Paul Herman : "Dès qu’un projet est signé, tout Glénat doit l’accompagner du mieux que l’on peut !"

16 septembre 2005 0 commentaire
  • La filiale belge du groupe Glénat fête aujourd'hui ses vingt ans. Elle édite, depuis 1985, des bandes dessinées sur le marché francophone et néerlandophone. {{Paul Herman}}, le directeur éditorial de la société belge des éditions Glénat, a participé depuis début à cette aventure. Ce passionné de jouets anciens et de beaux dessins nous parle de la création de Glénat Bénélux.

Pourquoi Jacques Glénat a-t-il souhaité créer une société en Belgique [1] ?

Au début des années 80, les éditions Glénat ont véritablement franchi un cap. La maison d’édition grenobloise est devenue un grand éditeur. Son catalogue s’étoffait de plus en plus. Jacques Glénat souhaitait donc améliorer la diffusion des livres qu’il éditait.
A l’époque, le marché de la BD n’était composé que d’une poignée de grands éditeurs : Casterman, Dupuis, Lombard. Ils possédaient leurs propres réseaux de distribution pour la Belgique. Les petites structures, quant à elles, devaient passer par un distributeur [2]. On parlait, alors, de BD alternative pour ceux qui étaient obligés de vendre leurs albums par ce biais.
Jacques Glénat désirait avoir ses propres représentants, et éviter ainsi de passer par ce type de distributeur.

Paul Herman : "Dès qu'un projet est signé, tout Glénat doit l'accompagner du mieux que l'on peut !"
Boccar, le dessinateur des « Trois Vierges » (scénario Sylaire) a mis en scène le Mirano pour l’expo Carrément Bruxelles.

La société Glénat Bénélux est née suite à cette envie.

Effectivement. Je travaille pour Jacques Glénat depuis 1983. Nous avons donc discuté longuement des différents choix qui s’offraient à lui. Finalement, il s’est associé avec Dominique Leblan qui était déjà distributeur et diffuseur de livres. Cet aspect l’intéressait particulièrement car son catalogue de beaux livres sur la montagne commençait également à prendre de l’ampleur.
Dominique Leblan avait la capacité de distribuer correctement des livres thématiques, mais aussi des bandes dessinées. Ils se sont associés et la société anonyme Glénat Bénélux fut créée en février 1985.

Quelles étaient les autres missions de cette société ?

Il y en avait trois autres. Le développement d’un catalogue néerlandais, une forte présence auprès de la presse belge et enfin un accompagnement soigné des auteurs belges. Beaucoup d’entre eux tenaient à être traduits en néerlandais. Ce qui n’intéressait pas, à l’époque, la plupart des éditeurs français. Nous nous chargions donc de publier les meilleures ventes de l’époque dans cette langue : Le Vent des Dieux, Cargo, etc.

Une quatrième mission est venue se greffer vos activités par après ...

C’était un hasard. En 1989, l’un des fondateurs du Centre Belge de la Bande Dessinée, Guy Dessicy, organisa un cocktail dans la Maison Cauchie [3], à l’occasion de la remise du prix « Amnesty International » à Alberto Breccia pour Perramus. Guy Dessicy nous montra alors une maquette du futur Centre Belge de la Bande Dessinée. Il nous parla alors de l’espace qui serait consacré à un libraire. Jacques Glénat avait déjà développé plusieurs librairies en France, et était séduit à l’idée d’en ouvrir une dans le bâtiment dessiné par Victor Horta. Nous avons aujourd’hui cinq librairies « Slumberland » [4]. Elles sont gérées par Dominique Leblan.

Vous vous occupez de l’éditorial et des relations presses.

En effet. J’accompagne le travail des auteurs belges. Glénat est devenu, en quelques années, une grande bâtisse possédant plusieurs portes. On peut y rentrer via la France, l’Espagne ou la Belgique. Chacun de ces pôles soumet les projets à Jacques Glénat. Il les valide tous.

Les Musées du Cinquantenaire vu par Roels
(C) Roels / Glénat.

Un auteur a donc tout intérêt à écrire en France et en Belgique pour avoir plus de chance de séduire un directeur éditorial.

Ils le font ! Mais heureusement nous communiquons entre nous. Pour être honnête, Glénat France a déjà publié des livres que j’avais refusés. Mais je pars du principe qu’une fois qu’un projet est signé, on doit tous le porter et l’accompagner du mieux que l’on peut.
De toute manière, notre métier d’éditeur de bandes dessinées a fort changé ces dernières années : l’époque où une seule et unique personne voyait, validait et accompagnait tous les projets d’une maison d’édition est totalement révolue. D’une part à cause de la surproduction, mais aussi à cause de la diversité des genres.

La collection Carrément BD fête également ces cinq ans. Quel est, aujourd’hui, l’accueil de ces livres, au format carré, si difficiles à ranger dans une bibliothèque ?

Il existe encore quelques libraires irréductibles qui ne présentent pas la collection à cause de son format. Ce sont, pour la plupart, des librairies traditionnelles. Mais de plus en plus de magasins la mettent en avant. Elle s’est étoffée au fil du temps et comporte aujourd’hui plus de vingt-cinq albums.

Le format particulier de la collection n’est-il pas un moyen de se différencier ?

Il est certain qu’il faut se dissocier. Incorporer un livre dans une collection répond en partie à ce problème. Mais est-ce assez pour le différencier des milliers de BD qui sortent chaque année ? On peut jouer sur la pagination, sur le noir & blanc... Mais peu d’éditeurs ont pensé à utiliser un format plus audacieux.
Le format carré est ancré dans l’imaginaire et fait référence aux vieux disques trente-trois tours. Ce format est assez plaisant. Le contenu du livre doit rentrer dans une certaine logique par rapport à ce format. Je dis souvent aux auteurs qu’il faut penser « carré », et donc adapter la narration et le découpage à cette dimension. Les auteurs comprennent alors qu’une autre manière de raconter des histoires s’offre à eux. Si bien que certains ne veulent plus faire que du « carré ». Or, notre objectif est de ne publier que cinq ou six albums par an dans cette collection. Il faut donc laisser la place à d’autres auteurs.
Carrément BD est une collection « laboratoire ». Nous en sommes cependant assez fiers. Tout éditeur à besoin de livres difficiles comme de livres à succès. Quand les deux se rejoignent, c’est encore mieux. Mais là, c’est au public de décider...

Glénat Bénélux a lancé un nouveau label dernièrement : les éditions Caravelle.

C’est une collection qui se veut élitiste et qui vise à attirer les auteurs internationaux. Pas les grosses pointures, mais plutôt les jeunes talents. Joachim Regout, qui gère ce label, utilise des moyens plus modernes pour travailler. Il utilise beaucoup l’ordinateur pour travailler avec des Polonais et des Espagnols, sans jamais les rencontrer.

Vous publiez certaines anciennes séries des éditions Dupuis dans votre collection Paris-Bruxelles : Jimmy Tousseul et le Scrameustache.

Lors de la publication des deux premiers albums, nous nous sommes rendus compte que le public pensait que nous allions débaucher tous les auteurs de Dupuis. C’est un malentendu !

Tous les albums qui ont été publiés dans cette collection sont le fruit du hasard. Les éditions Dupuis avaient effectivement décidé de mettre un terme à la série Jimmy Tousseul (de Desberg & Deshorger). Joachim Regout souhaitait publier ces albums, et relancer la série avec Deshorger et Benoit Dispa.
Parallèlement, Gos est venu nous trouver. Les chiffres de ventes du Scrameustache ne plaisaient plus à l’ancienne direction des éditions Dupuis. Cette série nous intéressait. Nous nous retrouvions ainsi avec deux séries pour la jeunesse fort différentes de celles que nous éditions dans Tchô.
Jacques Glénat a suggéré de créer une nouvelle collection, orientée vers ce type de bande dessinée. Paris/Bruxelles est né suite à son idée.

Nous y avons aussi publié une œuvre inédite. Le premier tome des Enquêtes de Simon Nian (de Corteggiani & Rodier) a été publié au mois de mai 2005. Cet album est d’ailleurs un vibrant hommage à Tillieux.

Beaucoup d’auteurs se plaignent du manque d’audace des éditions Glénat sur le plan Marketing. A les croire, vous laissez les albums vivre leur vie sans aucune publicité. Du coup les ventes stagnent ! Jean Dufaux a d’ailleurs confié que c’était l’une des raisons de l’arrêt de Giacomo C.

J’ai rencontré Jean à la mi-juillet, et il ne tenait pas les mêmes propos. Il ne faut pas toujours croire ce que les journalistes écrivent...

Jean Dufaux fait partie de ces auteurs qui s’interrogent régulièrement sur leurs carrières. La plupart de ses séries sont actuellement éditées chez Dargaud. Mais il va publier de nouveaux projets chez Robert Laffont. Est-il pour autant malheureux chez Dargaud ou chez Glénat ? Je ne pense pas.

Un auteur ne quitte jamais véritablement une maison d’édition. Jean a signé beaucoup d’albums chez Glénat, et ils se vendent toujours.

Jean, lors de notre dernière rencontre, m’a plus parlé de projets que de conflits. Il n’est pas en froid avec Glénat. N’oubliez pas que l’on a publié sces récits les moins faciles. Je pense à ses biographies d’écrivain (Sade, Hemingway, etc.).

Il se dit que Glénat est dans une phase de réflexion quant à la réorganisation de ses différentes collections.

C’est vrai ! Nous nous posons beaucoup de questions quant à la collection Vécu par exemple. La plupart des titres fondateurs de notre maison y ont été publiés. Mais beaucoup de série n’ont plus de « vie » : elles ont soit été arrêtées par manque de rentabilité, soit les cycles sont bouclés.
Cette réflexion est fort difficile car nous croyons que la BD historique reste un créneau d’avenir. La plupart de nos confrères en publient aujourd’hui, mais pas toujours avec bonheur.
Nous avons rajeuni la maquette de la collection Vécu, et lancé de nouvelles séries. Je songe, dernièrement, à France de Riga (Seraphine) ou Les Déesses (Denoël / Pierret).
Nous l’avons peut-être trop développée dans les années quatre-vingt dix. Mais elle a permis à certains talents d’émerger. Je songe à Brice Goepfert qui est un excellent dessinateur classique. Il vient d’ailleurs de reprendre le dessin des Chemins de Malefosse.

Glénat a publié près d’un livre par jour, en 2004 !

Cela n’a jamais été un objectif. Mais il faut tenir compte d’une réalité structurelle. Le groupe Glénat possède différentes maisons d’édition. Celles-ci ne publient pas toute de la bande dessinée.
Par exemple, nous avons racheté les éditions Chasse-Marée, spécialisé dans les beaux livres sur la mer et la marine. Nous sommes également propriétaires des éditions Atlas, qui éditent avec succès les livres de contes écrits par Marlène Jobert. Les éditions Glénat publient également des livres sur la mer et sur la montagne. Si on regroupe toutes ces structures avec la bande dessinée, nous avons effectivement publié plus d’un livre par jour en 2004 !
Mais nous allons publier moins d’albums ces prochains mois. Aujourd’hui, le discours de Jacques Glénat est : « Cela ne sert à rien de doubler nos publications. Publions moins, mais en soignant beaucoup plus nos livres et en leur donnant plus de chance d’être vus en librairie ».
Le monde de l’édition est totalement aléatoire : on peut sortir un livre en pensant qu’il va séduire un large public, et il se ramassera. L’inverse peut également être vrai : un album que l’on publie sans trop y croire, peut devenir un best-seller...

Vous éditez également du manga sur les marchés francophone et néerlandophone.

Glénat France publie des mangas depuis une quinzaine d’années. Nous nous apercevons que les lecteurs qui achètent ce type de livre ne lisent pas de bande dessinée traditionnelle. Le manga représente approximativement trente pour cents du marché. Nous sommes parmi les premiers à avoir publié des bandes dessinées japonaises. On s’est fait traiter de tous les noms à l’époque. On nous disait : « Vous êtes fous ? Ce phénomène de mode ne durera pas. En plus, c’est imprimé sur du mauvais papier. C’est violent, stupide et pornographique ! ». Les AMP [5], par exemple, ont refusé de distribuer Akira en kiosques. A l’époque, ils comparaient ce manga à une revue musicale pour les 14/15 ans ! Leur justification était totalement absurde...

Vous communiquiez donc difficilement sur les mangas au début des années 90 ?

Effectivement. Les seuls journalistes qui en parlaient étaient ceux qui écrivaient des articles à scandale sur ce phénomène. Fort heureusement, la sortie du dessin animé Akira a entraîné une certaine ouverture d’esprit.
Mais c’est le succès de Miyazaki qui a totalement changé la donne. Son film Le Voyage de Chihiro fut couronné de l’Ours d’Or du festival de Berlin, en 2002 ! Grâce à ce prix, le public a découvert qu’il existait des œuvres fortes et intéressantes dans la bande dessinée japonaise.

Quel est l’accueil des mangas aux Pays-Bas ?

Très timide ! Nous avons acquis les droits d’édition de Dragon Ball pour ce marché. Nous avons fait le tour des distributeurs hollandais, et on s’est fait jeter ! J’ai même demandé au plus grand distributeur hollandais de m’écrire cela sur papier. Vous comprenez : j’ai des comptes à rendre à Jacques Glénat. Cette réaction était tellement énorme et étonnante qu’il fallait que je me justifie auprès de mon employeur. Le distributeur hollandais a donc rédigé une lettre où il me disait, en substance, que « le manga ne marcherait jamais aux Pays-Bas » !
Ce distributeur se voilait la face. Certaines personnes ont tenu le même discours dans différents pays européens. Les ventes ne sont certes pas semblables dans tous ces pays, mais les chiffres sont importants...

Avez-vous trouvé une solution pour publier Dragon Ball dans ce pays ?

Nous avons finalement lancé un mensuel pour le publier. Nous avons actuellement édité les trois-quarts de la série, et les ventes sont plutôt bonnes pour la Hollande : quatorze mille exemplaires de vente nette. Heureusement, leur perception commence tout doucement à évoluer. On va éditer 20th Century Boys (de Urusawa) sur ce marché.

Quelles seront vos grandes sorties pour 2006 ?

Jean-François Charles et son épouse, Maryse, préparent une adaptation d’une trilogie de Christian Jacq. Benoît Roels signera le dessin.
François Bourgeon est bien avancé dans le prochain album de Cyann. Il nous réservera ensuite une surprise des plus étonnantes !
Glénat va lancer une nouvelle collection axée sur de grands faits judiciaires. Dominique Hé signera le dessin de la première série.

Au bout de ces vingt ans, quel est votre plus beau souvenir ?

Nous avons parfois publié des choses inattendues. Je songe, par exemple, à des figurines en plomb représentant les personnages principaux des Sept Vies de L’Epervier ou de Giacomo C. Je suis collectionneur de jouets anciens [6], et dans ce cadre, j’ai été en contact avec un fabricant de soldats de plomb. Nous avons donc profité de l’occasion pour réaliser ces figurines. C’était une expérience fort amusante, mais néanmoins marginale par rapport aux activités de Glénat Bénélux.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Les éditions Glénat publient à l’occasion des vingt ans de sa filiale belge un petit livre d’illustrations inédites sur le thème de Bruxelles. Un texte de Paul Herman, présentant le lieu sélectionné, accompagne le dessin. Ces vingt-sept dessins ont été présentés au public lors d’une exposition aux Halls Saint Géry. Ce petit livre, intitulé Carrément Bruxelles, est uniquement destiné aux professionnels (auteurs, journalistes ou éditeurs)... Signalons la présence de dessins inédits de Frankie Alarcon (Old England), Barly Baruti (La villa Empain) Jean Luc Cornette (Place Saint-Géry) Griffo (La Fontaine du Cracheur), Hermann (La Porte de Hal), Hulet (L’église de la Chapelle), Olivier Supiot (L’Hôtel de Ville).

[2Distri BD, pour Glénat.

[3La Maison Cauchie est considérée comme une des plus belles œuvres de l’Art Nouveau à Bruxelles. Située au n°5 de la rue des Francs, face au Parc du Cinquantenaire, elle a été édifiée en 1905 par l’architecte, peintre et décorateur Paul Cauchie (1875-1952), pour son usage personnel. Elle comporte nombre d’éléments décoratifs exceptionnels, dont les fameux sgraffites Art Nouveau.

[4Trois à Bruxelles, une à Louvain-La-Neuve et bientôt une autre à Namur. Glénat Bénélux reprendra prochainement la librairie Mijade.

[5L’équivalent belge des NMPP qui distribue les quotidiens dans les kiosques en Belgique. Les AMP sont contrôlées par le groupe Hachette. NDLR.

[6Paul Herman a notamment écrit « Les Voitures à Pédales », en 1989 et le « Livre d’Or des Jouets en Bois », en 1992. Tous deux édités par Glénat.

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