussi haut, c’est pas (forcément) par respect de l’auteur ou de l’œuvre, mais plutôt pour pas se mouiller voire claquer la porte au nez.

        Bien évidemment, je me refuse de déconsidérer les auteurs. Et j’ai été le premier à dire que n’importe quelle BD n’est pas adaptable sur téléphone portable. Et même si on est plus à l’époque des Nokia (78 par 22 en noir et blanc) et des premiers portables couleurs (128 par 96 en 64 couleurs), il ne me viendrait pas à l’idée d’acheter des BD qui sont mieux lottis en format album qu’en réduction numérique avec perte de qualité et sans confort de lecture.

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