Patrick Gaumer (Intégrales Buck Danny) : « Je m’efforce de trouver et d’analyser les sources d’inspiration, les évolutions narratives et graphiques. »

8 mars 2011 5 commentaires
  • Véritables « monuments », les intégrales Buck Danny publiées par Dupuis sont autant de témoignages d’un genre (la BD d’aviation) et d’une époque. Rencontre avec Patrick Gaumer, auteur du "Larousse de la BD", et concepteur de l’accompagnement critique de ces rééditions.
Patrick Gaumer (Intégrales Buck Danny) : « Je m'efforce de trouver et d'analyser les sources d'inspiration, les évolutions narratives et graphiques. »
Buck Danny - Intégrale T2 - Par Charlier & Hubinon
Ed. Dupuis

Cette intégrale de Buck Danny montre la série sous un jour nouveau. Quelle a été votre approche ?

Une approche méthodique. À charge pour moi de raconter aussi une belle histoire, précise et exhaustive. C’est très motivant. D’emblée, je m’imprègne du sujet, je lis ou visionne un maximum de livres ou d’articles, de films et de documentaires. Je vais passer ainsi des peintures marines de Léon Haffner à une émission d’« Apostrophes », de courriers internes de la World’s P. Press — l’agence du Liégeois Georges Troisfontaines, francisée par la suite en World’s Presse — à un témoignage du journaliste René Henoumont, un autre natif de la Cité Ardente, qui dirigea Le Moustique, un des grands magazines des éditions Dupuis.

Comme souvent dans ce genre de recherche, une part instinctive vous pousse à explorer de nouvelles pistes… Tout est lié, la petite histoire de la bande dessinée, l’Histoire tout court, la littérature, le cinéma, etc. Une fois tout ce travail préparatoire accompli, je me lance avec gourmandise dans l’écriture des dossiers de présentation.

À la lecture du journal Spirou, une première évidence m’a sauté aux yeux. Le C.S.A. — le « Club Spirou-Aviateur » —, une rubrique apparue dès les premières années de l’hebdomadaire et animée, au départ, par Troisfontaines, préfigure Buck Danny. Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon y feront par la suite leurs premières armes… Ce n’est pas rien ! À la Libération, toute l’équipe réside à Liège ; il m’importait de restituer l’atmosphère de l’époque, son bouillonnement créatif, la soif de liberté de toute une génération… Troisfontaines, Charlier et Hubinon ont alors une vingtaine d’années et ont subi l’Occupation. Plus tard, le trio partira à la conquête de Bruxelles.

Une mine de documents contextualise la création de la série.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

À la différence d’autres bandes réalistes, Charlier et Hubinon accentuent dans Buck Danny la dimension « authentique »… la série commence très tôt après la Seconde Guerre mondiale, presque en « live ». Ils signent d’emblée une œuvre en prise directe avec l’actualité.

Je m’efforce donc de trouver et d’analyser leurs sources d’inspiration, leurs évolutions narratives et graphiques… dans le premier volume de l’intégrale, j’évoque notamment Front de mer, un livre de propagande de Fletcher Pratt — le même Fletcher Pratt que je lisais, ado, dans des récits de S-F. —, qui a inspiré plusieurs séquences des Mystères de Midway.

Est-ce que cette série de genre (une histoire d’aviateur) assez caractéristique de l’époque a encore un intérêt pour les lecteurs d’aujourd’hui ?

Au-delà d’un public de nostalgiques et de passionnés d’aviation, je me suis aperçu que Buck Danny était vraiment une série à part. Il faut aussi saluer la qualité des ouvrages : Dupuis est un éditeur exigeant et cela n’est pas sans incidence sur la réception de cette intégrale. J’ai été très agréablement surpris par l’accueil juvénile du premier volume. Certains jeunes lecteurs que j’ai pu croiser dernièrement m’ont avoué avoir découvert Buck Danny via cette intégrale, chose qu’ils n’auraient effectivement peut-être pas faite avec une édition plus classique.

Ne voir dans Buck Danny qu’un hymne à la gloire de l’armée américaine serait, pour le moins, réducteur. Cette série a su saisir l’« air du temps » ; dès les premiers épisodes, on y découvre, par exemple, des rôles féminins importants… Cela n’a l’air de rien, mais rappelons tout de même que la mixité était rare dans la bande dessinée de cette époque. La série reflète également les grands enjeux géostratégiques de ces soixante dernières années, de la Seconde Guerre mondiale à la Guerre froide, en passant par la conquête de l’« or noir »… toujours d’une brûlante actualité. Buck Danny se révèle surtout un formidable roman-feuilleton, une leçon magistrale de bande dessinée, capable, à mon avis, de séduire toutes les générations.

Connaisseurs de l’aviation, Charlier et Hubinon restituent les carlingues avec une précision maniaque.
(C) Dupuis

Qui était Jean-Michel Charlier ?

Un travailleur acharné qui a débuté comme illustrateur… pas mauvais du tout, d’ailleurs, on peut découvrir certains de ses travaux dans les premières préfaces. Sur les conseils de Jijé, il abandonnera progressivement le graphisme pour se consacrer à l’écriture. Ce qui, d’un point de vue purement matériel, aurait pu se révéler dramatique, va lui permettre, au contraire, d’élargir ses domaines de compétence. Passionné d’aviation, Charlier apprendra même à piloter, envisageant, un temps, d’en faire un second métier.
D’une très grande culture, possédant à fond les ficelles du métier, il laisse une empreinte unique dans l’histoire de la bande dessinée classique belgo-française… Le pendant, en réaliste, de Goscinny. Deux caractères radicalement différents, mais complémentaires. On le verra notamment dans Pilote. C’était aussi un fin négociateur… il le fallait, face à Troisfontaines ! Pour avoir eu le bonheur de le croiser à quelques reprises, j’ai le souvenir d’un homme très attachant, à l’écoute des autres et, malgré son succès, d’une grande simplicité.

Et Victor Hubinon ?

Au départ, un jeune homme tout timide. Un pur autodidacte qui s’affranchira de ses influences premières — Jijé, Frank Robbins, Noel Sickles, Milton Caniff — pour voler de ses propres ailes… pour rester dans le registre aéronautique. Tout comme Charlier, Victor Hubinon pratiquera d’ailleurs le pilotage. Quand on feuillette son œuvre, on s’aperçoit que c’est un illustrateur qui n’a jamais cessé de se remettre en question, passant de la plume au pinceau, de la ligne claire à l’impressionnisme, expérimentant aussi de nouveaux découpages… un épisode comme Pilotes d’essai, qui paraîtra dans le prochain volume, est à ce titre exemplaire. Buck Danny est loin d’être une série figée. Elle ne cesse jamais d’évoluer.

Doué d’une grande capacité de travail, Hubinon était capable de mener plusieurs bandes en parallèle… outre Buck Danny, rappelons quand même son Surcouf, ses biographies de Stanley et de Mermoz, son Démon des Caraïbes, etc. Disparu trop tôt, moins médiatique que son compère, il n’a répondu qu’à quelques rares interviews. À propos, je recherche un dossier paru dans Cactus, n° 10, un fanzine des années 70… Si un lecteur d’ActuaBD le possède, je suis preneur d’une copie !

Il y a aussi un troisième larron, Georges Troisfontaines, un "editor" à l’américaine...

Le plus secret de tous ! J’aurais vraiment aimé l’interviewer, mais l’homme fuyait l’exercice comme la peste. Il m’a fallu me contenter de témoignages contrastés. Il n’empêche, quel étonnant personnage.

Émancipé très jeune par sa mère, il se lance dans les affaires, armé d’un culot monstre. On le décrit comme quelqu’un de fidèle en amitié et d’impitoyable en affaires… les deux n’étant apparemment pas incompatibles ! En dehors d’Hubinon et Charlier, sa World’s accueille les plus grands noms de l’époque : Weinberg et Eddy Paape, Uderzo et Goscinny, MiTacq et Jean Graton, les frères Attanasio, etc. Il a contribué largement à la fortune de la famille Dupuis, avec laquelle il investira sur la côte espagnole, à Javea. Plus tard, il sera propriétaire d’une île aux Bahamas et coproduira «  Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine », un film réalisé et interprété par Coluche. Pas un chef-d’œuvre, certes, mais quand même. Gainsbourg en avait même signé la chanson principale !

Un quarteron de spécialistes de l’aviation travaillant pour la World’s Presse : Victor Hubinon, Jean-Michel Charlier, Georges Troisfontaines et Albert Weinberg, futur créateur de Dan Cooper.
(C) Dupuis

Pour les fans de la série, quelles sont les "perles" que vous avez dénichées ?

Il y a bien sûr des planches et des illustrations parues dans Spirou et restées inédites en albums jusqu’à cette intégrale, un plagiat de la série réalisé par un des premiers collaborateurs de la World’s, des documents exclusifs fournis par les familles Charlier et Hubinon, et pas mal de petites choses encore, extraites de mes archives ou transmises par des collectionneurs et d’« honorables correspondants ». Dans les prochains volumes, vous découvrirez des dessins de mode d’Hubinon, des reportages oubliés de Charlier, d’autres témoignages inattendus. Nous n’en sommes encore qu’au début !

Propos recueillis par Didier Pasamonik.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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5 Messages :
  • Ils font vraiment du bon boulot sur leurs intégrales chez Dupuis, leurs concurrents devraient en prendre de la graine, ne serait-ce que par respect des auteurs si ce n’est celui des lecteurs...

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  • Ce que les éditeurs devraient également faire c’est proposer après l’éditions des intégrales un recueil de ces dossiers pour les lecteurs qui sont déjà les heureux détenteurs des albums des séries concernées

    En effet le plus souvent ces documents inclus dans les intégrales sont un excellent travail mais on ne peux pas indéfiniment racheter les même albums !....

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    • Répondu par Brieg F. Haslé le 8 mars 2011 à  14:28 :

      C’est exactement ce que vont faire les éditions du Lombard en réunissant les préfaces signées Luc Révillon pour l’intégrale VASCO de Gilles Chaillet en un recueil hors-série ! Une initiative à saluer...

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    • Répondu par Oncle Francois le 8 mars 2011 à  20:48 :

      Oui, c’est vrai, Messieurs les grands dirigeants de Dupuis. Moi-même, j’ai acheté ces albums à parution il y a dix, vingt, trente ou cinquante ans. J’ai aussi acheté les Intégrales Buck Danny et Gil Jourdan (années 80), ainsi que certains livres Rombaldi. Je suis un collectionneur soigneux (pour ne pas dire maniaque : grrr si l’on ose tripoter sans respect mes livres !), si vous proposez du matériel inédit dans les intros, vous devriez en faire une compilation pour ne pas léser vos anciens acheteurs. Faites-le pour vos Intégrales Spirou, Gil Jourdan et Tif et Tondu, et vous ferez de moi le plus heureux des hommes ! Foi de François Pincemi !

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    • Répondu le 9 mars 2011 à  12:01 :

      et ça ne concerne pas que Dupuis !

      Les éditions du Lombard, Dargaud, Delcourt et Soleil -pour ne citer que les “gros producteurs”- sont tous à la même enseigne...!

      Régulièrement des intégrales sont éditées avec du materiel inédit qui sont comme des cadeaux à ceux qui n’ont pas acheté la serie, donc qui n’ont pas fait son succès ni donc permis l’édition des intégrales :

      c’est un joli paradoxe !!!!

      Mesdames et Messieurs les éditeurs il serait effectivement temps de réagir et de récompenser aussi la fidelité ?!

       :-D

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